‹ La Jeunesse de La MennaisChapitre 321 sur 504 · Réflexions, éd, de 1814, p · texte numérisé non relu

Réflexions, éd, de 1814, p

48 LE SACERDOGE

adverbe provisoirement, qui laisse entendre qu'après tout un

gouvernement vraiment éclairé eût pu, qu'il eût dù rendre

au clergé sinon la totalité de ses biens, du moins la plus grande partie des richesses dont on l'avait dépouillé. L’expression provisoirement indique que Félicité de La Mennais attend ce geste de la Restauration, et la jugera par là. L’éloge du clergé propriétaire n’a donc qu'un sens: l’Église a possédé des biens, il faut qu’elle en possède de nouveau. À ce prix seulement, elle sera libre dans l’État, et, pouvoir moral indépendant, elle assurera les véritables franchises, la vraie

liberté des sujets. %

Le fragment s'achève sur l’éloge du Concordat qui mit fin au schisme constitutionnèl: « L’extinction du schisme constilulionnel fut encore un des effets du Concordat. Une sage clémence tempéra la sévérité des peines prononcées par les canons contre ceux qui rompent l’unité. Le pape prit pour modèle en cette occasion la conduite que tinrent sés prédécesseurs lors du schisme des Donatistes : oubliant sa qualité de juge pour se souvenir seulement qu'il était père, il détourna sa vue du passé, n’adressa même aux plus coupables que des paroles de bonté, et conquit par l’indulgence la paix après la quelle il soupiroit depuis si longtemps! ».

Dans le Concordat, Félicité de La Mennais voit done, à cette époque, le symbole le plus apparent de l'autorité pontificale, de linfaillibilité du pape, le gage précieux de ces futures victoires qui, rendant au clergé son indépendance avec ses ressources, assureront aux peuples par son entremise la liberté des enfants de Dieu, la véritable liberté.

Ce n’était pas l’opinion commune du clergé français de 1814: et son opposition au Concordat, l’une des formes de son gallicanisme, semble étrangement choquante à Félicité de La Mennais?. Le clergé séculier lui parait tombé trop bas; il

1. Réflexions, éd. de 1814, pp. 99-100. Je cite d’après le ms. — Le texte imprimé donne : « la paix si longtemps désirée, » 2. BLA1ZE, t. I, pp: 159-160;

Fr

Hi

n'attend plus de salut que des Jésuites : « J'ai diné avec cinq Pères dela Foi a qui vont faire leur noviciat à la Visitation. I n’y a

queles Jésuites qui puissent renouveler la religion en France !. » Or,il est nécessaire qu’elle soit renouvelée dans le sens

ultramontain pour que la liberté soit réellement sauvegardée.

Voilà pourquoi Félicité demande pour les évêques la liberté

de réunion: « Je conçois qu'on redoute la liberté politique après la fatale expérience que nous en avons faite. Mais un concile n’est pas un club, des évêques ne sont pas des : démagogues. Une institution purement religieuse qui a existé peñdant dix-huit siècles sous tant de gouvernemens divers, ne sauroit inspirer de défiance isonna lle à un . monarque qui n’a pas le secret dessein d’envahir l'autorité - spirituelle ». Telle est la rédaction du premier jet manuscrit ; . on la trouve encore dans l’édition de 1814. En 1819, Féli-

cité de La Mennais substituera «€ qui n'aurait pas » à « qui

n'a pas le secret dessein ? ». La nuance est sensible : qui n’a

. pas est la constatation d’un fait; qui r’aurait pas exprime un

. soupçon. Entre les deux rédactions l’auteur, éclairé par les - événements, aura fait un pas de plus vers Popposition.

Maintenant, 1l part de ce point de vue ultramontain et

. hbéral : il Paffirme et le développe dans ses publications de cette

époque. Et c’est pour cela qu’elles sont vraiment la monnaie

dela Tradilion de l'Eglise sur l'institution des évêques.

. Toute incursion du pouvoir politique et eivil dans le do-

maine de la conscience est un empiètement sur les droits de

. l'Eglise, dont elle est linaliénable domaine, et par consé- | quent sur les droits moraux des peuples : elle est une op- “ pression des âmes, une violation de leur liberté, un impu- 1 dent attentat à ce qui leur est dù. Or, quél abus de pouvoir 4 plus évident, que celui par lequel l'Etat prétend se charger

de l'éducation des enfants ? Cette formation des àmes appar- | tient de droit à l'Église. Félicité de La Mennais attend donc ;

1. BLaize, t. I, p. 161, Paris, 23 juillet, 1814. É 2. FEUGÈRE (Lamennais avant l'Essai sur l'indifférence), qui a donné dans son livre pp. 90-99 une comparaison des deux textes de 1809 et

d. 1814, a confondu souvent le texte de 1814 avec celui de 1819, et en parti- D culier ici:

PT ATEN CR Eee TS ES I FÉES Re ENT So 18 T +

480 LE SACERDOCÉ

du gouvernement royal restauré la suppression pure et simple du régime universitaire institué par Napoléon. Et, pour obtenir cette suppression qu’il désire, sans laquelle il ne verra plus dans Louis XVIII que le médiocre continuateur de la tyrannie impériale, six mois à peine après la rentrée des

Bourbons, 1l lance un violent pamphlet contre l’Université :

Impériale. Picot n’a pas voulu le publier ; il paraît sous forme de brochure, et Girard ne le débite qu'en tremblant. Il est, gémit Félicité, « d’une timidité sans égale. »

L'auteur v satisfaisait ardemment ses rancunes contre le régime déchu, ce régime qui avait ruiné sa famille : « des impôts excessifs, levés arbitrairement, épuisaient les dernières ressources du riche comme du pauvre » ; contre ce régime qui avait détruit l’école ecclésiastique de Saint-Malo : l'Université avait servi d'arme contre elle : on n'a pas oublié les terrifiantes visites des inspecteurs, « ces Attilas du monde des écoles ». Les impressions

de Félicité sont vives encore ; l’Université, dans l'esprit.

de Napoléon, était un instrument de tyrannie, un moyen sûr de plier complètement la nation « au despotisme militaire », en substituant à « la religion, qui instruit l’homme de ses devoirs, un culte politique qui les lui fit oublier », et à « l'honneur, le fanatisme de la fortune », puis qu’on ne permettrait qu'à quelques privilégiés de la fortune « de s’élever jusqu'à la barbarie savante ». Aux autres, ignorance fut « ordonnée sous peine d'amende ou de prison ». Car « l’instruçtion fut rigoureusement interdite à tout enfant qui n’appartenoit pas à des parens riches... La charité même n’eut pas la liberté d'ouvrir des écoles gratuites, à moins de payer un impôt sur ses propres aumônes ». Et voici quelques souvenirs vivants de Saint-Malo à ce sujet: « Qu’arrivoit-il de là ? Que dans l'impossibilité où se trouvoient une foule de familles honnêtes d’acquitter ces iniques impôts, on employoit tous les moyens de les y soustraire, on présentoit des listes inexactes, on composoit avec sa propre délicatesse, pour ne pas manquer aux saints devoirs de l'humanité. Heureux quand une visite imprévue, en trahissant le nombre réel des élèves, ne vous exposoit pas à des amendes énormes où à une suppression ruineuse! J’ai vu, dans une occasion semblable, les inspecteurs entrer par une porte, tandis que les écoliers sortoient par la fenétre opposée. Ces

innocentes créatures longtemps après trembloient encore d’avoir été surprises un Audiment à la main!. » Le souvenir de ces émotions contribue à animer le pam-

phlétaire contre « Bonaparte », en même temps que la

pensée « de ces rapides variations dans la politique qui désoloient et écrasoient le: commerce ? ». C’est le cadre de la brochure; passons au fond maintenant.

Les lycées étaient des casernes, et l'empereur n'avait d'autre vue que d’y former des soldats. L? organisation des Facultés de théologie, « en mettant l'enseignemeñt entre les mains de professeurs nommés par le prince, dépouille les évêques d’un droit sacré qu’ils tiennent de Dieu même, et livre la doctrine et la foi à la discrétion du Gouvernement? ». Par cette mesure renouvelée du Joséphisme, l’em- pereur voulait « s'emparer de l’éducation ecclésiastique, corrompre le ministère dans sa source, et faciliter le schisme# ». Qu’on juge, d’après de telles re de ce que pouvait être l'éducation religieuse dans les lycées. C’est l'indifférence religieuse qu'on y “nstalle sous le nom de religion : « D’après les lois de l’Université, les préceptes de la religion catholique doivent être la base de l’éducation. Mais qu'est-ce que les préceptes de la religion catholique, sinon la morale de l'Évangile, qui appartient également à toutes les sectes chrétiennes ? On exclut done le dogme par ce seul mot, et l’on proclama l'indifférence des religions, ou le déisme, qui n'est, dit Bossuet, qu'un athéisme déguisé”. » On obligea les élèves des écoles libres, seuls instruits réellement « dans la religion catholique sans distinetion de préceptes et de dogmes », à suivre les cours des lycées — et, comme si cela ne suffisait pas, de nombreuses écoles ecclésiastiques qui avaient résisté au choc furent encore fermées. Dans les lycées, les aumôniers mal secondés ne COnAIASE que dégoûts et outrages; ici, l’on fait assister les élèves à la messe par députation ; là, tout le lycée, le proviseur en tête, communie à jour fixe, et reçoit « le corps d’un Dieu

1. Mélanges religieux et philosophiques, Paris, Tournachon et Seguin, in-8, 1819 (°° Mélanges), p. 381.

. Tbid., p. 385.

. Ibid., p. 387.

. Ibid.

. Ibid., pp. 387-388.

. Ibid., p. 388,

MARECHAL. — La Jeunesse de La Mennais. 31

Or HR Y N

LE" # is Rd LL TR) At ‘ : ot ULTRAMONTANISME ET RESTAURATION 481

sur cette même langue qui la veille préchoit l’athéismet ». S'agit-il des mœurs ? Elles sont horribles. « Jamais dépravation précoce n’offrit de spectacle plus hideux?. » Quant à l'enseignement, ses objets sont toujours les langues latine et grecque et les mathématiques. L'enseignement des mathématiques a même été perfectionné, mais c’est aux dépens de l’enseignement des lettres. Un autre défaut de l’enseignement universitaire tieñt au recrutement de son personnel : « Des maîtres salariés, dont l’argent est l’unique mobile, ne sauroient porter dans l’exercice de leurs fonctions cette constance de soins, cette opiniâtreté de zèle qui seule triomphe de l’indolence et de la légèreté des enfants: il n’y a que la religion, que la conscience, qui puissent obtenir de l’homme ce dévouement absolu à des devoirs bien plus pénibles qu’on ne le pense ? ». Surtout, ce qui tue les études dans l’Université, c’est « l’indiscipline, fruit de l’irréligion et de l’immoralité ». Ne s’est-on pas privé du seul frein qui pouvait contenir « des Jeunes gens volages, ardens, emportés » ? Les punitions militaires de l’Université, ses prisons et ses cachots n’empêchent pas « l’insubordination toujours croissante... L'histoire des insurrections des Lycées seroit tout à la fois effrayante et risible # ».

Ce sont la d’ énormes excès, auxquels «la main paternelle du gouvernement » doit apporter le « remède convenable ». Mais ne nous y trompons pas : 1l ne s’agit pas d’un mal momentané, partiel, ni d’une réforme qui le guérirait: « c’est un désordre universel, un vice radical, une plaie horrible, dégoûtante, qui couvre et dévore le corps entier de l’'Université°». Aussi, la question n'est pas de la guérir; elle ne peut être que de la supprimer.

D'abord, elle ne vit que par «le plus inique etle plus vexatoire des impôts... Par cela seul qu’elle est oppressive pour les familles, et pour les peuples une charge inutile, l'arrêt de l'Université sous un roi bon, sous un roi juste est prononcé.….6 »

Page 1