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CHAPITRE IV L'EXILÉ

I. Les étapes de l'exil : Guernesey, Londres, Kensington. — II. Prosélytisme catholique : Les lettres à un Anglais sur le Protestantisme. — IIT. Les tourments de l’apôtre : le combat entre la terre et Dieu. Décision de l’abbé Carron.

L'article sur le droit de joyeux avènement avait paru en janvier 1815. Le 26 février suivant, après avoir signalé Rennes comme « un centre très actif de Jacobinisme », Félicité de La Mennais écrivait à sa sœur Marie :

Ce qui fait ma joie au fond de nos bois, c'est d’être aussi loin que possible de toutes ces scènes tumultueuses. J'entends gronder au loin les passions humaines, et si ce bruit ne m’endort pas,au moins il ne me réveille jamais. Je vis avec les morts, et je les trouve, pour la plupart, de meilleure compagnie que les vivants. Ajoutez à cela la liberté, l'indépendance, et dites-moi si vous connaissez quelque chose de mieux. Si quelquefois certaines privations me rappellent qu’un revenu de 4 ou 500 francs est un peu borné, je songe à tant d’autres qui se contentent de moins : je me représente tous les soucis, toute la gêne, tous les travaux auxquels il faudrait se soumettre pour acquérir davantage, et je me console, et je remercie la Providence de ce qu’elle me refuse autant que de ce qu’elle m’accorde. Voilà ma philosophie.

1. FORGUES, Œuvres posthümes de F. Lamennais, Correspondance, t. I. Notes et Souvenirs, pp.1x-x.

Il n’en est point de plus sensée. Mais est-il vraiment aussi résigné qu’il le proclame, au fond de ses bois ? Après tant

d'échecs répétés, exclu de l'autel, exclu de la fortune, exclu.

— du moins il le éroit — du succès littéraire; son désir de liberté menacé par l'attitude déjà pressentie du pouvoir, il n'est pas téméraire de supposer qu’il se vante un peu, et qu'il cherche, par la pensée, à d’autres moments, une issue.

Le retour de Napoléon, le 20 mars, lui parut sans doute un geste décisif de la Providence. Compromis par les passages virulents de la Tradition et de l’article sur l'Université impériale, il estima plus prudent de quitter la France !. Revenant

donc sur un projet esquissé quinze années plus tôt, et caressé

tout récemment encore, alors qu’il déclarait que si le despotisme reparaissait en France, il la quitterait en secouant la poussière de ses pieds, il prend aussitôt la résolution de passer aux colonies pour y tenter la fortune ?.

Ainsi, dans ce brusque départ, on peut découvrir le geste excédé de l’homme qui, contrarié par le sort dans toutes les voies qu’il a tentées, et les voyant toutes fermées devant lui, prend une résolution extrême, et voudrait, en se dégageant tout à fait du passé, commencer une vie nouvelle. Qui de nous, en ses heures découragées, n’a rêvé de tout laisser, de tout quitter, d’aller loin, très loin, et de se refaire une existence neuve en des régions inconnues, que l'imagination pare à son gré des plus séduisantes couleurs ? Sans doute, un pareil sentiment ne fut point étranger au départ de Félicité. Mais d’autres sont intervenus; et le premier, c’est la prudence. Comment l'Empereur qui, quelques années plus tôt, faisait fusiller le libraire Palm, de Nuremberg, traiterait-il l’auteur

1. Jean-Marie était aussi compromis par un mandement publié le 13 janvier 1815, après la mort de Mgr Caffarelli, évêque de Saint-Brieuc (CF. RoPArTz, p. 177). Le départ de Félicité fut probablement concerté avec lui, afin de le mettre à l'abri. Quant à la lettre de Jean-Marie à Querret, datée 17 mars, c’est un document qui a toujours été jusqu'ici mal interprété pour n’avoir pas été mis à sa place. Roussez (Lamennais d'après des documents inédits, t. 1, pp. 64-55) et après lui FEUGÈRE (Lamennais avant l'Essai sur l’'Indifférence, p. 200) l’attribuent à Félicité de La Mennais ; l'original que j'ai vu dans les Archives des Frères de l’Instruction chrétienne est de la main et de l'écriture de Jean-Marie ; RoParTz (La vie et les œuvres de Jean-Marie Robert de La Mennais, pp. 178- 179) ne s'y est pas trompé ; mais il a rapporté, cette lettre, à 1815, tandis qu’elle est manifestement du 17 mars 1814.

2. ForGUES, Œuvres posihumes de F. Lamennais. Correspondance, t. 1, Noles ef Souvenirs, p. x, 4 avril 1815.

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