BLAIZE, à. ], p
2. Cf. La lettre à l'abbé Bruté, du 11 août 1815. GOURNERIE, pp. 110-111,
Mennais croit voir comme il Pa toujours cru, une ère nou-
velle, paisible et joyeuse, s'offrir à son âme fatiguée. L'abbé
Carron, qui ouvrira ce paradis terrestre, supplante en partie déjà Pabbé Jean : «Je désire vivement revoir, non mon pays, mais toi; mais tous ceux qui me sont chers. Cependant j'ignore encore entièrement ce que je ferai. Mille raisons les plus fortes m’attachent à M. Carron. Il m'aime comme un fils, je l'aime comme un père, comme un ami, comme l'instrument des desseins de Dieu sur moi. Mon sort désormais est lié au sien; je ne l’abandonnerai jamais, à moins que lui-même ne me montre loin de lui le lieu où Dieu m’appellet. »
[ faut traduire librement ce passage, afin d’en bien entendre le sens : c’est l'abbé Carron désormais qui détient le secret du bonheur, et va produire en Félicité de La Mennais, par un coup de baguette magique, la naissance à la vie heureuse. Tout se perd dans ce grand espoir. Écoutez la plainte discrète, étouffée de l’abbé Jean au reçu de cette lettre ; il confie sa peine à Bruté : « Félicité ne sait encore quand il reviendra, ni même s’il reviendra, écrit-il le 25 août; il ne veut point se séparer de M. Carron… Je ne blâme point cette résolution de mon pauvre Féli : pourvu qu'il se sanctifie, qu’il aime l'Eglise de plus en plus, et qu'il travaille pour elle, je serai content ; mais, Convenez qu’il est triste pour moi d’être ainsi séparé de tous ceux qui me sont chers. Au reste, que la volonté de Dieu s’accomplisse. Lui seul ne nous manque jamais?, »
Félicité de La Mennais n'avait point songé au coup qu’il allait porter, Tout à son rêve, de quel élan il court vers ce magnifique horizon : « Nous devons ou Jamais être détrompés des vaines pensées de la terre. Quand tout s’écroule à grand bruit autour de nous, quelle folie ne serait-ce point de songer à se bâtir une demeure stable au milieu de ces ruines ? Heureux qui, détaché de tout et de lui-même, ne voit, ne cherche, ne désire que la volonté de Dieu ! Hâtons-nous de travailler à sa gloire, à la construction de son Église, au salut des âmes qui se perdent sous nos yeux en si grand nombre; hâtons-nous, moi surtout, d'employer au moins les dernières heures du jour à cultiver le champ du père de famille : nox enim venit quando nemo potest operari. J'attends la
1. BLAIZE, t. I, pp. 215-216. Londres, 10 août 1815. A l’abbé Jean. 2: GOURNERIE, p. 115.
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décision dont je t'ai parlé. Quelle qu’elle soit, j'espère qu’elle fixera irrévocablement mes incertitudes. En attendant, et toujours, continue de prier pour moi. L'essentiel n’est pas de se revoir ici-bas, mais plus haut!. »
Ce sont de belles paroles, et d’un rythme admirable : certes, Félicité les vit profondément, et de toute son âme aujourd’hui. Il les vit, parce qu'il espère, parce qu'aux approches de cette résolution qu'il ne prend pas, qu’on prend pour lui, le changement miraculeux et total, le renouvellement complet qu’une grâce merveilleuse opérera en lui, enchante à l’avance son imagination séduite. Mais aussitôt qu'il connaît la décision prise, et dans l'intervalle qui sépare la résolution de l’exécution, déjà les inquiétudes, les
faiblesses, les secrets tourments se font jour :
Me voici donc maintenant, grâce à mon bon et tendre père,
… irrévocablement décidé. Jamais je ne serais sorti de moi-mêmesde
mes éternelles irrésolutions ; mais Dieu m'avait préparé en ce pays le secours dont j'avais besoin ; sa Providence, par un enchaînement de grâces admirable, m'a conduit au terme où elle m’attendait ; pleine d'amour pour un enfant rebelle, pour le plus indigne des pécheurs, elle m’arrache à ma patrie, à ma famille, à mes amis, à ce fantôme de repos que je m'épuisais à poursuivre, et m’amène aux
pieds de son ministre pour y confesser mes égarements, et m'y
déclarer ses volontés. Gloire à Dieu, gloire à son ineffable tendresse, à son incompréhensible bonté, à cet amour adorable qui, entre toutes ses créatures, lui fait choisir la plus indigne pour en faire un ministre de son Fils! Mais honte, confusion, humiliation profonde, au misérable qui si longtemps a fui devant son divin Maître, et avec une si horrible obstination, s’est refusé au bonheur de le servir ! Hélas, en ce moment méme, je ne le sens que trop, si ma volonté tout entière n'était pas entre les mains de mon père bien aimé, si ses conseils ne me soutenaient pas, si je n'étais pas complè: lement résolu à obéir sans hésiler à ses ordres salutaires, oui, en ce moment méme,je relomberais dans mes premières incerliludes,et dans l’'abime sans fond d'où sa main charitable m'a retiré?. »
Nous ayons son aveu : il s’abandonne toujours, il obéit, 1l se soumet à des ordres, mais toute son incertitude est encore vivante aujourd’hui. Même le doute, les hésitations qui l'ont tant torturé jadis, et qui servirent de prétexte à son