‹ La Jeunesse de La MennaisChapitre 361 sur 504 · BLAIZE, t. I, pp · texte numérisé non relu

BLAIZE, t. I, pp

54 s LE SACERDOCE

ses livres, la liberté pour un temps au moins, de vivre à sa

guise et sans contrainte d'aucune sorte : or, il est chez l’abbé

Carron, médiocrement logé, obligé à des tâches pénibles, à *

faire son lit, ses souliers et sa chambre !. Ainsi, ne s’appartenant plus, perpétuellement heurté, contrarié par cette vie en commun pour laquelle il n’est pas fait. — « Il y a trois personnes dans la chambre où je t’écris ? », dit-1l le 19 novembre — troublé dans son sommeil, ce sommeil léger et dont ses nerfs ont tant besoin — par tous les bruits d’un pensionnat, courbé, le reste du temps, sur la tâche d'écrivain qu’on lui impose, goûte-t-il du moins des consolations spirituelles ? Non ; il est privé de toute ferveur sensible; Dieu reste silencieux pour lui. Alors son imagination l'emporte vers la Chenaïe, vers les bois où se joua son enfance, vers l'étang familier, et vers lamaison, héritage du grand-père Lorin, où tout son cœur est demeuré. S'il n’était pas prêtre, et tenu à l’obéissance aux directeurs, c’est là-bas qu'il pourrait aller, c'est dans la paix de la campagne qu’il se retrouverait luimême. Mais l'abbé Carron, mais Teysseyre pensent qu'il doit son talent d'écrivain tout entier à l’Église, et qu’à Paris seulement, au centre des informations, en perpétuel contact avec les maitres de la pensée chrétienne, capables de soutenir et de guider son inspiration, il peut produire l’œuvre attendue : prêtre, il n’est plus maïtre de lui. Mais Jean-Marie ne le connaît-il pas ? N’aurait-il pas dû avertir ceux qui le dirigent, lui en qui l'abbé Carron a une si grande confiance #, et plutôt que de lui adresser de vaines exhortations, ne devrait-il pas lui rouvrir les portes de la Chenaie. du paradis terrestre ? Si même, au lieu de l’abandonner comme 1l l’a fait, il avait voulu s'associer à lui, comme il l'en a tant supplié, quelle douce et heureuse existence ils mèneraient à présent tous les deux. C’est donc à lui qu’il doit s’en prendre, et c’est à lui surtout qu’il en veut: tout son amour pour Jean-Marie se tourne maintenant en colère, et pour un instant en haine. La lettre dont on a tiré des conclusions hasardées # résume l’état maladif et complexe que nous

1. Il s’en plaignait déjà le 11 décembre 1815. Cf. BLarze, t. I, p. 239. 2. BLAIZE, t. 1, p. 231.

3. 1bid., p. 233 : « M. Carron a une singulière confiance dans ton avis... »

4. En particulier Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. XI, p. 391 et sq.

. venons d'analyser : elle est un accès de furieux emportement — elle n'a pas d'autre caractère et pas d’autre portée. Si la crise que traverse Félicité est d’une violence extrême, elle n'a rien de nouveau pour nous : le sacerdoce n’en est que loccasion. La débilité physique, le surmenage, des conditions matérielles d'existence insupportables, et la rancœur contre Jean-Marie qu'il rend injustement responsable de son éloignement de la Chenaie, en sont le véritable fond. On mesurera la violence de l’accès aux renseignements que Teysseyre adresse à Jean-Marie le 29 juin 1816.11 montre Féli « dans un état violent d’épreuve, de tentations de tout genre », et « comme le prophète, suspendu par un cheveu - sur l’abyme du désespoir... Il pousse l’obéissance jusqu’à célébrer presque tous les jours, malgré l’horreur qu’il semble … avoir du sacerdoce » ; et l’on met tout en œuvre « pour oc- 4 euper et distraire son imagination qui est folle jusqu’à la ; fureur ». De l’affection, du travail, de la distraction, voilà … les remèdes qu’il lui faut. Point de « discussion avec lui sur …. le sacerdoce: quelques mots seulement pleins de douceur et …— detendresse, propres à calmer son âme agitée 1! ». Ces derniers conseils étaient sages. C’est pour figurer l'obstacle à la réalisation du rêve de bonheur, de l'existence - paisible de la Chenaiïe, que la prêtrise soulève siviolemment le … cœur de Félicité. Toute opposition invincible à ce qu’il montât à l'autel, eùt provoqué les mêmes colères. Malheureux, qui ne s’oublie et ne se résigne jamais ! Dans ces bois de la Chenaie dont il rêve comme d’un paradis terrestre ?, dans ces bois où, n’en doutons pas, un peu de son âme est restée, ne l’avonsnous pas vu déjà toutrongé de mélancolie ? Et s’il a raison de penser qu'il s’y retrouverait lui-même, qu'y retrouverait-il aussi, en s’y recueillant, que ses peines ?

Teysseyre persiste à en défendre les abords impitoyablement?. Félicité, docile sans résignation n’alla pas en Bretagne, comme on l’a supposé, entre le mois de Juillet et le mois d'octobre 1816. Une lettre inédite qu'il adresse à son beau-frère Ange Blaize nous le montre à Paris à la fin du mois d'août : rien n’y transparait des tourments qu’il endure,

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