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CHAPITRE IV

. LE PREMIER VOLUME DE L'« ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE » (suite) — LA DOCTRINE

1. La religion et l’homme : de Pascal et Bonald à Rousseau. — II. La religion et la société : Bonald, l’esprit libéral et Rousseau. — III. La religion et Dieu : nouvelle rupture avec la tradition sulpicienne. Conclusion. La revanche du libéralisme.

Le huitième chapitre du premier volume de l’Essar sur l'Indifférence est, pour ainsi dire, la préface de cette seconde partie. Elle s’ouvre par des vues empruntées à l’auteur de la Législation primitive : « En remontant d'âge en âge jusqu'à l’origine du genre humain, on trouve la croyance d’un Dieu et d’une vie future établie chez tous les peuples. Sur cette croyance, unique sanction des devoirs, seule garantie de l’ordre et des lois, repose la société, qui s’ébranle dès qu’on y porte atteinte!. » Cette religion primitive, cette antique foi est obscurcieen Grèce par la sophistique au temps de Périclès, à Rome, par la philosophie un peu avant Auguste. Alors se produit la seconde révélation: « Le monde n’en pouvait plus, quand tout à coup l’antique foi, se développant

1. Essai sur l'Indifférence, t. 1, chap. vin (2 partie, chap. 1), p. 199. Cf. Bossuer, Disc. sur l’Hisl. universelle, 2° partie, chap. xvi. ;

à la voix de Dieu, chez le peuple spécialement chargé d’en conserver le dépôt, reprend avec éclat possession de l'univers. De nouveaux dogmes sont promulgués; mais ces dogmes, dérivant des dogmes primitifs, appartenaient, au moins implicitement, à la foi primitive. De profonds mystères s’accomplissent; mais ces mystères, annoncés au premier homme, plus clairement révélés à ses descendants, étaient attendus, pressentis du genre humain tout entier. Le Christianisme ne naissait pas, il croissait. Tout est lié, tout s’enchaine dans histoire comme dans les dogmes de la Religiont. » Les nations passent, « une seule doctrine reste, toujours crue, toujours immuable? ». C’est la théorie du développement, exposée par Bonald avec tant de vigueur, que l’abbé de La Mennais nous présente ici. Et déjà nous pouvons prévoir que cette seconde partie du premier volume de l’Essar marquera un nouveau pas en avant, un affranchissement plus accentué des disciplines traditionnelles et sulpiciennes ; qu’elle exprimera plus librement et plus complètement la vie intérieure, la vie personnelle, présente et passée de son auteur.

Lorsqu'il s'en prend, tout de suite après cet exorde, à la folie des indifférents par insouciance et paresse, lorsqu'il cite le beau fragment de Pascal sur l'indifférence, il est vrai qu’il se conforme encore aux habitudes de Saint-Sulpice, aux suggestions de l'abbé Frayssinous et de l'abbé Teysseyre; mais il ne reproduirait pas sans doute avec tant de complaisance ces admirables pages, il ne les dresserait pas, comme un magnifique portique, à l’entrée de la voie nouvelle qu'il va parcourir, s’il n’en avait jadis vécu l’intime et profonde vertu. Bien plus encore, bien plus librement déjà que dans la première partie, l’abbé de La Mennais va donc maintenant revivre, en parcourant les étapes suivantes, sa vie passée, le drame de son intelligence et de son cœur, en même temps qu'il se détachera davantage des directions sulpiciennes.

Il annonce ainsi sa marche :

1° «On soutient que la Religion, vraie ou fausse, est indifférente pour l’homme, et nous prouverons que, supposé l’exis: tence d’une vraie Religion, cette Religion est pour l’homme considéré soit individuellement, soit en société avec ses sem-

1. Essai sur l'Indifférence, t. 1, chap. vu, p. 200. 2. Ibid.

blables et avec Dieu, d’une importance infinie ; d’où il suit qu'il a un intérêt infini à s’assurer s’il existe en effet une vraie Religion, et qu'il y a par conséquent une folie infinie à demeurer à cet égard dans l'indifférence !. » Le programme de la seconde partie est tracé dans les lignes qui précèdent; voici maintenant le projet du second volume :

2° « On soutient que toutes les Religions sont en elles-mêmes indifjérentes ; et nous prouverons qu'aucune Religion n’est indifférente en soi, ou qu’en toute Religion il y a bien ou mal, vérité ou erreur, qu’il existe nécessairement une vraie Religion, c’est-à-dire une Religion d’une vérité ou d’une bonté absolue, et qu’il n’en existe qu’une seule, d’où se déduit P obligation de lembrasser, s’il est possible de la reconnaitre. On soutient que, s’il ER une vraie Religion, l’homme n’a aucun moyen de la discerner des Religions fausses, et nous prouverons que, dans tous les temps, les hommes ont eu un moyen facile et sûr de reconnaitre la véritable Religion : d’où il résulte que l’indifférence n’est pas seulement un état déraisonnable, mais encore un état criminel?.., »

M. Boyer, au commencement de son Traité de la Religion, réunissait « les sectateurs de Jansénius » et « M. de Bonald » comme également opposés à la distinction classique, adoptée par Saint-Sulpice, entre la religion naturelle et la religion révélée. Ainsi s'explique que l’abbé de La Mennais trouve à la fois chez Pascal et chez Bonald la majeure partie des arguments sur lesquels s’appuiera sa démonstration maintenant. Il prouve d’abord « l'importance de la Religion par rapport à l’homme # », dont le bonheur est la fin naturelle. Or « le bonheur des êtres est dans leur perfection », et jusqu’à ce qu'ils l’aient atteinte, ils sont agités, inquiets, parce qu'ils sont « dans un état de passage », et cherchent le lieu de leur repos. Aussi tous les hommes joignent-ils « à l’idée du bonheur, l’idée du repos », qui est, selon l'expression de saint Augustin, « la tranquillité de l’ordre ».« Mais pour se conformer aux lois de l’ordre, il faut les connaître. Donc, point de bonheur pour l’homme à moins qu’il ne se connaisse

1. Essai sur l'Indifférence, t. I, chap. vi (2° partie, chap. 1), p. 217.

4. Essai sur l'Indifférence, t. 1, chap. 1x (2° partie, chap. u), p. 219. 5. Ibid., p. 220.

lui-même, et qu'il ne connaisse les êtres avec lesquels il a des rapports nécessaires, c’est-à-dire les êtres semblables à lui; car il n'y a de rapports nécessaires, ou de société, qu'entre les êtres semblables !.'» Et, voguant à pleines voiles, avec une aisance souveraine, sur cet océan déjà labouré par Bonald, l’abbé de La Mennais, qui s’est de longue date incorporé la pensée de l’auteur de la Théorie du Pouvoir, montre après lui que l’homme peut connaître Dieu et se connaître lui-même, connaitre, par suite, «les rapports nécessaires qui l’unissent à Dieu et aux autres hommes, et qui dérivent de la nature de l’homme et de la nature de Dieu? ». « La nature, qui est immuable, parce qu'elle n’est que l’ordre immuablement voulu de Dieu, écrit-il, impose à l’homme des lois immuables comme elle; lois nécessaires, parce qu’elles sont l’expression de rapports nécessaires ; lois hors desquelles on ne trouve ni paix ni félicité, parce que hors d’elles il n'y a que désordre. » On ne peut en fixer ni l’origine, ni l'inventeur; elles sont reconnaissables à leur antiquité, à leur universalité, à leur grandeur et à leur force : n’est-ce pas dire assez clairement déjà qu’elles n’ont d'autre auteur que Dieu qu elles résultent directement de la révélation divine? En vain, à cette législation naturelle Phomme en veut substituer une factice: « c’est comme s’il tentait de. changer sa nature » et celle des êtres semblables à lui. « Aussi, Soit qu’essayant de s'établir arbitrairement en société avec Dieu, il combine des dogmes et invente des Religions, soit que, voulant s’établir arbitrairement en société avec les autres hommes, il combine des formes de gouvernement et invente des constitutions », il n'arrive € qu'à mettre des opinions à la place des croyances, des passions à la place des devoirs, et dans l’État, comme dans la famille et dans l'individu, l'agitation du désordre à la place de la tranquillité de Pordre ».

Jamais la pensée de Bonald n'avait encore trouvé jusqu'ici interprète plus éloquent ni plus fidèle; aux vides abstractions de la philosophie, ce sont les faits, c’est la réalité même donnée dans la révélation que l’abbé de La Mennais oppose : «La Religion, la morale, la société sont des faits généraux

1. Essai sur l'Indifférence, t. 1, chap. 1x, p. 221. 2. Ibid.

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