Témoignages, pp
Père infortuné ! tu te consoles dans le sein de la Providence de la perte d’un enfant chéri, ou d’une épouse qui faisait ton bonheur ! hélas! ne vois-tu pas que ton Dieu les a tués ? Ton Dieu t'a rendu misérable, et tu veux que ton Dieu te console des coups affreux qu’il t’a portés ?»
Voilà encore de la déclamation : car enfin, un père punit et console ensuite son enfant; et le chrétien croit que Dieu lui rendra plus tard, et dans une autre vie, s’il l’a mérité, les êtres aimés et les biens dont il l’a privé en celle-ci. Félicité ne s'arrête donc pas à cet accès de sensibilité ; mais Voici qui mérite plus d’attention :
« Les notions fantasques ou surnaturelles de la Théologie ont réussi tellement à renverser dans l'esprit humain les idées les plus simples, les plus claires, les plus naturelles, que les dévots, incapables d’accuser Dieu de malice, s’accoutument à regarder les plus tristes coups du sort comme des preuves indubitables de la bonté céleste. Sont-ils dans l’affliction, on leur ordonne de croire que Dieu les aime, que Dieu les visite, que Dieu veut les éprouver. Ainsi la Religion est parvenue à changer le mal en bien! Un profane disoit avec raison: Si le bon Dieu traile ainsi ceux qu’il aime, Je le prie très instamment de ne point songer à moi. Il a fallu que les hommes eussent pris des notions bien sinistres et bien cruelles de leur Dieu, qu'ils disent si bon, pour se persuader que les calamités les plus affreuses et les afflictions les plus cuisantes sont des signes de sa faveur! un génie malfaisant, un démon seroit-il donc plus ingénieux à tourmenter ses ennemis que ne l’est quelquelois le Dieu de la bonté, si souvent occupé à faire sentir ses rigueurs à ses plus chers amis ?»
Or, tandis que notre athée s’acharne contre loptimisme, il a laissé échapper un aveu que Féli recueille avec empressement et malice : il a reconnu que cette nature indifférente ou mauvaise, la religion apprend à l’homme à la trouver bonne, par les rapports qu'elle établit entre elle et le surnaturel; il confesse que le christianisme a opéré ce miracle, il «est parvenu à changer le mal en bien » ! La lourde ironie du matérialiste se retourne toute contre lui: car si la nature est telle qu'il la montre, quelle doctrine est préférable, celle qui livre l’homme à l’aveugle nécessité d’un mécanisme impitoyable, ou celle qui lui montrant du doigt un avenir
PREMIERS TRAVAUX CHRÉTIENS ali
brillant après l'épreuve, enchante ses maux présents de ses espoirs d’immortalité 1 ?
Visiblement, d'Holbach est sujet aux distractions, et ce massif adversaire prête le flanc aux attaques de l’agile Féli. Le voilà tout occupé de défendre le matérialisme contre une objection courante: écoutez-le, et voyez comme, au moment le moins attendu, son lecteur, avec ironie, prendra note d’une involontaire concession? :
« Ou nous objecte que le matérialisme fait de l’homme uné pure machine; ce que l’on juge très déshonorant pour toute l'espèce humaine. Mais cette espèce humaine sera-t-elle bien plus honorée quand on dira que l’homme agit par les impul- sions secrettes d’un esprit, ou d’un certain Je ne sçais quoi, qui sert à l’animer, sans qu'on sache comment? IL est aisé de s’appercevoir que la supériorité que l’on donne à l'esprit sur la matière, ou à l’âme sur le corps, n’est fondée que sur l'ignorance, où l’on est, de la nature de cette âme, tandis
que l’on est plus familiarisé avec la matière ou le corps que
Von s’imagine connaître, et dont on eroit déméler les ressorts; mais les mouvements les plus simples de nos corps sont, pour tout homme qui les médite, des énigmes aussi
difficiles à deviner que la pensée. >
C’est ici que Féli l’arrête, pour noter sur son registre « Les mouvements les plus simples de nos corps sont, pour tout homme qui les médite, des énigmes aussi difficiles à deviner que la pensée. » Tout absorbé par son effort pour montrer que le corps ne le cède pas à l’âme en dignité, d'Holbach n’a pas songé que si les mouvements du corps sont des énigmes comme les pensées, ce n’est pas la philosophie qui, jusqu'ici du moins, sut donner la clé de l'énigme, mais seulement la religion.
Quelles armes cet écrivain si peu français en notre langue, ne met-1il pas aux mains d’un jeune homme prompt à découvrir le faible de l'ennemi! Après avoir défini lourdement le mystère « une absurdité palpable# » et même insulté les prêtres en disant que « si la religion était claire, les prêtres n'auraient pas tant d’affaires ici bas », le baron d’Holbach