BLarze, t. I. Introd., pp
pour décourager. Mais il en est une autre fort à la mode, et que l'oncle des Saudrais n’ignore point, pour avoir cultivé Rousseau. C’est la méthode célébrée dans l’Emile ; elle semble inventée pour Féli. Il suffit au petit révolté qu’une tâche lui soit imposée pour qu’il la prenne en horreur; ne lui en imposons done qu’autant qu'il sera nécessaire au plan que nous avons conçu. Affectons de désespérer, de le croire incapable de toute application et de tout progrès : et nous le verrons promptement, à grands coups de dictionnaire, apprendre seul et dépasser les autres. — Il suffit qu’une lecture lui soit défendue pour qu’elle prenne à ses yeux l'attrait dont tout à l'heure - elle était dépourvue : parlons-lui du sophiste Jean- Jacques; et puis, sous prétexte d’un thème mal fait, parce qu'il n'aura pas voulu relire ses règles avant que de faire son devoir, punissons-le en l’enfermant dans cette bibliothèque où se trouvent, il le sait, ces redoutables ouvrages ; et soyons bien assuré qu'il les lira, pour le plus grand bénéfice de son esprit.
On a reconnu la méthode libérale du précepteur-providence, chère à Rousseau et préconisée dans l’Æmile. Et sans doute, soutenir qu’elle fut appliquée à Félicité de La Mennais demeure encore une hypothèse. Mais d'abord cette hypothèse résout seule les contradictions de la légende accréditée : car enfin l’onele des Saudrais n’est ni un sot, ni un maladroit; et la légende lui prête bénévolement une maladresse, l’internement dans la bibliothèque, et une sottise, son aveuglement persistant. — Puis, qu'est-ce que ce « système nouveau d’éducation longanimement combiné », que l'oncle méditait de mettre en œuvre avec Félicité, s’il faut en croire un de ses biographes les mieux informés 1? Je n’en connais qu’un alors, celui de Rousseau, qui réponde au signalement. Or, on ne saurait douter que l’onele ne fût un fervent de Rousseau; et puisqu’en politique et comme auteur il s’en inspirait largement, pourquoi n'en eût-il pas fait autant comme éducateur ?
Ainsi, à partir de janvier 1793, c’est selon une méthode inspirée de l’Æmile que Félicité de la Mennais dut être élevé ?.
1. BarBier, Biographie de M. l'abbé F. de La Mennais, p. 154.
2. Cf. la brochure intitulée : Mon élève, ou Emile instituteur, nouvelle éducation nalionale (1:91), qui a passé de la bibliothèque de l'oncle des Saudrais dans celle de Jean-Marie de La Mennais. (Bibl. des Frères de La Mennais. Recueil de pièces, n° 42.)
Sous l’œil attentif et discret de son précepteur, qu’il traduise seul et par défi Horace et Tacite, où bien qu’il coure par les rés, grimpe aux arbres, rêve dans les buissons, et, qu’au re-
autre d'écrire tout ce qu'il sent et pense, il s’essaye à quelque petite composition sur le Bonheur de la vie champétre!; ou ni sous prétexte de punition, il passe sa journée sous clef, dans la bibliothèque, et, qu’escaladant agilement la barrière qui le sépare du côté défendu, de l'Enfer, il dévore pièces de théâtre, romans, histoire, voyages, philosophie et sciences, ou même enlève des livres qu'il lira la nuit en cachette; c’est
qu'il flâne. ci
Mais en cela, ne nous y trompons pas, il est d'accord avec sa famille, il se conforme spontanément à l’esprit de son en- . tourage. Si l'oncle des Saudrais est l’introducteur patenté . de Jean-Jacques, en 1793, tous les siens en sont plus ou . moins les disciples, ou du moins les admirateurs.
- Le séjour à la campagne est charmant : la Chenaie c’estune . maison blanche, à la lisière de la forêt de Coëtquen, un étang profond et sombre, entouré d’arbres séculaires, des landes - couvertes d’ajoncs qui répandent jusqu’à l’horizon la profu-
. sion d’or de leurs fleurs, des champs à peine cultivés, et,
+ répandue sur tous ces objets, la mélancolie si douce aux * vagues tristesses d’une enfance nerveuse et un peu maladive; la Chenaie, c’est une bibliothèque, où l’on vagabonde - aussi librement que par les champs et lès bois?, un oncle des __Saudrais, patriarche de ce domaine, qui laisse faire tout ce - qu'on veut, raconte des histoires si amusantes, et vous met, » un peu naïvement, sur la voie des fruits les plus défen- . dus et les plus exquis; la Chenaie est un vrai paradis ter- “resire.
1, SAINTE-BEUVE, Portr. contemp., t. I, p.210.
2. Tout le Cours de littérature de La Harpe a passé dans ses notes … autographes. On en a conservé des cahiers entiers. J'imagine, à vrai dire, - que ce n’était pas l'exercice qui amusait le plus notre petit malouin.
Re
MArECHAL. — La Jeunesse de La Mennais. 9
. tour, pour bien montrer qu’il n’est pas moins capable qu’un
. toujours en disciple de Rousseau qu’il joue, qu’il travaille et