CHAPITRE XI (Août 1816 à Janvier
Lamartine malade à Aix. — M. C***. — Mme C*** à Aix. — Invocation. — Le Génie. — Mme C*** à Paris. — Lamartine passe auprès d'elle l'hiver, puis le printemps. — L'Hymne au Soleil. — A El... — A Eh'ire. — Lamartine à Péronne chez sa tante du Yillard, puis à Aix. — Mme C*** ne peut s'y rendre. — Le Lac, première version; les deux strophes retranchées. — La vraie Julie. — Son agonie. — L'Immortaialité. — Le Temple. — Mort de Julie. — Amour-religion de Lamartine pour Julie. — Son influence sur sa poésie. Conséquences de sa mort. — Lamartine atteint de « la maladie du siècle » parmi « les inconsolés ».
Notre poète est sérieusement malade ; il a un engorgement du foie, des palpitations de cœur, des spasmes, des langueurs. Le docteur Pascal, de Samt-Sorlin, son voisin de campagne et l'ami de sa famille, prescrit les eaux d'Aix. Il y arrive à la fin d'août 1816.
Nous avons vu, par les lettres écrites à ses amis Virieu et Fréminville, dans quels tourments de l'âme il se trouve, quel pressentiment d'un amour ardemment rêvé, l'émeut et l'agite. Nous l'avons entendu évoquer une figure de femme idéale et s'écrier : « Je l'aimerais autant que nos « cœurs auraient pu aimer , autant que l'homme « sur la terre aima jamais. »
L'objet palpable de ce vague désir, il va le découvrir dans une jeune malade envoyée comme lui en Savoie.
M. C***, membre de l'Institut, avait souvent l'occasion de voir à Saint-Denis où ses devoirs de professeur l'appelaient, une jeune personne, enfant d'un militaire de l'empire, mort durant les guerres, et qui recevait là l'éducation et l'instruction données aux filles d'officiers supérieurs.
Le savant s'intéressa à l'orpheline ; âgé de près de soixante-dix ans, il n'avait jamais été marié. Il lui proposa, quand elle eut atteint Vkge de dix-huit ans, de lui donner son nom. La jeune fille accepta. 11 eut pour elle toutes les prévenances, tous les soins les plus empressés. M. <■"' était un vieillard charmant. Une bonne fortune a doté la ville de Clunv <le son portrait ;
c'est un fort joli pastel dû à Pasquier, membre de l'Académie royale de peinture, donné au musée de la ville par Mlue S... qui le tenait du frère de M. G***.
Ce portrait est conforme à celui qu'en termes un peu nuageux nous en fait Lamartine dans Raphaël. La physionomie est fine, intelligente, les yeux sont bleus, riants, expressifs ; le front est haut; les cheveux blancs, rares sur le sommet de la tète, s'envolent en ailes de pigeon sur les tempes. Les lèvres sont minces, bien découpées, spirituelles, prêtes à décocher le trait. Vêtu d'un habit de soie de couleur grisâtre, il tient à la main droite un jonc à boule d'ivoire.
Sous la Monarchie et pendant la Révolution, logé d'abord au Louvre, puis, sous l'Empire et la Restauration, à l'Institut, il recevait ses confrères et les hommes distingués de l'époque et, parmi ces derniers : Mounier. Suard, Laine, Ravneval, Lallv-Tollendal , M. de Bonald. La jeune femme faisait les honneurs du salon du vieil académicien. M. de Bonald s'était pris d'affection pour cette enfant et tâchait de l'amener aux doctrines du catholicisme, dont son mari, libre-penseur, et la société qu'elle fréquentait,
imbue de l'esprit sceptique du xvme siècle, la tenaient éloignée.
La santé de Mme C*** venant à s'altérer, on ordonne un changement d'air. On pense à la Savoie. M. C**' a un ami médecin à Aix ; il envoie sa femme auprès de lui.
Comment le jeune Lamartine et Mme C*** s'y rencontrèrent-ils? Comment s'y firent-ils le mutuel aveu de leur amour?
Demande à Philomèle Pourquoi, durant les nuits, sa douce voix se mêle Au doux bruit des ruisseaux sous l'ombrage roulant1.
L'adolescent incarna ses aspirations dans la jeune femme. Est-il surprenant qu'elle ne soit pas restée insensible à cette adoration? Est-ce un ange, est-ce une femme, il l'ignore et l'invoque :
0 toi qui m'apparus dans ce désert du monde Habitante du ciel, passagère en ces lieux. . .
Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin. Ton berceau fut-il sur la terre, < >u a'es-tu qu'un souffle divin . . .