M. Jules Lbmaitre. Etude sur Sully-Prudhomme, Les
Contemporains. Lecène et Oudin, in-l'J.
Chénier a sa place à part; c'est le dernier poète de la Pléiade. C'en est peut-être le plus grand. Il en est sûrement le plus pur de forme.
Si l'on en croit Shakspeare, le Français a un
tempérament essentiellement mélancolique. « Je « me souviens, quand j'étais en France, dit un (( personnage dans le roi Jean, les jeunes sei- « gneurs avaient l'habitude d'être tristes comme « la nuit, rien que pour le plaisir de la chose l. »
Il n'est donc pas étonnant que le romantisme se soit si vite acclimaté chez nous.
C'est Mme de Staël et Chateaubriand qui sont les véritables coryphées du chœur romantique en France.
Mme de Staël, fille du xvme siècle, en a tout d'abord le scepticisme et puis aussi les instincts humanitaires. Sous l'influence de Rousseau, elle se rattachera au spiritualisme, à un christianisme stii generis, mais jamais elle n'arrivera au catholicisme, pas même au catholicisme teinté de paganisme de Chateaubriand. Ce catholicisme de
1. King John IV. I « Would be os sad as night only for wantonness ».
l'auteur d'Atala « lui semblait faux et affecté avec une nuance de niaiserie1 », et n'était pas pour lui plaire.
« Retremper la vie intime du cœur et le senti- (f ment religieux, délivrer l'art des règles « étroites et des formules stériles, renouveler « l'esprit de la critique littéraire, tel est, à « grands traits, l'œuvre de Mme de Staël 2. »
Elle avait pressenti notre poète quand « elle a proposait pour inspiration à la poésie à « venir, l'énigme de la destinée humaine, le « recueillement contemplatif, la solitude des « forets, l'horizon sans bornes, le ciel étoile, « l'éternel et l'infini dont l'âme des chrétiens « est remplie 3 ».
Chateaubriand est le grand coloriste. C'est lui aussi le grand malade du siècle. « Vous portez votre cœur en écharpe4, » lui disait une Anglaise. Il a porté son cœur en écharpe toute
1. Madame de Staël, par M. Albert Sorel, in- 12, Hachette, p. ss.
2. Le mouvement littéraire au XIX* siècle , par M. Georges Pellismiik, in-12, p. 54.
:: Madame de Staël, par M. A. Sorel, in-12, Hachette, p. 207.
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sa vie. « Je erois que je me suis ennuyé dès le ventre de ma mère, » disait-il lui-même. C'est en lui que s'incarne en France le moi moderne comme il va s'incarner dans Bvron en Angleterre.
Les âmes sont froissées du matérialisme du xvni0 siècle et avides d'émotions séraphiques ; il veut les satisfaire et fonder une religion nouvelle. « Epicurien à l'imagination catholique, » c'est une religion greco-moyenageuse qu'il rêve. Ce n'est pas le catholicisme de M. de Bonald ou de Joseph de Maistre, ce n'est pas le spiritualisme un j^eu sec de Rousseau. C'est quelque chose de plus tendre, de plus féminin, à la portée d'imaginations romanesques.