Premières méditations poétiques
« 11 peint d'abord avec rapidité la naissance « de la poésie et jette un coup d'œil sur ses « créations. L'ode fut la première de toutes, le « genre philosophique la dernière, genre que la « raison avoue peut-être le plus , mais dont « l'esprit poétique s'accommode le moins. L'au- « teur, développant cette idée, prouve que si le « vieux temps n'est pas à regretter par la philo- « sophie, il l'est pour le poète qu'il montre « vivant dans un pays de fictions, nourri par
« son imagination seule.
« M. Alphonse (c'est sous ce prénom seul que le jeune académicien est désigné, nous l'avons dit, on le traitait en enfant gâté) « pour juger « Manoël renonce à l'analvse , moyen impuis- <( sant quand il s'agit d'inspirations de la poésie ; « il préfère le présenter dans des traductions. « Dans le grand nombre de pièces qu'il pourrait « citer, il choisit trois genres différents : La « mort de Joseph Ier, Le sage aux prises avec « l adversité et Y Ode à la nuit.
« 11 fait admirer les beautés d'expressions et « la pompe des images particulières a la prête mière ; l'élévation des pensées, la nouveauté « des comparaisons qui distinguent la seconde;
F Reyssié — La Jeunesse de Lamartine. 16
« la grâce, la fraîcheur qui charment dans la « troisième. Il remarque avec une attention parce ticulière la manière vive et brusque avec « laquelle le poète, semblable à Horace, termine « ses odes et laisse le lecteur aux sentiments « qu'il a fait naître. »
Manoël, ce compatriote de Camoëns, semble avoir exercé quelque lointaine influence sur Lamartine, sur le Lamartine des Odes principalement, on y trouve parfois une abondance d'images et de souvenirs mythologiques qui dépasse les dithyrambes eux-mêmes des poètes lyriques du xvni0 siècle et qui parait venir des rives lusitaniennes. Comme pour bien comprendre notre auteur, il nous faut observer avec soin tous ses alentours, il ne nous paraît pas inutile de dire un mot et de l'homme et de l'œuvre.
Francisco Manoël de Nascimcnto naquit à Lisbonne le 23 décembre 1734. Issu de parents riches, le jeune Francisco put se livrer à Taise à ses deux passions : la musique el la poésie et, devenu amoureux, il eut l'ineffable el rare bonheur d'entendre sa maîtresse chanter ses vers. Tout ii l'étude des littératures anciennes, il
lisait assidûment Pindare, Cicéron, Horace, Tibullc. Connaissant à fond les langues anglaise et française, il traduisit Milton, Pope, les fables de La Fontaine et Vert-Vert de Gresset. Il avait traduit aussi Tartii/fi-. C'était un esprit ouvert aux nouveautés, aux audaces de la pensée, ce qu'on appelait alors un « philosophe », et comme tel, il était suspect à l'Inquisition. Il fut un jour dénoncé par un familier du Saint-Oilice, décrété d'arrestation et n'échappa que par miracle aux poursuites des sbires. Réfugié quelque temps à la Haye, il vint s'établir en France, à Choisy-le-Roi d'abord, à Versailles, puis à Paris où il devait terminer ses jours en 1819. Les aventures, les infortunes de ce vieil exilé impressionnèrent singulièrement notre poète ; il vint souvent le voir dans son petit logement du Roule, le fit souvent parler de Camoëns, de ses amours, de ses malheurs ; il voulait s'initier au génie de la langue portugaise si riche en descriptions, en descriptions de la mer surtout. L'oeuvre de Manoël est considérable ; ce sont des poèmes, des épitres, des satires, des églogues , des élégies, des sonnets, des odes à la façon de Pindare et d'Horace.
Sané a traduit en français, en 1808, ses poésies lyriques les plus remarquables1 ; e'est cette traduction qui fut mise sous les yeux de l'Académie de Màcon.
Il y a de beaux passages dans les trois pièces lues par Lamartine ; les dernières strophes de Y-Ode à la nuit durent plaire par les riants tableaux qu'elles présentaient :
« Viens, viens, nuit adorée ! environne le poète de « cette troupe gracieuse de songes, que le ciel bience faisant réserve comme la plus douce récompense « aux nobles fatigues du Parnasse !
« Viens répandre à pleines mains sur ses yeux et « sur ses membres fatigués les pavots langoureux « que Morphée a cueillis sur les rives oublieuses du « Léthé!
« Et moi, plein de reconnaissance pour tes bien- « faits, tant que durera ma vie, de ces fleurs qui, à « ton approche, rompent leurs calices, je tresserai « des guirlandes pour en parer tes autels2.
1 . Poésie lyrique portugaise ou Choix des odes de Fr. Manoel, avec le texte en regard. Paris, chez Cérioux, 1808, in- 8. Le premier recueil des poésies de Ifanoël a paru sous le titre de Verso» de l'ilinto Elysio (Paris 1797), 8 vol. in-12. Ses œuvres complètes : Obras complétas de l'ilinto Elysio ont paru également à Paris (18 17- In T.» 11 vol. in-8°. •1. Idem, p. V.l.
Dans ce volume se trouvent d'autres chants, teintés de gongorisms, mais pleins d'une morbi* dezza berceuse, qui devaient séduire davantage encore le jeune lettré que n'effarouchait pas
alors l'exubérance d'une palette trop riche, cette strophe, par exemple, de Y Ode à la poésie :
« Enlevée sur des nuages argentés, Uranie descend o de l'Olympe ; un manteau azuré où scintillent les « étoiles couvre ses épaules divines. Les pensées « aux vastes ailes la suivent, portant dans des « colFres d'or les richesses infinies d'une étude « obstinée, ces richesses qu'une philosophie péné- « tranle et laborieuse sut ravir aux Cieux, à la Terre, « aux Mers ' . »
Et celles-ci de YOde à Horace qui la terminent :
« Gomme l'abeille matinale, déployant dans les « airs son vol laborieux, salue les fleurs humectées « des larmes de l'aurore et aspire dans leurs calices « le parfum du miel; riche de son butin odorant, « elle accourt à la ruche élaborer ses rayons d'or;
« Tel, dans les riantes campagnes de la Grèce, tu « iras, divin Horace, cueillir le baiser des fleurs, et