‹ La jeunesse de LamartineChapitre 198 sur 227 · Nouvelles méditations poétiques · texte numérisé non relu

Nouvelles méditations poétiques

« l'univers entier, écrit-il à l'un de ses corres- « pondants de Paris, de vrais amis qui l'ont vue « me mandent qu'elle est mauvaise, médiocre « au moins. Je les crois. Ne révélez pas ma nu- « dite1. »

En juin, il est à Aix « malade comme un chien » , mais résigné et ayant pris son parti, avec sa femme souffrante aussi d'un dépôt de lait.

Le ménage s'installe dans une charmante villa, près de la colline de Tresserves, avec terrasses couvertes de treilles.

L'air des montagnes a fait du bien à toute la maison. Le petit Alphonse va à merveille; les deux époux montent à cheval tous les jours, se baignent à Haute-Combe, s'aiment, s'adorent. Notre poète, insoucieux maintenant de l'ambition, de la gloire, ne voulant plus être qu'un mari rendant sa femme heureuse, n'aspirant qu'à devenir un patriarche pur et simple, un bon chrétien délivré des tourments du doute et

1. Correspondance, t. III, p. 83. V. Hugo avait adressé le 20 septembre à son .uni Saint- Valry son ode sur la Naissance du duc d<- Bouleaux. Cette ode valut-elle à son autour de la part de Chateaubriand l'épithète « d'rnfant sublime » ? (Voir V. Hugo avant i830, par Ed. Biré, in-12, p. 223 et suiv.)

des problèmes si douloureux de la destinée humaine, se laisse bercer dans une affection partagée, si douce après les orages de jeunesse, et dans la complète béatitude de l'àme épanouie. Sa poésie d'alors reflète ce contentement intime, cet apaisement moral, c'est : Philosophie.

Parmi les pasteurs, assis au bord de l'onde,

Je suis d'un œil rêveur les barques sur les eaux. J'écoute les soupirs du vent dans les rameaux. Nonchalamment couché près du lit des fontaines, Je suis l'ombre qui tourne autour des troncs des chênes .

Las d'errer sans fin dans des champs sans ^mite

Au seul jour où je vis, au seul bord où j'habite J'ai borné désormais ma pensée et mes soins...

Vivre est assez pour nous ; un plus sage l'a dit Le soin de chaque jour à chaque jour suffit...

Sa philosophie est celle d'un Tityre satisfait, beat us possidens !

Sa muse parfois s'égaie et devient gaillarde.

En août, par exemple, il envoie à l'ami Virieu, qui a des velléités de mariage, une épitre tout à l'ait guillerette :

Est-il vrai

Qu'une jeune beauté, dans Paris éduquée,

Par des nœuds éternels te doive être appliquée,

El que . grâce à la grâce h grâce ;mx sacrements, Vous deveniez époux avant que d'être amants .'

Pourquoi n'être pas venu plutôt à Àix avec lui? Il lui aurait lait une vie délieieuse.

Chaque jour, quand l'aurore eût quitté l'horizon, Quittant à petit bruit ma champêtre maison, Montés sur deux coursiers que l'Afrique a vus naître, A travers les vallons, nous aurions chevauché; Ma femme entre nous deux, avec grâce eût marché, El. suivant, en causant, le sentier qui serpente Tantôt au bord de l'onde et tantôt sur la pente Qu'ombrage de ses bras l'immense châtaignier, Nous ne serions rentrés que pour le déjeuner ; \ous t'aurions régalé de fruits et de laitage Aliments préférés du poète et du sage.

Puis un souvenir s'éveille quand il parle à son ami d'une partie de barque sur le lac du Bourget, évocation d'un temps non oublié :

Alors, oh! revenez, songes de noire vie. Regret s, < 1 < '■ -~ i i ■ . < •>- 1 n • i i-, amour, gloire, folie, Sur l'aile des zéphirs, venez, comme j;"lis. Secouer vos grelots sur nos yeux engourdis, Mi pour dernier bienfait, laissez-nous voir en rêv<

Ce qn«' le temps, bêlas! a jamais nous enlève l! 1. Correspondance, i. III, p, 113 et Buiv.

LA PIULOSOPHIi: DU BONHEUR

Notre auteur possède si bien maintenant le métier du vers qu'il est parfois tenté d'en abuser et la veine est trop facile, trop débordante. Mais il sait s'élever à des accents plus mâles. C'est à Aix, cet été-là, qu'il compose l'ode : A Bonaparte^ , ode où son génie magnanime, quoique justement sévère, sait rendre hommage à cette grande gloire et ne s'abaisse pas à la salir, comme Chateaubriand, par un pamphlet :

En automne, il est revenu à Milly : « C'est la « saison où je faisais jadis mes bons vers et j'en « ferais avec délices encore si je n'étais absorbé « par des soins plus sérieux. Le premier devoir « c'est de vivre et de faire vivre le plus heureux <c possible ce qui nous entoure. J'y pense donc « avant tout. Les lettres sont un luxe de l'exis- « tenee et il n'y faut donner que son superflu ~. »

Il s'occupait, en ce moment, à faire réparer Saint-Point qui lui avait été donné en mariage par son père ; il y faisait, de son vieux Milly, des courses fréquentes par les sentiers de montagne chers à ses jeunes années.

Les « bons vers » dont il parle , « la terre

Page 1