Mémoires inédits, p
« maître » un appui et de l'affection ; il était, comme à Rome, de sa famille. Le « maître », au milieu de ses vignerons, avait un peu le caractère d'un chef de clan au milieu de ses gens, d'un patriarche ou d'un scheik arabe au sein de sa tribu, d'un roi grec au milieu de ses serviteurs et de ses guerriers.
Ce caractère, dès l'enfance, frappa beaucoup le jeune Lamartine quand il lut la Bible et l'Odyssée :
« Le pays pastoral et agricole que nous habi- « tions, dit-il dans sa vieillesse, la maison, les « vergers, les champs, les aspects, les relations a fièies mais douces des paysans avec le châ- « teau et du château avec les chaumières, les a nombreux serviteurs jeunes et vieux attachés « héréditairement à la famille par honneur et a par affection , plutôt que par leur pauvre « salaire, mon père, ma mère, mes sœurs, les « occupations pastorales, rurales, domestiques, « des champs et du ménage , toutes ces habia tudes au milieu desquelles je grandissais a étaient tellement semblables aux mœurs des « hommes de l'Odyssée que notre existence tout « entière n'était véritablement qu'un vers ou un
(( chant d'Homère '. » Son père se présenta à son esprit comme un roi de Pylos ou d'Ithaque, OU comme un patriarche hébreu.
Tous ceux, du reste, qui avaient connu le chevalier de Lamartine avaient eu le même sentiment. Lorsqu'il mourut, comblé de jours, en 1840, le Journal de Saône-et-Loire, dans une note nécrologique contenue au numéro du 2 septembre de cette année, écrivait ceci :
« C'était une de ces figures patriarcales que « la Providence fait apparaître quelquefois « comme un souvenir des temps bibliques, un « de ces chefs de tribu qui laissent beaucoup « d'enfants sous beaucoup de tentes et qui s'en « vont se reposer dans le sein d'Abraham du « long et droit chemin qu'il ont suivi sur la « terre. »
Cette évocation de la vie antique, c'est à Montceau, chez l'aîné de ses oncles, c'est à Montculot surtout, chez son oncle l'abbé, qu'elle lut pour Lamartine nette, tangible. Là, sous la haute surveillance du maître, existait une hiérarchie de domestiques, depuis le vieux tou-
1. Cours familier de littérature, 2±e entretien, p. 250, 251.
F. Reyssié. — La Jeunesse de Lamartine. ■ 4
cheur de bœufs jusqu'aux valets de charrue, bouviers, bergers et servantes. Ces dernières « n'avaient point de place à table à côté des « hommes ; elles mangeaient debout derrière les « bergers et, quand elles voulaient boire, elles (( allaient une à une puiser l'eau fraîche dans « un seau suspendu derrière la porte. Une poche « de cuivre étamé, au long manche de fer, leur « servait de coupe ou de verre ; elles trem- « paient leurs lèvres comme des agneaux dans « le courant limpide du lavoir1. »
Il y avait, dans la cuisine, d'immenses chaudières pendant d'une crémaillère, dans lesquelles chacun prenait, avec une fourchette en étain, le lard ou les légumes. La table était, comme à Milly, un vieux noyer scié dans les prés du domaine ; au dehors, les travaux de la ferme, le soin du bétail, des étables, tout rappelait la vie des premiers Ages.
La poésie de Lamartine, de Lamartine jeune surtout, devait conserver de ces scènes rustiques une impressioD profonde. A bien des égards, elle refléta les mœurs géniales de l'humanité à