Les Confidences, p
Sorlin, de Bussières ou de Pierreclos pour y louer la troupe des vendangeurs. Elle arrive le seau ou seillet sous le bras, se répand dans les vignes, s'éparpille au pied des ceps, les jeunes gars à coté des filles. Chacun prend, mène deux ou trois rangs de ceps dont il fait la cueillette et remplit son seillet. Quand il est plein, il crie : veni queri. C'est le veni quserere latin. Un garçon s'approche, vide le seillet dans la benne, en broie le contenu et la benne remplie est portée par deux hommes dans la baignoire posée sur le tombereau sans ridelles du vigneron, qu'amènent au pressoir deux vaches ou deux bœufs courbés sous le joug et protégés de branchages contre les mouches. A midi, on dîne gaiement du flan de potiron : la tatouille.
Le soir, au soleil couchant, les vendangeurs reviennent faisant claquer leurs sabots sur les chemins pierreux ; les jeunes filles en groupes, en théories, leur seillet sur la tête ou sous le bras gracieusement recourbé, chantent des chansons lentes, monotones, traînantes, longuemenl répercutées par les échos, chansons d'une douceur, d'une poésie infinies.
La soupe aux raves ou aux choux mangée
avec la fourchette d'étain dans une écuelle noircie au feu, à deux oreilles, on envahit la cour propre, lisse, fraîche du battage du blé. On y danse des bourrées d'Auvergne, on y fait des rondes, une bonne tape sur l'épaule ou... ailleurs, voilà le remerciement du danseur à sa danseuse.
Enfin, arrive la couchée sur la paille dans les granges.. . des quolibets, de grosses plaisanteries salées, puis tout ce monde harassé, n'en pouvant plus, dort jusqu'à l'aube.
Quelques jours après se fait la pressurée du vin sur le pressoir à grand point :
Dans un hall rustique nommé tinaillier, un homme adossé à une cuve, pieds nus, la tête et les épaules couvertes d'un sac plié qui descend jusqu'aux talons, élève au dessus de sa tète, de ses deux bras nus, dans une attitude sculpturale, un seillet vide que remplit un autre homme plongeant jusqu'à mi-corps dans cette cuve. Le seillet plein est porté au pressoir muni de ses agrès. Le raisin, enfermé dans les mi-gênes, quatre hommes s'attellent face à face, dans une pose de lutteurs, embrassant la tige fourchue, la gozanche. Deux la tirent à eux, les deux autres la pressent de leur poitrine. La vis
crie, le colosse de bois rend un son rauque, sourd mugissement suivi de crépitations aiguës comme d'un arbre qui se fend. Les hommes sont haletants ; le vin jaillit à gros bouillons et tombe dans la baignoire.
Voilà le milieu dans lequel se développa le jeune Lamartine ; voilà la nature, les lieux, les scènes dont il fut entouré dès sa plus tendre enfance. Voilà les leçons de choses qu'il reçut et qui créèrent entre elles et l'esprit du poète un lien, une consonnance secrète. Ainsi que Homère, Virgile, Théocrite, il habita une contrée pastorale et agricole et sa poésie devait, comme celle de ces grands aïeux, refléter les images qu'il avait sous les yeux. « Comme l'accent est « toujours juste, dit M. Brunetière, comme on « sent qu'il n'a pas vu seulement, mais vécu ses « impressions ! Lamartine est le plus sincère et « le plus universellement vrai des grands poètes « de ce siècle '. »
L'enfant ne se lassait pas de cette vie campagnarde. « Ce régime, dit-il plus tard, me réus-