‹ La jeunesse de LamartineChapitre 81 sur 227 · Idem, t. I, p · texte numérisé non relu

Idem, t. I, p

F. Rbysbib. — Ln Je messe de Lamartine. '■)

Ce sont là fanfaronnades des vingt ans pour lesquelles il faut se montrer indulgent.

Quêtait ce discours? Il n'existe plus : nous n'avons pour nous en former une idée que deux documents : 1° le procès-verbal de la séance du 19 mars 1811, extrait du registre des procèsverbaux de la Société et contenant le résumé de l'allocution ; 2° l'analyse de ce discours, inséré p. 64, au compte rendu des travaux de l'Académie (Bulletin du 4 décembre 1810 au 3 décembre 1811).

Ces deux documents dus à la plume du consciencieux secrétaire perpétuel, le docteur Cortambert, diffèrent peu dans leur contexte; mais c'est le premier que nous croyons devoir reproduire parce qu'il a été libellé tout de suite, sous le feu même de la parole du récipiendiaire, et qu'il doit mieux refléter l'impression ressentie par l'auditoire :

109e SÉANCE — DU MARDI 19 MARS 1811 Présidence de M. de Lak.\\i d.

(( On entend la lecture du discours de récep* « tion de M. Alphonse de la Martine. Après « avoir exprimé combien il était sensible aux

LAMARTINE BT l. *ACA D BM I B DE MAÇON I •' I I

« suffrages qui l'ont appelé a faire partie de la « Société, M. de Lamartine, rappelant les études « auxquelles il s'est le plus attaché jusqu'à ce « jour, celles des littératures étrangères, prête sente les idées qu'il s'est laites de ces mêmes « études, et, en parlant des fruits qu'il a espéré u en retirer, il a fait le tableau des grands avance tages qu'elles offrent en effet.

« Il a d'abord observé que, plus heureux que « leurs successeurs, les littérateurs du siècle «< passé avaient à leur disposition une mine m féconde dans les ouvrages des Grecs et des « Romains, et il a retracé ici toute la gloire « qu'ont acquise les grands hommes qui se sont « occupés de l'exploiter; mais ces richesses si « souvent empruntées ont dû s'épuiser. Les « auteurs qui sont venus depuis ont été exposés « à être bizarres pour être encore neufs , et « M. de Lamartine retrace également les diverses « sortes de travers, de défauts, dont la littéra- « ture du xvine siècle n'a pas toujours su se « garantir. C'est à l'éloignement qu'on éprouve » aujourd'hui pour ces productions enfantées « par le mauvais goût et de faux systèmes, et « en même temps à la crainte de ne plus rien

« découvrir dans les sources où ont puisé ces « génies du siècle de Louis XIV, que M. de « Lamartine attribue l'ardeur qu'on a aujour- ;< d'hui pour l'étude des littératures étrangères. « Ici, l'auteur étale les beautés que les lettres a italiennes, allemandes et anglaises nous o firent a à imiter et indique le caractère qui appar- « tient à chacune d'elles, sans taire ce qui lui a manque. Cependant, si ces beautés qui sont, « en quelque façon, ainsi que ces défauts, la « propriété de chaque littérature, dépendent en « grande partie du caractère des peuples, de « leurs mœurs, de leur situation politique et me du climat sous lequel ils vivent, peuent-elles s'emprunter aisément ? L'auteur a répond à cette question qu'il se fait à lui- « même comme une objection. Ce fut donc « d'après un bien faux principe qu'on prétendit, « à la fin du dernier siècle, que l'étude de toute « langue étrangère n'était propre qu'à énerver « le génie des écrivains et a nuire à la langue « nationale. M de la Martine le prouve en déve- « loppant ses premières idées et en faisant voir « de plus en plus le parti que les littérateurs « diriges par Le goût peuvent tirer de la con-

« me

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« naissance de l'idiome des peuples voisins, en a reconnaissant que les Français ont reçu émi- « nemment en partage ce goût qui sait choisir « et perfectionne tout. Il convient cependant « qu'ils en ont manqué quelquefois et que l'es- « prit d'imitation a souvent produit de mau- « vaises copies de modèles dangereux.

« Les dernières pensées de ce discours sont « encore un hommage rendu a la Société.

« M. le Président, dans sa réponse, se plaît à « peindre les sentiments que la Société avait « déjà fait connaître en appelant au nombre de « ses membres M. Alphonse de la Martine, et a ce ajouté lui-même quelques réflexions à celles « qu'il a applaudies sur le sujet qui venait d'être « traité. »

On le voit, ce jeune homme de vingt ans a des vues justes et originales; on dirait qu'il pressent la critique littéraire moderne. Avec une largeur audacieuse d'idées, il ne craint pas d'ouvrir à l'esprit des voies nouvelles en faisant des excursions dans les littératures étrangères. Les horizons inconnus le tentent; il veut s'associer à toutes les manifestations de la pensée humaine. Nous avons vu avec quelle ardeur il étudiait le

grec, l'italien, l'anglais surtout. Nous constatons) qu'à ces deux dernières langues il a ajouté l'allemand. C'est que Schiller et Goethe surtout, ce grand initiateur du xixe siècle, l'attirent. Soyons certains que. chez les Anglais, à cette heure bien matinale pourtant, en dehors des auteurs que nous savons, il a déjà fait une marche en avant, une exploration furtive chez les lakistes. Dans sa fougue à tout étreindré, il va demander tout à l'heure jusqu'en Portugal, à Camoëns et à Manoêl, le secret de leur poésie. Le contrecoup que doit ressentir son propre génie, celui de sa nation, au contact de cette invasion étrangère, il ne le redoute pas. N'y a-t-il pas, en France, ce critérium infaillible, le goût, « qui « sait choisir et perfectionne tout? )) et ne peuton pas faire, comme l'abeille du fabuliste, « miel « de toutes choses ? o

Ce dût être une véritable fête que cette séance pour l'oncle Lamartine, pour le président, M. de Larnaud, qui, toujours en quête de chemins non frayés, d'aperçus lui « riant de fraîche nouvelleté », axait soufflé peut-être ;i l'oreille du jeune lettré le sujel choisi ; pour la Société tout entière enfin, heureuse de saluer ce beau tal< ul à son aurore.

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Ici se pose une question. L'Académie de Maçon exerça-t-elle quelque influence sur le génie de Lamartine ?

Tout d'abord, il est incontestable qu'il fut un membre non pas assidu, mais fidèle, comme il le dit lui-même. Il assistait, surtout dans les premières années, assez régulièrement aux séances, ainsi qu'en témoigne le registre des délibérations ;. nous le voyons, avant 1819, nommé deux fois secrétaire, deux lois rapporteur, une ibis membre d'une commission et enfin, en 1821, président de la Société. Il s'intéresse donc aux travaux de la compagnie. De plus, il lit à ses collègues plusieurs de ses poésies. Parmi ces poésies, il est vrai, ce sont celles surtout qui ne tranchent pas trop sur le goût du jour que nous le vovons leur présenter : c'est la pièce de vers sur les Sépultures, c est Y Elégie surParny, c'est Y Ode à la Gloire, c'est L'Enthousiasme. Mais celles qui ont un caractère intime, les élégies grecques, par exemple, ou celles qui sont contemporaines de la crise de 1817, comme Le Lac, V Immortalité ; celles de 1819, comme L Isolemeut, L Homme, les produisit-il? Un doute s'élève ; c'était son cœur qu'il eût mis à nu

devant cette grave assemblée, et les accents si nouveaux et si tendres que ce cœur soupirait, les pouvait-elle comprendre? Un jour, c'était en 1818, à la séance du 18 mars ; après une étude sur Manoei, le poète portugais, le jeune académicien se risque à lire X Hymne au soleil. Voici dans quelles circonstances cet hymne a été composé :

Après un hiver passé dans les délices d'un amour partagé, deux amants, aux premiers souilles du printemps, s'échappent de Paris et vont courir les bois des environs. L'amant a été souffrant, il est faible encore, mais il veut respirer Tair des champs ; l'amante s'alarme et craint pour cette chère santé encore mal affermie :

Guide mes pas dans nos vertes campagnes; Conduis-moi, chère Elvire, et soutiens ton amant... Viens, que crains-tu pour moi ? Le ciel est sans nuage : Ce plus beau de nos jours passera sans 01 Et c'esl l'heure <>u déjà, sur les gazons en fleurs, Dorment près <les troupeaux les paisibles pasteurs.

El L'amant, ivre d'amour et de renouveau, de s écrier :

LAMARTINE BT l'aCADÉMIE DR MAÇON L37

Dieu, que les airs sont doux ! que La Lumière esl pure ! Tu règnes en vainqueur sur toute la nature O soleil ! et des cieux où ton char est porté Tu lui verses la vie et la fécondité c !

Moins d'un an après, la savante mats austère compagnie entendait cette poésie toute d'expansion naïve et qu'animait, en outre, un grand souille païen. En prit-elle quelque ombrage? nous pouvons le supposer. Précisément à cette date de 1818, le compte rendu du secrétaire perpétuel, M. Cortambert, semble fort embarrasé et plein de réticences : « La critique qui « doit éclairer ne peut pas toujours éviter dexer- « cer quelque rigueur, lorsqu'elle ne veut pas « trahir tout à fait la cause du goût. Si même a lorsqu'elle a l'intention d'être indulgente, elle « a eu à remarquer plus de défauts que de « beautés, quel parti doit prendre votre secré- « taire? Xe point rappeler les jugements qu'elle (( aura rendus, quelque mesure quelle y aura « mise, quelque déférence qu'elle y aura appor- « tée, quelque esprit qu'elle aura fait briller. a Je me tairai donc sur une des productions de 0 M. Alphonse de Lamartine et il applaudira à

(( mon silence, sacrifiant facilement à des égards « un de ses succès L »

Cette production, sans nul doute, est Y Hymne au soleil. Aucune autre poésie de Lamartine ne fut lue, cette année-là, aux séances de l'Académie, ainsi qu'en font foi les procès-verbaux.

Des renseignements précis recueillis dans la ville natale même, auprès de personnes bien informées, nous permettent d'affirmer que notre poète, admiré et soutenu par un grand nombre de ses collègues, toutes les fois qu'il leur lisait une de ses nièces de vers, était, par certains d'entre eux, vivement critiqué, et le secrétaire perpétuel était bien empêché quand il s'agissait de libeller le compte rendu de la séance. Aussi, dans l'impossibilité de concilier ces opinions contradictoires, prit-il le parti, ainsi qu'il le dit lui-même, de se taire.

C'est ce qui explique pourquoi il nVsl pas fait mention plus souvent, tant au registre des pro- < ts-verbaux des séances qu'au compte rendu des travaux de la Société, des lectures faites par Lamartine. La pluparl de ses œuvres de jeunesse lurent présentées à l'Académie; il le < 1 1 1 lui-

1. Compte rendu des travaux de la Société, année 1818, ]>. 65,

LAMARTINK BT [^ACADEMIE DE MAÇON L39

mémo clans une lettre qui accompagne l'envoi fait à la Compagnie de ses Méditations poétiques > lettre lue à la séance du 25 avril 1820. L'auteur exprime «: les sentiments qui l'attachent à « la Société et renouvelle V engagement de lui « offrir le tribut de tout ce qui sortira de sa « plume w.

De son coté, faisant allusion à cet envoi, le secrétaire perpétuel , dans son compte rendu de 1820, écrivait ceci pages 37 et 38) : « Les desti- « nées des Méditations poétiques sont fixées. Con- « duit par les arbitres les plus dignes a l'une des « places les plus honorables du Parnasse mo- « derne, en y montant, M. Alphonse de Lamar- « tine n'a point oublié qu'il était sorti de cette (( enceinte et, lorsqu'il vous a adressé en of- « fraude le recueil de ces vers qui ont fait con- « naître son nom à toute l'Europe poétique, de « ces vers si harmonieux, si fortement empreints « des qualités qui font le poète, il vous a remer- « ciés de l'éclat qui en rejaillissait sur vous, a Vous n'avez pas entendu sans un sentiment « d'orgueil , applaudir au loin des chants qui « vous avaient charmés les premiers , comme <c dans le sein des familles on se glorifie des

« talents qui brillent ailleurs, mais qu'on a vus « naître et grandir, »

En admettant donc que, un peu effarouché de l'accueil fait à Y Hymne au soleil par la grave compagnie, Lamartine ne lui ait pas livré les vers sortis d'une source trop intime, il n'en demeure pas moins certain que cette compagnie, la première, a entendu des chants qui l'ont « charmée »,que c'est dans son sein que, pour la première fois, presque toutes les Méditations ont été lues. Cette lecture, le succès qu'elle obtenait, les réserves, les discussions qu'elle provoquait, devaient être utiles à l'auteur, le confirmer parfois dans l'expression de sa pensée ou l'avertir, au contraire, des écueils d'une inspiration trop hâtive, trop bouillonnante.

Ce corps d'élite, quoique un peu mêlé, devait être comme la pierre de touche au contact de laquelle son génie fut soumis. A ce contact, il s'éprouva, prit conscience de lui-même, s aiguisa pour ainsi dire et s'affina. Isolé, sans échos, sans appui, cet esprit si vert, mais parfois vagabond, aurait pu s'égarer, s'épuisant en stériles efforts, sans aboutir. L'Académie fut le lest qui le fixa en lui donnanl une base. Là, d'ailleurs,

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malgré certaines réticences, tout était encouragement, tout riait aux vingt ans du collègue;

c'était l'enfant gâté de la maison, ce n'était pas M. Alphonse de Lamartine, c'était M. Alphonse tout court1.

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