‹ La jeunesse de LamartineChapitre 90 sur 227 · Le Passé, nouvelles méditations · texte numérisé non relu

Le Passé, nouvelles méditations

3. Etudes sur la littérature contemporaine. La correspondance de Lamartine. Calmann-Lévy, in-12.

voile qui lui couvrait la tète. Il le rapporta de son voyage. Ce voile est en ce moment à Saint- Point, plié dans une armoire, près delà table de travail du poète. C'est une cotonnade grossière, d'un rou£e fané, coiffure ordinaire des filles du peuple à Naples.

Arrivé à l'âge mûr, Lamartine « idéalise et transforme en poème » cette aventure de jeunesse; il en fait Graziella, puis, à la fin de l'épisode, il jette un regard en arrière et gourmande son indifférence : « Ah! s'écrie-t-il , l'homme « trop jeune est incapable d'aimer... Il ne sait le « prix de rien. Il ne connaît le vrai bonheur « qu'après l'avoir perdu ! L'amour vrai est le « fruit mûr de la vie... Je me suis reproché de « n'avoir pas connu le prix de cette fleur « d'amour. Je n'étais que vanité1. »

1. M. Ch. Alexandre ne peut pas prendre son parti de croire à la dureté du cœur de Lamartine vis-à-vis de Grnziella, il veut qu'il ait été plus chevaleresque : « Le poète, dit-il, avait « calomnié à dessein l'amoureux dans son généreux souvenir, « pour donner tout l'intérêt à la jeune fille. Il l'aima plus « qu'il ne dit; des accents sincères échappés à l'émotion a trahissent la vérité. » [Souvenirs de Lamartine, p. 169.)

Contrairement à cette assertion, il nous semble que le Lamartine de vingt ans «'prouva à Xaples les sentiments que Goethe, au même âge, ressentit dans son voyage d'Italie et qui sont ainsi

VOYAGE KN ITALIE QRAZIBLLA 155

Dès avant ce temps, par trois lois, il avait évoqué ce doux et cuisant souvenir, et en quels accents !

En 1821 d'abord, dans son ode à Yirieu, Le Passé :

Reconnais-tu ce beau rivage, Cette mer aux flots argentés...

Un nom chéri vole sur l'onde , Mais pas une voix qui réponde, Que le flot grondant sur l'écueil.

Malheureux! quel nom tu prononces !

Xe vois-tu pas parmi ces ronces Ce nom gravé sur un cercueil ?

Puis, à la fin de 1829, il vient de perdre sa mère d'une mort horrible ; il a senti l'immense douleur. Il est à Monculot, seul, au milieu des bois, obligé de vendre cette propriété qu'il aime, don de son bon oncle l'abbé. Il agite

dépeints par notre poète lui-même. « L'homme sensuel y éclate partout, l'homme sensible nulle part. A peine quelques frissons d'amour à la brise tiède du midi, à l'aspect d'une blonde Milanaise à Rome, d'une brune Espagnole à Naples, rappellent-ils que le voyageur est jeune, beau, poète; ces frissons ne vont pas jusqu'à l'âme ; c'est la jeunesse, ce n'est pas la tendresse. » [Cours familier de littérature, 38e Entretien, p. 110.)

devant Dieu le problème de la destinée humaine; il en vient à songer à sa propre destinée ; à remuer son passé si sombre, si plein de tristesses. Tout à coup, un rayon de soleil l'inonde, une vision passe devant ses yeux :

Un jour, c'était aux bords où les mers du midi Arrosent l'aloès de leur flot attiédi.

C'était aux premiers jours de mon précoce été. Et je ne connaissais de ce monde enchanté Que le cœur d'une mère et l'œil d'une beauté. Et j'aimais...

Et nous étions en paix avec cette nature, Et nous aimions ces prés, ce ciel, ce doux murmure, Ces arches, ces rochers, ces astres, cette mer Et toute notre vie était un seul aimer 1 .

Peu de temps après, rentré à Paris, sous le coup des mêmes émotions, il soupire la délicieuse élégie Le premier regret^ que chacun sait :

Sur la plage sonore où la mer de Sorente2.

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