CHARLES VII ET MARIE D ANJOU
pénibles que longtemps il parut en souffrir comme de douloureuses sensations prolongées.
Pourtant, au cours des plus sombres événements de cette époque, une éclaircie s'était faite dans la triste vie de Charles : en décembre i4i3, il avait été fiancé à la princesse Marie d'Anjou. Peu de temps après, confié à sa future belle-mère, Yolande d'Aragon, reine de Sicile, il avait, avec elle, parcouru les pays de la Loire, séjourné à Angers, à Saumur, à Tours, puis visité la Provence ; ainsi, pendant plus de deux ans, il avait goûté les joies de la famille et partagé les jeux de sa petite fiancée ; mais, brusquement rappelé à Paris après la mort de son frère aîné, le Dauphin Louis de Guyenne (juin i4i6), il avait du s'initier aux affaires ou, du moins, figurer au Conseil royal, avec le titre de duc de Touraine;et, au mois d'avril de l'année suivante, par la mort de son autre frère, le Dauphin Jean, il était devenu l'héritier présomptif de la Couronne, et même il restait l'unique rejeton mâle de la dynastie. Peu après (29 avril 1417)? il avait perdu son oncle Louis II d'Anjou, roi de Sicile, le seul de ses proches dont l'expérience eût pu l'instruire et le diriger.
Placé à la tête des affaires, Charles n'avait joué qu'un rôle passif, se bornant à présider le Conseil ; de nom, il était le Régent du royaume ; en fait, il ne dirigeait rien, ni personne ; il assistait aux discussions et démêlés des chefs armagnacs, impuissant à départager ces frères ennemis, cependant
iO LES OKIGIXES. L E.VF.OfCE
qu'aux yeux du peuple, il portait la responsabilité de leurs fautes.
Lorsque, chassé de sa capitale par l'entrée des liourgui^nons mai 1418 . il avait dû se réfugier au pays de la Loire, il s'était montré capable de décision et d'énergie : les sujets du Roi, proraptement rassemblés en armes par ses ordres, avaient délogé les troupes Ixjurguignonnes de plusieurs garnisons et lui avaient ouvert les portes de Tours. Sa bravoure, son activité, l'habile diversion qu'il avait tentée du côté de la Bourgogne, avaient imposé au parti de Jcan-sans-Peur, et le duc lui-même s'était occupé de conclure une trêve, puis avait proposé la réunion d'une Ctmférence où les bases d'une entente définitive devraient être arrêtées.
Charles souhaitait le rétablissement de la paix, et il V travaillait dans la mesure de ses forces ; il avaitdonc accepté volontiers les avances de Jean- Sans-Peur et consenti à se rencontrer avec lui à .Montereau : mais, au cours de leur entrevue, des paroles violentes furent échangées : le duc de Bourgogne voulut arracher au Dauphin la promesse qu'il se rendrait « devers le Roi » ; à ce moment. Jean tira son épée ; les serviteurs de Charles crurent à un attentat et frappèrent mortellement Jean-Sans-Peur* 10 septembre i 119».
* Le premier qui avait tiré lépée était le sire de Navaillos, gentilfionriine dr la suite de Jeao-sans-Peur. qui. s'adressant au Dauphin et lui mettant la main sur l'épaule, s'était écrié « Monseigneur, quiconque le veuille voir, vous viendrez à présent à vostrc père. » — Une relation critique et tK's détaillée du drame de Montereau a
CHARLES VII ET MARIE d'aNJOU 3l
Vainement Charles avait essayé de démontrer au nouveau duc de Bourgogne Philippe * qu'il n'était ni l'auteur, ni l'instigateur de ce meurtre ' : le traité de Troyes lui avait prouvé de quelle implacable haine ses ennemis le poursuivaient !
Toutefois bien que déshérité et renié par sa mère, le Dauphin ne s'était point abandonné tout d'abord ; il avait repris la lutte contre les Anglais et les Bourguignons unis ; encouragé par les bonnes dispositions que lui témoignaient les provinces du Centre et du Midi, aidé par leurs secours, il avaittriomphé des Anglais à la journée de Beaugé (21 mars 14^1)1 et s'était avancé en vainqueur sur la route de Paris ^ ; mais la fortune ne lui était pas
été faite par Beaucourt dans son Histoire de Charles VII, t. I, p. 163-178. Cet historien s'clTorce de laver le Dauphin et ses conseillers des accusations qu'ont porté contre eux les chroniqueurs et historiens bourguignons. D'après lui, il n'y eut, de la part de Charles et de ses gens, ni préméditation ni complot, « le Dauphin, dit-il, agissait loyalement avec le duc,... il voulait sincèrement la paix », c'est Jean-sans-Peur qui « par sa déloyauté, par son insistance intéressée à faire revenir Charles à la Cour fut lui-môme l'artisan de sa ruine,... la sorte d'intimidation faite au Dauphin, le démenti donné, tout contribua à exciter Tindignation et à faire naître l'alarme chez les conseillers du jeune prince. Au milieu des aigres paroles^ échangées de part et d'autre, un conflit s'engagea. On en vint aux armes et les anciens serviteurs de la maison d'Orléans, prompts à tirer Tépée firent justice de l'insolenco et des menaces du duc eu mettant à mort celui qui avait fait périr leur maître. » (p. 177). — Voir aussi Labarrc, Mémoire pour servir à l'histoire du meurtre de Jean dit Sans Peur, dans les Mémoires vour servir à l'histoire de France et de Bourgogne, (Dijon, 17:19, in-(^). t. I, p. ao9-a45 et 247-354.
* Philippe de Bourgogne, fils aîné du duc Jean-sans-Peur et de Marguerite de Bavière, était né à Dijon en 1396.
* Ces lettres ont été publiées par Beaucourt, /. c, t. 1, p. 181i83.
^ Les comtes de Douglas et de Boucan, chefs de l'armée auxiliaire d'i'icosse, au service du Dauphin, remportèrent à Beaugé un écla-
32 LES ORIGINES. l'enfance
restée longtemps favorable : en quelques mois, ses troupes avaient essuyé une série de défaites» tandis que le duc de Bourgogne, dans le Nord, et le Roi d'Angleterre, Henri V, dans la vallée de la Marne, remportaient de nombreuses victoires.
Tout à coup, Charles avait changé d'attitude; abandonnant le commandement de son armée (septembre lA^i), il s'était retiré au château de Mehun-sur-Yèvre\ près de Bourges. Là, à peu près indifférent aux opérations militaires, il avait paru s'absorber dans les préparatifs de son mariage. Le 22 avril 1422, il s'unit avec Marie d'Anjou, en la cathédrale de Bourges '. La cérémonie fut célébrée non sans pompe ; Aliénor de Poitiers affirme même que : a Oncques a nopces de Roy, n'eust tant de princes ne tant de grandes dames qu'il y avoit là'. » C'était sans doute beaucoup dire, mais de ce compte rendu peut-être trop enthousiaste, nous pouvons induire que la situation du Dauphin n'était point jugée si désespérée et que les fidèles de la royauté considéraient ce mariage comme de bon augure pour l'avenir de la dynastie.
tant succès sur l'armëc anglaise du duc de Clarcncc qui périt dans cette journée.
* Mehun-sur-Yèvrc, ch.-l. de cant., arr. do Bourges, dép, du Cher.
2 Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. I, p. a34-236.
^ Aliénor de Poitiers, les Honneurs de la Cour, traité sur Tétiquette et les cérémonies des cours de Bourgogne et de France, (éd. par Lacurne de Saintc-Palaye, dans les Mémoires sur Vancienne chevalerie, Paris, 1759-1781, 3 vol.in-12), t. II, p. igS.
CIt.XRI.lilS VII l)'u|iri-s lu porlrait de Ji'a
CHARLES VII ET MARIE d'aNJOU 3Ï
En 1422, le Dauphin Charles entrait dans sa vingtième année; au physique, la nature ne l'avait pas favorisé*; il ne rappelait en rien son père jeune homme, dont Christine de Pisan avait écrit que quiconque le voyait, ce étranger ou autre », en était « amoureux et resjouy* ». 11 était laid dévisage, et mal fait de sa personne ; malgré des traits accentués, — un nez gros, des lèvres épaisses, une mâchoire forte, — sa physionomie ne respirait nullement l'énergie, car le teint était blême, les yeux troubles et le regard fuyant. « 11 avait faible fondation^ » et sa démarche était mal assurée. Néanmoins, ceux qui, de loin, le voyaient s'avancer en quelque cortège pouvaient, la foi monarchique aidant, trouver son maintien noble, car il portait avec dignité la robe longue ainsi que le manteau de cour; ce costume d'apparat dissimulait ses formes chétives et l'inélégance de sa taille.
* Voir : le Calvaire de la Cour d'appel, (auj. au Musée du Louvre) Charles Vil y est représenté sous les traits de Saint Louis ; cette figure nous offre une image du Roi, jeune encore ; — le portrait de Charles VII, par Jean Fouquct, également au Musée du Louvre, — un autre portrait du Roi, appartenant au cabinet du marquis de Beaucourt, reproduit en tôte de l'album de l'Histoire de Charles Vlly etc. — Cf. aussi les renseignements donnés par: G. Chastcllain, Chronique... (éd. Kervyn de Lcllenhovc, Bruxelles, 1 863-1 866, 8 vol, in S^). — Thomas Basin, Histoire des règnes de Charles VU et de Louis XI ^ (éd. Quicherat, Soc, de VHist. de France, Paris, i855-i857, 3 vol in-8®), t. I, p. 3ia. — Beaucourt, Histoire de Charles VU. t. IV, p. 79-83. — Brachet, Pathologie mentale des Rois de France , p. 6o-63.
- Christine de Pisan, Le livre des faits et bonnes mœurs du sage Roi Charles V, dans la Coll. Michaud et Poujoulat, t. II, p. a6.
' Chastellain, Chronique.,., t. II, p. 178.
Au moral aussi, Charles manquait d'équilibre*. Il n'était pas dépourvu de qualités natives : les chroniqueurs ont vanté cr sa vive et freschc mémoire* »>, il parlait agréablement; ses manières étaient à la fois nobles et affables; au sortir de l'adolescence, il se montrait charitable, 'généreux même; sa dévotion était profonde et ses mœurs chastes. Mais les contemporains nous ont signalé les chétivités de son caractère' : la méfiance, Tenvie ; et son dernier historien a découvert que, dès cette époque, de graves défauts étaient en g^rme chez le jeune Prince : le goût du luxe, une déplorable facilité à se laisser dominer, sa lâche indolence au milieu des intrigues ^
Après avoir fait preuve de résolution dans maintes circonstances difficiles de i4i8 à i4-i> Charles, moralement abattu par les revers de sa dernière campagne, sembla n'avoir plus ni confiance dans l'efficacité de ses efforts, ni foi dans sa mission : c'est qu'il commençait à douter qu'il fût le vrai fils du Roi Charles VI ! Il savait que pour les Bourguignons, comme pour les Anglais, l'illégitimité de sa naissance était certaine; leur
* Pour le portrait moral de Charles VII, voir : Henri Baude, Eloge ou portrait historique. . .. publ. par Vallet de Virivillc, dans l'éd. de la Chronique de Jean Chartier, (Paris, i858, 3 vol., in-8<*), t. m, p. 1-29-141. — Chastelain, Chronique..., t. Il, p. 178-185. — Thomas Basin. Histoire de Charles VII et de Louis Xly t. I. p. 3i2; — et l'étude très documentée de Brachet, dans la Pathologie mentale des Rois de France^ p. 63-68.
^ Chastellain, Chronique. .,t t. II, p. 184. ' Id.
* Cf. Bcaucourt, Histoire de Charles VII y t. II.
CHARLES VII ET MARIE d'aNJOU 35
reproche de bâtardise à ce cil qui se dit Dauphin * », s'étalait dans leurs chansons et leurs pamphlets *. Obsédé de scrupules, Charles eut une longue crise de découragement pendant laquelle sa volonté s'alanguit; il fut alors jugé apathique; en réalité, il était hésitant, indécis ; suivant que le succès des événements lui était favorable ou contraire, il se montrait exalté ou déprimé. Peut-être faut-il n'attribuer son manque de ressort dans l'adversité qu'à sa très pauvre hérédité physique ? Heureusement, pour sa descendance, sa femme était issue d'un sang plus généreux.
Marie d'Anjou était arrière-petite-fille de Jeanle-Bon; son grand-père, le duc Louis I d'Anjou, était ce frère puîné de Charles V, pontifical en son maintien, avide et aventureux qui, ambitionnant d'être Roi, avait couru, en Italie, à la conquête de la couronne de Naples, et n'y avait trouvé que la défaite, la ruine et la mort. Le père de Marie, le duc Louis II avait, lui aussi, soutenu, mais avec moins de témérité, les prétentions de sa Maison au trône des Deux-Siciles ; entre temps, il avait joué un certain rôle dans les affaires de France; au Conseil royal, il s'était montré intègre, prudent et impartial ; mais, dans ce milieu d'ambi-
* Jean Chartier, Chronique de Charles VIL t. I, p. 209-310.
• Particulièrement dans le Pastoralel^ poème en neuf mille vers, récit des amours d'Isabeau de Bavière avec Louis d'Orléans, publ. dans les Chroniques relatives à l'Histoire de la Belgique sous la domination des ducs de Bourgogne (texte français, éd. Kervyn de Lettcnliove, Bruxelles, 1873, in-4®).
36 LES ORIGINES. l'eNFANCE
tieux, il passait pour timoré ; ses mérites d'ailleurs étaient éclipsés par ceux de sa femme, la belle et sage Yolande de Sicile. Cette princesse, qui descendait de la race énergique et même un peu sauvage des Rois d'Aragon, était a un véritable trésor de grâces * » ; elle captivait tous les regards par sa rare beauté, le charme de sa voix et par l'air de dignité répandu sur toute sa personne. A ces qualités physiques éclatantes, elle joignait une haute intelligence, un grand cœur et une volonté forte. Marie était née le i4 octobre i4o4 à Angers*; on voit encore aujourd'hui, dans cette ville, le tombeau de dame Tiphaine le Magne sa nourrice; sur Tun des côtés du mausolée est une peinture à demi effacée représentant Marie et son frère René dans les bras de la bonne dame\ A six ans(i4io), la petite princesse avait été fiancée à Jean de Bari, prince de Tarente; la même année, ses parents l'avaient emmenée dans le comté de Provence,
* Religieux de Suint-Denis, Chronique de Charles VI, t. II, p. 773.
^ Pour la jeunesse de Marie d'Anjou, cf. la notice consacrée à cette princesse dans les papiers de Vallet de Viriville conserrés a la Bibl. rs'at., nouv. acq. fr. 5087. — Leeoy de la Marche, Le roi René, (Paris, 1875, 1 vol. in-8'>), t. I. — Le Vère Anselme, Histoire généalogique..., t. I, p. 117. — Tricaud (l'abbë). Histoire des Dauphins et Dauphines (Paris, 171a, in-ia\ p. -^36. — Bcaucourl, //istoire de Charles VII, t. I, p. i5-i6 et 'iJD-'iSC.
^ Bibl. rs'at., dép. de Estampes, Coll. Gaignieres, Pe i. vol. i, fol. 7 : Tombeau de pierre en forme de socle, sur lequel est couchée une femme en costume du xV-* siècle, peinte tenant deux enfants dans ses bras. Sur le mur une inscription en dix-huit vers français:
A Cy gidt la nourice Tiepbuine...
a ... Donnez luy un paire nostre.
Calque tiré de N.-D. de >'antillé de Saumur.
CHARLES VII ET MARIE d'aNJOU '^'J
possession de Louis II ; elle y était demeurée plus d'un an et y avait été promenée dans les villes et aux lieux de pèlerinage les plus vénérés *.
Le 21 octobre i4i3, Yolande de Sicile et sa fille avaient quitté Angers, où elles étaient rentrées depuis quelque temps déjà, pour rejoindre le duc Louis II à Paris. Le projet de mariage avec le prince de Tarente ayant été abandonné, le duc avait négocié les fiançailles de Marie avec Charles, comte de Ponthieu, et la cérémonie avait été célébrée au château du Louvre, dans les derniers jours de décembre.
Depuis ce moment, Charles et Marie ne s'étaient guère quittés; ils avaient passé Tun auprès de l'autre, les années i4i4 et i4i5 sur les bords de la Loire et en Provence; puis, en i4i6, quand le comte de Ponthieu était revenu à Paris, Marie d'Anjou avait été placée dans la Maison de la Reine Isabeau de Bavière ; elle avait dès lors habité avec celle-ci, soit à l'hôtel Saint-Pol, soit dans les châteaux des environs de Paris, le plus souvent à Vincennes^, jusqu'au jour où les chefs armagnacs exilèrent la Reine sous le prétexte que les scènes scandaleuses dont sa cour était le théâtre offraient un dangereux exemple a la Dauphine.
L'hôtel de Bourbon fut alors assigné pour rési-
* Bîbl. Nat., nouv. acq. $087: notice Marie d'Anjou; — c'est ainsi qne, le i^' mai 141I9 la pelite princesse faisait un pèlerinage à la Sainte-Beaumc.
* Voy. Arch. Nat., Comptes des Menus plaisirs d'Isabeau de Bavière, KK 49»
38 LES ORIGINES. l'eNFANCE
dence à Marie*. Elle s'y trouvait le 29 mai i4i8, quand Paris fut pris par les Bourguignons '; ceuxci ne lui firent aucun mal, ils la traitèrent même avec égards dans la pensée qu'elle pourrait servir d'otage et que, pour libérer sa fiancée, Charles viendrait plus facilement à composition. En effet, vers le mois de septembre i4i8, Messire Guillaume de Vienne, chevalier de Saint-Georges, Renier Pot, chambellan de Jean-sans-Peur, et quelques autres serviteurs de ce prince furent envoyés de Paris vers le Dauphin; ils venaient lui demander, au nom de la Dauphine, disaient-ils, de consentir à la conclusion de la paix, d'entreprendre l'expulsion des ennemis et adversaires d'Angleterre'. Cette ambassade échoua; mais peu après, (octobre i4i8), le duc Louis III d'Anjou*, frère aîné de Marie, et le jeune Richard de Bretagne* firent évader la Dauphine et la conduisirent à Saumur '; quelques mois plus tard, elle était installée au château de Mchun-sur-Yèvre où Charles fit dès
* L'Hôtel de BourboD était situe sur le quai du Louvre et s'avançait jusque devant la porte du château. H. Legrand, Paris en iSSo, p. 61, n. 2.
* Vallet de ViriviUe, notice sur Marie d'Anjou, Bibl. Nat., nouv. acq. fr. 6087 .
3 Ibid,
* Louis III d'Anjou, fils aîné de Louis II et d'Yolande d'Aragon, né en i4o3. Voy. le Père Anselme, Histoire généalogique...^ t. I, p. 23o.
* Richard de Bretagne, comte d'Etampes, quatrième fils de Jean IV duc de^ Bretagne et de sa troisième femme Jeanne de Navarre, la fille de Charles-le-Mauvais, était né en 1395. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. 1, p. 462.
' Bibl. Nat., nouv. acq. fr. 6087.
MAKIE U'ANJOU D'apK-s un dussin <lu Cubinul des Eslauipes.
liolliequB Xalioiiilo.)
CHARLES VII ET MARIE d'aNJOU if)
lors plusieurs séjours et passa tout entière l'année qui précéda son mariage.
Aucun portrait de Marie d'Anjou dauphine n'est par\^enu jusqu'à nous, mais il en existe plusieurs de la Reine; le meilleur, qui la représente encore jeune, témoigne qu'elle n'avait point hérité de la beauté de sa mère, Yolande d'Aragon. D'après cette image, elle avait le front élevé, le nez extrêmement long, les yeux bien fendus et largement ouverts, une bouche assez grande aux lèvres charnues ; sous les pommettes saillantes, les joues paraissent amaigries ; l'expression de la physionomie est grave ; elle serait presque dure, si le regard et la bouche ne respiraient surtout la bonté*.
Dès son plus jeune âge, Marie avait partagé les jeux et les dangers de Charles; de cette communauté de plaisirs et de peines était né, en elle, un amour tendre qui devint un attachement profond, inaltérable, pourrions-nous dire, car, mis plus tard à de dures épreuves par les infidélités du Roi, cet attachement subsista sous les calmes apparences de la résignation.
Pendant près de quatre mois, à dater de son mariage, Charles continua la vie oisive à laquelle il semblait avoir pris goût depuis un an déjà; il se
^ Bîbl. Nat. dép. des Estampes, coll. Gaignières. Oa i4, fol. i5.
— Voir aussi la statue tombale de la reine Marie d'Anjou à Saint- Denis (calque à la Bibl. Nat., dép. des Estampes, Pe la, fol. 4^] >
— et le buste de cette princesse conservé au Louvre, tète régulière et tout à fait insignifiante.
3 LES ORIGINES. l'eNFANCE
lésintéressait des événements politiques ou, du moins, il n'y prenait aucune part directe; mais, en septembre, Henri V mourut, laissant comme héritier à la double couronne d'Angleterre et de France, un fils, âgé de huit mois, Henri VI * ; et, au même moment, les forces de Charles VI déclinant de jour en jour, sa mort parut imminente. A la veille d'être Roi, le Dauphin décida de stimuler le zèle de ses sujets par quelque acte d'énergie. Or, il venait d'apprendre qu'à la Rochelle, le seul port qu'il possédait sur l'Océan, un certain nombre d'habitants complotaient de livrer la place au^ Anglais *, il décida qu'il irait en personne mater les rebelles (i6 septembre); mais il était écrit que toute démarche tentée par ce prince tournerait à son dam !
Un jour qu'en l'hôtel de l'évêque, il présidait une assemblée a pour avoir finance, »' — ce pour la grant charge des gens du costé où le Dauphin siégeoit en sa chaiere, le plancher se rompit; le prince et un grand nombre de chevaliers et d'écuyers churent de la grande salle haute en une basse qui étoit à l'étage inférieur; il fallut les retirer de dessous les décombres^ » ; les deux seigneurs qui étaient le plus près du Dauphin
^ Henri V de Lancastre, roi d'Angleterre et régent de France, mourut au château de Yincennes le 3i août 14^3.
* Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. II, 239-340.
' Perceval de Cagny, Chronitfnes.,., éd. par H. Moranvillé, danr la Coll. de la Soc. de l'Histoire de France j (Paris, 190a, in-8®) p. i23-ia4*
* Ibid., et Bcaucourt, /. c, p. 240.
SITUATION DE LA ROYAUTE (l4aa-l423) ',1
avaient été tués, plusieurs autres, grièvement blessés * ; par miracle, Charles était sauf, à peine contusionné. Ramené en toute hâte au château de Mehun, il y fut vite guéri de ses légères meurtrissures ; mais son moral, profondément atteint, resta longtemps malade ; chez ce jeune homme débile et prédisposé aux troubles nerveux, Taccident de la Rochelle avait déterminé un mal chronique qui se traduisait par des frayeurs subites et inexplicables;^ c'est que, tout à coup, Charles revoyait, en pensée, la catastrophe où il avait failli périr : le plancher s'écroulant, le sire de Bourbon étendu mort à ses côtés; ' de nouveau, il entendait les cris des blessés, le tumulte des gens pénétrant dans la salle et prêts à s'entretuer ce cuidans que le Dauphin et les siens fussent mors par traïson* ». Ces images réveillaient d'autres souvenirs lointains, non encore effacés, et aussi terribles : les dramatiques circonstances du meurtre de Jean-sans-Peur au pont de Montcreau '. Maintenant, Charles ne a s'osoit logier sur un plancher », il craignait de passer à cheval sur un pont de bois, a tant fust-il bon » ; à table, la vue d'un inconnu, convive ou visiteur, lui faisait perdre contenance, il délaissait alors le boire et le manger et
* Perccval de Cagny, Chroniques..., p. 123-124.
* A. Brachet, Pathologie mentale des Hois de France f Louis XI et ses ascendants, p. 83-87.
' Psrceval de Cagny, Chroniques,.. , p. 123-124.
* Perceval de Cagny , Chroniques..,, p. 124.
* G. Chastellain, Chronique..,, t. II, p. i85.
4a LES ORIGINES. L ENFANCE
s'enfuyait; sa crainte de la foule était plus tyrannique encore *. Son énergie était brisée, sa volonté annihilée ; à quoi bon lutter, pensait-il, la Providence ne Tavait-elle pas abandonné ? C'est dans cet état d'abattement extrême que, le 24 octobre 1422, le trouvèrent, au château de Meliun, les courriers porteurs de la nouvelle que, deux jours auparavant le Roi Charles VI avait succombé à un accès de fièvre quarte ^ .
Charles versa d abondantes larmes sur son père; pourtant, il ne l'avait connu que malade ou dément, et l'on ne sache pas qu'enfant ou jeune homme, il en ait reçu des marques particulières d'affection; mais alors, tout événement triste était pour ce prince un sujet de désespoir; il pleura sur luimême aussi, sur son isolement; serait-il jamais sacré dans Reims? régnerait-il jamais, en souverain incontesté, sur la France unie, pacifiée, délivrée de ses ennemis?
Dans les provinces fidèles, on comptait qu'à son avènement au trône, Charles sortirait de sa torpeur; on pensait qu'il ferait tout de suite œuvre de Roi. Voici comme il répondit à cette attente: à sa messe, il revêtit la robe vermeille et l'her-
* G. Chastellain, Chronique. ..y t. 11, p. i85. — Cf. A. Brachct, Pathologie mentale,,,, p. 63-66.
' « Item le XXI [1]"® jour du moys d'octobre, vigile des Xl^Viergos, trespassa de ce siècle le bon roy Charles, qui plu» lougtie> ment régna que nul roy chresticu dont on eust mémoire, r.ar il régna roy de France XLIIl ans. » Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 177. — Charles VI mourut à Paris, à Thôtel Saint-Pol. Ses funérailles furent célébrées solenoellemeut le 11 novembre.
SITUATION DE LA ROYAUTÉ (l 'laa-i 4^3) 43
mine, emblème du pouvoir royal; il fît lever, dans sa chapelle, la bannière fleurdelisée, et, le i*'' novembre, il se rendit à Bourges pour y célébrer les fêtes de la Toussaint et se montrer à son peuple : ce fut tout*; aussi, dans les villes éloignées qui tenaient désespérément contre les Anglais, on finissait par croire que ceux-ci avaient dit vrai en publiant que le Dauphin était mort à la Rochelle'.
Cependant, au château de Mehun, la vie s'écoulait triste et monotone : tout concourait à augmenter l'ennui de ses hôtes ; un froid rigoureux et Tabondance des neiges rendaient les approvisionnements difficiles, les communications avec le dehors très lentes; les rares nouvelles de la guerre qui parvenaient à Charles VII étaient mauvaises. Or, au plus épais de ces sombres circonstances, une lueur d'espoir vint à briller.
Quelques mois auparavant, un ermite fameux par ses vertus, avait été appelé d'Italie à la cour de Henri V. Il avait, au nom de Dieu, ordonné à ce prince de se réconcilier avec l'héritier légitime de la couronne de France, et, sur son refus d'obéir, il lui avait prédit sa mort prochaine'. Depuis, le saint homme était venu à Bourges proclamer que
* Beaacourt, Histoire de Charles Vil, t. II, p. SS-Sg.
- Perceval de Cagny, Chroniques.,., t. II, p. i'i3, n" 3.
' Robert Blondel, De Reduciione Normnnnix (publ. par J. Slcrenson dans la Collection du Maître des liôles, Londres i863, in-8*'), p. i85.
44 LES ORIGINES. l'enfance
le ciel protégait la cause des Français; de plus, il avait révélé que Marie d'Anjou portait dans son sein un (ils, ajoutant ces paroles énigmatiques : « au jour du baptême, le choix du nom de cet enfant sera déterminé parle hasard^ ». Ces prédictions intéressèrent Charles et Marie, mais les laissèrent d'abord incrédules ; cependant d'autres y ajoutaient foi , rappelant que la prophétie de Termite sur la mort de Henri V s'était promptement réalisée, et, bientôt, à la petite cour, personne ne douta plus, car en décembre, la Reine put annoncer à son entourage qu'elle était enceinte. L'heureuse nouvelle rendit un peu de courage à Charles qui parut envisager l'avenir avec plus de confiance et prit de nouveau quelque intérêt aux affaires de son royaume; il reconnut que Mehun était un séjour peu digne d'un souverain, et décida de se transporter, avec sa Cour, à Bourges, siège de son gouvernement; aux approches de Noël, en effet, le Roi, la Reine et la Cour se trouvèrent installés dans cette ville *.
Une tradition locale veut que la « Maison des Allemands », sise rue Narrette, ait, en 1422, abrité Charles et Marie d'Anjou, et que celle-ci ait passé le temps de sa grossesse et de ses couches dans cette demeure bourgeoise'; malheureusement pour la légende, ladite Maison des Allemands,
* Robert Blondcl, De Reductione Normannix, p. i85.
2 Arch. Nat., Comptes de l'hôtel de Marie d'Anjou. KK 56, f=> a.
' Raynal, Histoire du Berrjy t. III, p. ii.
SITUATION DE LA ROYAUTÉ (l4a'2-l4a'i) /,5
appelée aussi « Maison de Louis XI », n'existait pas à cette date*.
Il y avait à Bourges un palais très grand et fort beau c( le Logis du Roi »' qui semblait tout désigné pour recevoir le couple royal; mais, dans cet édifice, la Chapelle seule, « la Sainte Chapelle » avait été achevée (i4oi)'; depuis, les travaux avaient été fréquemment interrompus par la misère des temps, et les appartements qu'auraient dû occuper Charles et Marie furent jugés inhabitables; la Cour prit pour résidence le palais archiépiscopal. Il ne reste aucun vestige de cet hôtel, des incendies successifs l'ayant entièrement détruit*, mais on sait qu'il était vaste et bien orné en plusieurs de ses parties®; situé à l'ombre de la cathédrale, il avait été construit par l'archevêque Pierre de la Châtre \ et agrandi par Saint-Guillaume et Guillaume de Boisratier*.
* Raynal, Histoire du Berry, t. Ill, p. ii.
' Le Logis du Roi <3tait Toeuvrc du duc Jcau de Berry, mais la misère des temps et aussi les grandes dépenses que le duc faisait en tout genre de constructions ne lui avaient pas permis de Tachever.
' Sur la Sainte Chapelle de Bourges, merveille de l'art gothique flamboyant et rivale de la Sainte Chapelle de Paris par la beauté de ses verrières et le luxe de sa décoration, cf. Ant. Astesan, Eloge descriDtif...y dans Le Roux de Lincy, Paris et ses IlistorienSy p. 567.
^ Raynal, Histoire du Berry, t. Ill, p. 11.
* Thaumas de la Thaumassière, Histoire du diocèse de Bourges, p. i34 et 321.
* Ibid,
"^ Pierre de la Châtre, archevêque de Bourges de 1141 à 1171.
* Guillaume de Donjeon, de la famille des comtes de Nivernais, archevêque de Bourges en l'ioi. mourut en 1209 et fut canonisé en iai8. Gallia Christiana^ t. Il, vol. 60. — Guillaume de Boisratier, doyen de la Sainte Chapelle de Bourges, évèquc de Mende,
46 LES ORIGINES. l'eNFANCE
Les Comptes de Marie d'Anjou de 1 423- 1427 nous ont été conservés *. Tenus avec soin et exactitude, ils témoignent que, dans ces temps de désorganisation, certains rouages administratifs fonctionnaient régulièrement. Les folios de la première année surtout sont intéressants : ils contiennent des renseignements nombreux et précis sur les conditions matérielles de l'existence que menait à Bourges la jeune Reine pendant les mois d'attente où, par de ferventes prières, elle demandait à Dieu un fils, un Dauphin.
L'Hôtel de Marie d'Anjou est distinct et séparé de celui de Charles Vil, quoique placé sous la surveillance du même Grand Maître. La Reine n'a pas d'Argenterie particulière. 11 ne faut pas voir là une preuve de la pauvreté de la Couronne, car, en des temps plus prospères, l'exigeante et très écoutée Isabeau de Bavière n'obtint son Argenterie qu'après plusieurs années de mariage ^
Mais voici d'autres détails qui édifieront sur la modicité des ressources de Marie d'Anjou : 14272 livres 16 sous parisis sont affectées à l'entretien de son Hôtel du 17 novembre 1422 au
puis archevêque de Bourges en 1409, mourut en 14^21. Gallia ChriS' iianaf t. II, col. 87.
1 Arch. Nat. KK 56.
^ Voy. notre étude sur Isabeau de Bavière.,,, la Jeunesse, p. a53a57.
SITUATIOîi DE LA ROYAUTÉ (l4aa-l4'23) 47
3o juin 1423* ; or, Isabeau disposait, par semestre, de sommes beaucoup plus importantes : par exemple 26700 livres, janvier-juillet 1402 *; Soooo livres, janvier-juillet i4o4'.
La rentrée des revenus de Marie dWnjou, pourtant si restreints, ne s'effectuait qu'au prix des plus grandes peines, et si les embarras financiers de Charles VII n'étaient pas très connus d'autre part, les Comptes de sa femme les révéleraient. Dans le chapitre consacré aux « Voyages et querre deniers » se trouvent plusieurs mentions du genre de celle-ci : ce à Estienne le Vervois, clerc de la chambre aux deniers de la royne, pour avoir esté devers le receveur de l'aide en Auvergne pour chacer etfere diligence d'amasser certaine finance pour la despense de l'ostel de la dicte dame... * » Et quand, à force d'instances et de menaces, les officiers de la Reine ont enfin arraché les sommes dues ou promises, il arrive souvent que le convoi
* Arch. Nat. KK 56 P* 3 r^. — La livre parisis, monnaie de compte comme la livre tournois, était d'un quart plus forte que ceUe-ci. — En octobre 14'-»^» la livre tournois, (qui do i38o à i4o5 avait eu une valeur moyenne de lo fr. 3o), ne valait plus que 7 fr. 44. Voy. N. de Wailly, Mémoire sur les variations de la livre tournois (Paris 1867, in-4''), p. i\S. — 14272 livres parisis égalaient donc i32 739 livres 60 sous tournois, valeur intrinsèque. Quant à la valeur relative, il est assez difficile de la déterminer exactement, le vicomte d'Avenel dans son Histoire de la propriété..., (Paris l. I... IV, 1894-1898, in-4**) t. I, p. 27, estime a que ce pouvoir des métaux précieux, de 1401 à i425, comparé à leur pouvoir actuel pris comme unité, semble avoir été de 4 i/4 (^^ lieu de 4 pour la période de 1374 à 1400).
2 Arch. Nat., KK 45, f^ 1.22-123.
3 Arch. Nat., KK 46, P» 2i-i6
* Arch. Nat. KK 56, fo 10 v^.
d'argent est attaqué par les gens d'armes dont on ne paye pas la solde, ou par les rôdeurs de grands chemins qui arrêtent et détroussent les voyageurs'.
Les revenus, si irrégulièrement recouvrés, étaient insuffisants, et l'on ne parvenait pas à équilibrer le budget de la Reine : le chiffre des dépenses est de beaucoup, supérieur à celui des recettes ; pour Tannée qui nous occupe, il s'élève à 23 i44 livres 3 sous 5 deniers parisis*, et la liste des dettes qui termine le Compte, ne remplit pas moins de dix folios. Le règlement de cette épineuse comptabilité incombait à Guillaume le Baudreyer a clerc le roy notre seigneur », et Maître de la Chambre aux deniers de la Reine ; un contrôleur, Philippe Berthier, lui était adjoint*.
Le chapitre des Comptes le plus chargé est celui des « Despens des Journées » ; il comprend les frais quotidiens de la table de Marie d'Aujou, de ses dames, de ses officiers, et de celle de tout son personnel, tant pour les repas ordinaires que pour les festins d'apparat. Or, ce seul service de la bouche a coûté 19674 livres 6 sous 4 deniers parisis*, soit près de 6000 livres de plus que la somme affectée à l'entretien de THôtel ; de là, les dettes contractées chez les fournisseurs, bou-
* Arch. y ai. KK 56, i^ lo v^. — Précautions prises « pour la double des gens d'armes qui esioient sur le pays ».
2 Arch. y ai, KK 56, P» i3 >^.
* Ihid., fo 3 vo.
SITUATION DE LA ROYAUTÉ (l4'2a-l/|'23) ^9
chers, boulangers, marchands de vin ; et non seulement les officiers de la Reine ne reçoivent pas leurs gages à l'heure voulue, mais c'est à eux, parfois, que le Maître de l'Hôtel emprunte de largent*.
Il convient de rappeler ici que l'hiver 1422-1423 fut extrêmement rigoureux; la cherté des vivres fut alors excessive. « Toutes les rivières sont gelées et les chariots et les charrettes chargés de denrées sont forcés de passer sur les glaces * » ; faute de nourriture, le gros bétail meurt et « vray est que les coqs et gélines ont les crestes gelées jusques a la teste ^ ». La sève des arbres est desséchée, les semailles sont détruites; aussi, « depuis le temps de Pasques et le caresme passé jusques au mois d'aoust ensuivant, les blés sont si chiers que depuis Paris jusques la Rochelle et tout le long de la rivière de Loire, la charge de trois chevaux de froment coûte deux marcs d'argent, et la charge d'un cheval seul quatre écus* ».
Aux chapitres « Echançonnerie, Panneterie, Fourrière, etc., il n'y a presque pas d'écritures; d'autres rubriques semblent n'avoir été inscrites que pour la forme*. Toutefois, de ce qu'aux arti-
» Arch. Nat. KK 56, f*» i4-a4.
^ Les souffrances furent aussi grandes que pendant le rude hiver de 1 407-1408, qui avait laissé dans la mémoire des habitants les plus terribles souvenirs.
' Journal d'un Bourgeois de Paris, p. iS-i.
♦ Pcrceval de Cagny, Chroniques..., p. ia8.
- Arch. Nat. KK 56, P> 5-8.
5o LES ORIGINES. l'e>FANCE
des ce Drap de laine, Soie, Fourrures, Bijoux », on trouve au-dessous du titre les mentions Néant, ou Néant en ce présent *, on ne doit pas conclure que la garde-robe de la Reine fut dépourvue de costumes et d'atours ; au contraire, Marie d'Anjou avait reçu de sa mère, en se mariant, un riche trousseau' ; et, chaque année ses robes et ses vêtements étaient payés par TArgenterie du Roi, mais cette mention « Néant » est un témoignage de la sagesse et de l'économie de la Reine qui, pour sa toilette, ne s'offrait pas de superfluités.
Si, en feuilletant ces Comptes, on se laissait aller aux inductions faciles, on s'imaginerait, sans doute, que les douze douzaines d'assiettes d etain, les douze douzaines de plats du même métal, et les deux ou trois douzaines de nappes ou de serviettes, achetées en 1428, constituaient à elles seules la vaisselle et la lingerie de la Reine'; mais nous savons que ces emplettes étaient destinées aux cuisines, qu'un fonds de maison complet existait dans rilôtel de Marie d'Anjou, et qu'à la table royale la vaisselle plate était seule en usage.
Les chapitres « Deniers baillés comptans » et « Dons et Pensions » attestent aussi la pénurie du Trésor à cette époque : le premier contient l'état des sommes octroyées à la Reine pour être
1 Arch. Nat. KK 56, P> 4-5.
'^ Cf. Lecoy de la Marche, le Roi René, t. I.
3 Voy. Le Roux de Lincy, Les Femmes célèbres de l'ancienne France j (Paris 1848, a vol. in-8<*), t. I, p. 43i-432 et Arch. Nat., /. c.
SITUATIOJÏ DE LA ROYAUTÉ (l422-l423) 5f
distribuées et employées ce en ses menues affaires, devocions et plaisirs », pour être dépensées à son gré, sans qu'il soit nécessaire dans les quittances d'indiquer ce en quoy ledit argent a été employé ». Or, pour la défrayer de ses menus plaisirs et de ses libéralités, la Reine de France a loo livres par mois * 1 Dans le second chapitre, on lit cette unique mention : a A Nicolas Ribot premier maître d'hôtel de la royne pour estre et soy tenir plus honnestement au service dicelle dame... 320 livres parisis' ». Ici encore, la comparaison avec le budget d'Isabeau s'impose : dans l'un des Comptes qui nous restent de cette Reine, on voit qu'en i4i5, elle fit pour 77645 livres d'Ordonnances au comptant ; et que, chaque semestre, elle accordait à ses Dames et à son entourage des dons et pensions dont le montant s'élevait à i5 et 20000 livres*.
La jeune Reine n'a pour le service de sa Maison que deux Maîtres d'hôtel : Nicolas Ribot et Jacques Trousseau * ; deux autres valets Jehan Papillon et Robert Creté se partagent les soins de l'Echanconnerie, de la Fruiterie et de l'Ecurie*.
La suite de Marie d'Anjou est peu nombreuse.
» Arch. Nat., KK 56, f»» la yo.
• Ibid,, ^4 ro.
» Arch. Nat. KK 47-49 (Hôtel et Menus plaisirs d'Isabcau de Bavici"c) .
• Comptes de l'Hôtel de Marie d'Anjou, KK 56, P* 3 et 4-
• Ibid.^ fol. i4.
5i LES ORIGINES. l'eNFAKCE
Parmi ses dames et damoiselles, on distingue : Mademoiselle Jeanne d'Orléans, Matheline de la Gave, femme du Président Louvet, et Catherine de risle-Bouchard, comtesse de Tonnerre*.
Jeanne d'Orléans, fille du duc Charles d'Orléans et d'Isabelle de France avait alors quatorze ans. Le malheur l'avait déjà éprouvée; elle n'avait pas connu sa mère qui était morte en la mettant au monde ; et, à l'âge de six ans, elle se trouvait séparée de son père, détenu captif en Angleterre*. Elle était pieuse et bonne « tant humble et doulce envers toutes gens que dame pourroit estre' ». Dans Matheline delà Gave, Marie d'Anjou avait une compagne aussi assidue, mais moins affectueuse et surtout moins désintéressée. La comtesse de Tonnerre était fille de Jean de l'isle- Bouchard et de Jeanne de Bueil*; elle avait été mariée à Hugues de Châlons, comte de Tonnerre dont elle était déjà veuve, sans doute, en i423. Cette Catherine de l'Isle-Bouchard, Tune des plus belles femmes de la Cour, au dire des contemporains, et aussi l'une des plus riches, se montrait avide d'influence, et cupide d'argent ; mais nous
* Arch. Nat. KK 56, fol. 8, 36 etc.
' Le Père Anselme, Histoire Généalogique et chronologique des princes de la Maison royale de France, t. I, p. aoy. — Charles d'Orléans fait prisonnier par les Anglais à la bataille d'Azincourt était depuis cette époque retenu en captivité.
' Pcrceval de Cagny, La Chronique d'Alençon, (c'est-à-dire le Mémoire gcnéalosique de la Maison a'Alencon, publ. par H. Moranrillé dans la Colï, Soc, Hist, de France, Paris, igoa, in-8®), p. aS.
♦ Le Père Anselme, Histoire généalogique.,, y t. IV, p. 1 65.
SITUATION DE LA ROYAUTÉ (i4aa-i4a3) 5S
retrouverons plus tard ce curieux type d'intrigante.
La Reine menait une vie simple dont les journées étaient pour ainsi dire uniformément réglées : chaque matin, elle entendait la Messe dite par son chapelain dans la chapelle du palais archiépiscopal et elle y faisait son offrande * ; aux grandes fêtes, elle paraissait à la cathédrale avec le Roi ; d'ailleurs, à toutes les cérémonies et réceptions où sa présence n'était pas interdite par l'étiquette, elle se montrait aux côtés de Charles VII ; le reste du temps était employé par elle à surveiller sa maison et à tenir sa cour. Elle aimait à se retirer dans sa chambre avec ses dames les plus intimes, et là, elle devisait, ou se faisait lire quelques passages des Livres d'Heures et des Chroniques.
Dans cette assemblée féminine, il était fait une grande consommation de « noix, d'aniz confits, de sucre rosat, etc. ». C'étaient les « espices de chambre » dont, chaque mois, Jean Burdelof, apothicaire de la Reine, renouvelait la provision*. L'imprévu était rare à cette petite cour, et l'on s'y distrayait de façon innocente et peu coûteuse : témoin cette mention rencontrée à l'article Panneterie : a à Geoff^roy de Viaulx premier pannetier de la royne, pour une paire de fers à fere gauf-
1 Comptes de THôtel de Marie d'Anjou, Arch. Nat. KK 56,
2 Ibid., f> 8vo, etc.
54 LES ORIGIKES. l'e>'F\>*CK
fres... par lui achetés pour faire faire par la dicte (lame gauffres Dimanche XXVIIl et derrenier février* ».
Citons encore ce détail fourni par les précieux Comptes : le seul officier de la Reine qui fût exactement payé, était son physicien ordinaire, Maître Pierre Beschebien dont les honoraires étaient réglés sur le pied de 8 sous par jour ^
Que faisait Charles VII depuis qu'il avait quitté Mehun-sur-Yèvre * ? Hélas, s'il ne perdait pas gaîment son royaume*, comme quelques historiens Ten ont accusé, du moins ne tentait-il aucun effort pour conserver ce qui lui restait du domaine de ses ancêtres, ou pour reconquérir les provinces envahies. Alors qu'il eût dû, toujours chevauchant et toujours bataillant, courir de la Loire à la Garonne, et, par un prodige d'énergie, se montrer presque au même temps à la frontière du Dauphiné contre le duc de Savoie, et en Champagne contre les Anglo-Bourguignons, il demeurait dans
* Comptes de l'Hôtel de Marie d'Anjou, Arch. Nat. KK 56»
2 Ibid., f« 4 ro.
' Pour ce tableau de la France en i42îi-i4î*3, voy. principalement Beaucourt» Histoire de CharUs VII, t. I, p.a3o-a35.
* Suivant le mot prêté à la Hire « que jamais il no s'estoit trouvé Roy qui perdist si joîeusement son Estât comme luy », mot rapporté par Vallet de Viriville, Histoire de Charles Vlly t. II, p. So et que M. de Beau court, « relègue parmi les fables », Histoire de Charles VII, t. II, p. 197.
SITUATION DE LA ROYAUTÉ (l/|a2-l4'23) 55
Bourges, oisif et préoccupé seulement de vivre. Il eût pu, en donnant quelques preuves de vaillance, réveiller l'enthousiasme des sujets fidèles qui n'attendaient qu'une occasion d'acclamer le Roi légitime. Evidemment, ceux-ci rêvaient un prince réunissant en sa personne le courage chevaleresque de Jean-le-Bon et la sagesse politique de Charles V ; mais peut-être eût-il suffi que, par un geste de bravoure ou par quelque mâle et habile harangue, l'unique héritier des Valois eût donné l'illusion de ces vertus, pour qu'on le crût capable de sauver la France et de la réorganiser. Or, la convocation d'Etats Généraux qui siégèrent seize jours, des lettres d'encouragement aux héroïques défenseurs de Tournay, de rares ordres au Maréchal de Séverac qui commandait aux Marches du Lyonnais, sont les seuls témoignages de l'initiative et de l'activité de Charles VII, de décembre 1422 à septembre i[\iX
Ce Roi de vingt ans semblait n'avoir encore du Prince que les qualités négatives. Très bon maître de maison, gracieux seigneur, il conservait vraiment beaucoup de majesté dans sa détresse; mais il présidait son Conseil avec indifférence ou ennui ; de l'extrême joie que lui avait causée la prise de Meulan par ses troupes et l'échec de Salisbury dans le Vendômois, il tombait dans la consternation en apprenant que le même Salisbury avait repris aux Français Montlhéry et Marcoussis, et que Meulan, faute d'avoir reçu des secours à temps, avait dû
56 LES ORIGINES. l'eNFANCE
capituler. Du reste, aucun de ces événements ne le décidait à sortir de Bourges ; il s'en tenait à des velléités d'agir. Un jour, il se fît amener quatre coursiers de bataille, mais il ne les monta pas ; une autre fois, il ordonna de fourbir son armure de guerre et de renouveler les plumes de son bassinet, mais il ne s'arma point. Autre preuve plus grave de son inertie : il convoquait une armée pour le printemps, mais il se gardait bien d'en surveiller la levée et surtout d'en prendre le commandement. Il était toujours dans une attitude expectante. Qu'attendait-il donc ? Sans doute la réponse aux prières que, dans son oratoire, il adressait quotidiennement à Dieu, un signe de la Providence qui le convaincrait de la légitimité de sa cause.
Le grand malheur était que les ministres encourageaient la nonchalance naturelle de Charles VII. Tout entiers à leurs préoccupations égoïstes, ces gens ne se souciaient pas de mener à bien les affaires du royaume et trouvaient très profitable d'avoir pour maître un Roi soliveau*. Le Conseil semblait divisé entre le parti des violents et celui des pacifiques ; le porte-paroles de ces derniers, Martin Gouge, évêque de Clermont et chancelier de France, préconisait un rapprochement avec le duc de Bourgogne; mais, dans toutes les discussions, les violents avaient le dernier mot, et le Roi, qui pourtant « n'aimait mie la guerre »,
* Cf. Bcaucourt, Histoire de Charles VII ^i. II, p. 65-70.
SITUATION DE LA ROYAUTÉ (l/|2a-l4a3) Sy
subissait leur influence et se laissait gouverner par le triumvirat qui les représentaient : Frottier, Louvet^ Tanneguy du Châtel, « tous trois renommez de vie honteuse et deshonnête ».
Frottier *, de simple écuyer d'écurie, était devenu premier écuyer de corps et maître de Técurie royale. Il s'entendait admirablement à se faire donner des châteaux et des capitaineries ; son procédé coutumier était l'intimidation ; par ce moyen, il réduisait au silence les victimes de ses extorsions et de ses rapines.
Le Président Louvet * avait la charge des Finances, 11 faisait sur le Trésor des saignées si copieuses que celui-ci était le plus souvent à sec ; en 1422, il ne restait plus que deux fleurons à la couronne, les autres ayant été mis en gage. Il est vrai que si le Roi est pauvre, son ministre est riche et peut lui prêter de l'argent, par exemple 4000 écus d'or (février i423) , sur le gros diamant le Miroir.
Tanneguy du Châtel, grand Maître de Hôtel du
^ Pierre Frotlier, écuyer d'écurie du Dauphin, seigneur de Melzéart et de Miséré, vicomte de Montbas, avait contribué à sauver Charles dans la nuit du a8 mai 1418 et depuis il était demeuré continuellement auprès du prince. Il avait épousé Marguerite de Prcûilly, l'une des plus riches et des plus nobles héritières de la Touraine. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. VIII, p. 479-480.
^ Jean Louvet, président des aides et des comptes en Provence, avait été amené à la cour de France en i4i5 par Louis II d'Anjou, roi de Sicile, et il était devenu un des conseillers d'Isabeau de Bavière qu'il avait ensuite trahie. Personnage influent dans le parti Armagnac, il s'était sauvé de Paris avec le dauphin Charles le 28 mai 14 18, et dès lors son crédit n'avait cessé de croître.
58 LES ORIGINES. l'eNFANCE
Roi, ternissait l'éclat de ses services passés par les plus scandaleuses dilapidations ; il ne se contentait pas d'arracher à la faiblesse de Charles VII présents et pensions, il détournait encore les fonds destinés à la solde des troupes \
Tandis que trois hommes de gouvernement Glocester% Bedford' et Philippe de Bourgogne unissaient leurs talents politiques et militaires pour soutenir la double couronne de Henri VI, le Roi de France était comme isolé au milieu de Conseillers sans capacités politiques et sans valeur morale, car il n'avait auprès de lui aucun des grands seigneurs qui, en raison de la communauté de leurs intérêts avec les siens, semblaient devoir l'assister dans sa lourde tâche et lui prêter main forte contre ses ennemis : le duc d'Orléans et le comte de Vendôme * étaient prisonniers en Angleterre ; le duc de
* Tanneguy ou Tanguy, chevalier breton, fils d'Hervé, seigneur du Chaslel et de Mencie de Lescoct, avait servi en Angleterre, en Bretagne et en Italie, avant de devenir Prévôt de Paris "(i4ï3) et maréchal de Guyenne (i4i4)' ^^ i4i^, il avait combattu à Azincourt ; en i4iS, lors de la rentrée des Bourguignons dans Paris, il avait sauvé le dauphin Charles et en 1419 il avait été l'un des acteurs du drame de Montereau. Il était marié à Sibille Le Veyer. Cf. le Père Anselme^ Histore généalogique,,. ^ t. VIII, p. 356-359 .
2 Humpfroi, duc de Glocester, quatrième fils de Henri IV et de Marie de Bohun, était régent du royaume d'Angleterre.
^ Jean PUntagenet, duc de Bedford, troisième fils de Henri IV de Lancaslre, roi d'Angleterre et de Marie de Bohun, avait été choisi par Henri V à son lit do mort, comme régent du Royaume de France. Cf. Robert Huard, La régence du duc de Bedford à Paris, 14^2-1435, dans les Posit. de thèses de CEc. des Chartes ^ année 190a, p. 43-55.
* Louis de Bourbon, comte de Vendôme et de Chartres, second fils de Jean de Bourbon, comte de la Marche, et de Catherine, comtesse de Vendôme, grand chambellan et souverain maître de
SITUATION DE LA ROYAUTÉ (l V-*a-l4'23) 5»!
Bretagne, Jean V \ et son frère, le comte de RicheniontS-enaientde signer un traité avec Philippe de Bourgogne, et, du même coup, avaient entraîné dans Talliance anglaise les puissants comtes de Foix' et de Comminges*.
Et, si Ton comparait Tarmée de Charles VII avec celles des Anglais et des Bourguignons, ce pai*allèle était encore au désavantage de la première. En 1423, Tarmée du Roi légitime se compose surtout d'éléments étrangers : Lombards, Bretons, Aragonais, Ecossais, Espagnols, et seulement d'un |)etit nombre de Français. Ces troupes sont moins aux ordres du Roi qu'à ceux de leurs capitaines qui leur donnent Texemple de tous les excès ; irrégulièrement payées, puisqu'elles ne reçoivent que ce qui reste dans le Trésor après les libéralités de Charles VII et les déprédations de ses favoris,
l'Hôtel de Charles VI avait été fait prisonnier par les Anglais à la bataille d'Azincourt 140. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique...^ t. I, p. 323.
^ Jean Y, duc de Hretafi;ue, surnommé le Bon et le Sage, (ils aîné de Jean IV et de sa troisième femme Jeanne de Navarre, la fille do Charles le Mauvais, né en 1389 avait succédé ù son père en 1399. Il était marié à Jeanne de France, fille puînée de Charles VI et d'Isabeau de Bavière. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique,,. y t. I, p. 454.
^ Arthur de Bretagne, second fils du duc Jean lY et de Jeanne de Navarre, né en i393, avait reçu dès 13991e comté de Hichemont. Cf. E. Cosaeau, le Connétable de Richemonty (Paris, 1886, in-8^).
^ Jean, comte de Foix, fils d'Archambaud de Grailly et dlsabelle de Foix avait succédé à son père en 141 3. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique,.. ^ t. III, p. 373.
^ Mathieu de Foix, frère du comte Jean, était devenu comte de Comminges par son mariage avec la comtesse Marguerite de Comminges, i4i9- C^- le Père Anselme, Histoire généalogique.,,, t. II, p. 636.
Ck) les origines. — l'enfance
elles exercent, sur les terres royales, de continuels ravages; elles ne sont, en somme, qu'une des bandes de ces innombrables Routiers et Ecorcheurs, immense mer mouvante qui, dans la débâcle de l'occupation anglaise, couvrira la France.
Pourtant ces hordes d'aventuriers n'étaient pas pires que celles qu'un demi-siècle auparavant. Du Guesclin avait su organiser, discipliner et conduire à la victoire ; mais il leur manquait un chef animé de Tesprit patriotique. Leurs capitaines : le bâtard d'Orléans \ la Hire % Xaintrailles^ brillants et pleins de bravoure, il est vrai, n'avaient aucune intelligence de la gravité des événements.
La situation de Charles VII était extrêmement critique, mais elle n'était pas désespérée, car il restait au Roi de France le Berry, la Touraine, le Poitou, le Limousin, l'Auvergne intacts; l'Orléanais et le Blaisois — apanages du duc d'Orléans — le Maine et l'Anjou — possessions de la Reine Yolande
^ Jean, bâtard d'Orléans, fils naturel de Louis duc d'Orléans et de Mariette d'Enghien, femme du sire de Cany, né en 1899 et d'abord destiné à l'Eglise, avait fait ses premières armes en x4^i> au service du dauphin Charles, dont il était le chambellan. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique.. .y t. I, p. aia-ai3. — Ulysse Chevalier, Répertoire des Sources historiques du Moyen âge. (nouv. éd. 1905], t. I, col. ia4^-
^ Etienne de Vignolles, dit la Hire, capitaine de Charles VII, né dans le Languedoc en 1390.
* Jean dit Poton, seigneur de Xaintrailles, écuyer d'écurie du dauphin Charles, s'était déjà distingué dans plusieurs journées, notamment dans la défense de Saint-niquier. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. VIII, p. 9a.
SITUATION DE LA. ROYAUTÉ (i4a2-i4a3) 6l
de Sicile et de ses fils — obéissaient à Charles VII comme s'ils dépendaient directement de la Couronne ; la Saintonge, le Lyonnais et le Dauphiné étaient à peine entamés ; le parti français dominait encore en Languedoc, et luttait en Guyenne; dans la Champagne et dans la Brie, dans TIle-de-France même, quelques capitaines résistaient courageusement; imprenable sur son rocher, le monastère dédié au patron de la France, Saint-Michel-aupéril-de-la-mer, semblait défier les efforts des Anglais ; en Picardie enfin, et jusqu'en plein domaine bourguignon, plusieurs villes tenaient encore. Vraiment, les Anglais s'étaient montrés trop pressés de triompher lorsqu'ils avaient infligé à Charles VII le sobriquet de « Roi de Bourges », et Ton peut dire que c'était plutôt le Roi qui manquait à la France, que ce n'était la France qui se dérobait à son Roi.
En effet, les provinces lui votaient d'importants subsides. Les Etats Généraux de la Langue d'oïl, réunis à Bourges, en janvier, venaient de lui octroyer, pour ce le recouvrement de sa seigneurie et pour en débouter ses ennemis », une aide énorme, i.ooo.ooo de livres tournois; au mois d'avril, les Etats du Languedoc, dans une assemblée tenue à Carcassonne, lui accordaient 200.000 livres tournois. Jadis des sommes bien moindres avaient suffi à Charles V pour délivrer le royaume des Grandes Compagnies et des Anglais.
62 LES ORIGINES. L^ENFAIfCE
Mais pourrait-on jamais réunir les subsides votés, où donc prendrait-on tout cet argent ? Quinze années de guerre civile et étrangère avaient réduit les populations des villes et des campagnes à la plus profonde misère ; la famine et la peste sévissaient * ; même en Touraine, la terre n'était plus cultivée, le laboureur s'étant fait soldat, c'est-à-dire brigand. Il n'y avait plus de commerce, les marchands n'osant s'aventurer sur les routes ; celles-ci n'étaient plus entretenues, il y avait des régions entières dépourvues de chemins praticables ^ Ces misères étaient générales, mais plus grandes dans le domaine bourguignon et dans les provinces du nord et de Test que dans celles du centre et du midi ; à Bourges, malgré les rigueurs de l'hiver, on ne mourait pas de faim, tandis qu'à Paris, les habitants périssaient par centaines, et y « venoient les loups toutes les nuys et en prenoient souvent III ou IIII a une foy' ».
Les chroniques de l'époque sont remplies de détails aussi navrants, et le poète Martial d'Au-
* Bcaucourt, Histoire de Charles Vil, t. II, p. 9-10 et 64o-64a.
2 Ihid. — Thomas Basin, Histoire de Charles Vil et de Louis Al, l. I, p. 44.
5 El cstoirent portez [parmi Paris] panduz par les piez de derrière et leur donnoit on de l'argent a grand foison (entendez aux hardis chasseurs qui les avaient tués). Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 187. — Sur la misère de la France Anglaise, voy. particulièrement: A. Longnon, Paris pendant la domination anglaise , i4îo-i436, dans la Coll. des Méni. de la Soc, de l'Histoire de Paris. — Le Père Déni fie, La Désolation des Eglises de France pendant la guerre de Cent ans, (Paris 1897), t. i.
SITUATION DE LA ROYAUTÉ (l4aa-l4'23) 6i
vergne, pour résumer ses impressions sur l'état de la France, déclare que :
Tout le royaume était bien bas Et n'avoit terre ne domaine Qui ne fust en piteux rabas ^
Charles Vil connaissait toutes ces calamités, son esprit en était obsédé, et il en imaginait les pires conséquences ; de là, son habituelle et amère tristesse, ses fréquentes angoisses et ses crises de désespoir.
^ Les Vigiles du Roi Charles VII dans les Poésies de Martial de Paris et d'Auvergne y (Paris, 1724» ^ ^o\. in-i8), t. I, p. a.