CHAPITRE II
Quand le moment fut venu de décorer le palais archiépiscopal pour la naissance de Tenfant, on constata que le ménage royal était encore plus pauvre de meubles et de tapisseries que d'argent monnayé. Les somptueux mobiliers dont Charles V avait orné Thôtel Saint-Pol, le château du Louvre et celui de Vincennes*, les dressoirs aux fines sculptures et les coflfres de bois rares et de métaux précieux, exécutés par les ébénistes et les orfèvres de Paris pour les résidences de la Reine lsabeau% étaient aux mains des Anglais. Charles VII regrettait surtout que la chambre de sa femme ne put être tendue des merveilleuses tapisseries qu'il avait admirées dans son enfance : « TYstoire du roy Cloviz », a le grand tapis de haulte lice nommé le duc Guillaume qui conquist Angleterre », la tenture appelée Bertram, représentation des exploits
• Cf. J. Labartc, Inventaire du Mobilier de Charles Vil, roi de France f dans la Coll, des Doc. Inédits, Paris, 1879, '^^'4^-
* Voy. les comptes de TArgenlerie d'Isabeau de Bavière, iSgS- 1420, Arch. Nat. KK 40-44.
de Du Guesclin, le dixième preux; la Bataille des XXX; les Jouxtes de Saint-Denis en mai 1389, formée de neuf tapis et trois banquiers en fil d'or et fin fil d'Arras*; ces maîtresses œuvres des ateliers parisiens de Nicolas Bataille* et de Jacques Dourdin* étaient restées à Paris, « en la grant chambre basse du château de Louvre » où Jehan Duval les gardait pour le compte du Régent d'Angleterre, le duc de Bedfort^
Outre cette collection, unique dansTEurope chrétienne par la richesse de la matière et la beauté de l'exécution, d'autres tapisseries, presque aussi fameuses, étaient maintenant dispersées, les Anglais s'en étaient approprié une partie, le reste avait été vendu pour payer les funérailles de Charles VI*! Leurs sujets étaient des scènes de roman comme « l'Ystoire de la Reine Pentasillée » et celle d'Hercule ; des moralités, telles que « le Verger de Jeunesse et l'Ystoire de Plaisance »; des tableaux champêtres « à personnages et oysellés et raincelez sur champ vert* ».
A défaut des magnifiques tentures de ses ancêtres, Charles eût aimé recevoir des manufactures de La Marche et d'Aubusson ' une chambre
*■ J. Guiffrey, Histoire de fa Tapisserie en France, (Paris, 1878i885, in-f^), p. 16-3 1.
' Sur ces deux très remarquables artistes et sur les ateliers de Paris et d'Arras, voy. J. Guiffrey, Le.
5 Arch. Nat. KK 54.
* Ibid,
•J. GuHfrey J Histoire de la Tapisserie, p. i6-3x; raincelez: rinceaux.
• Ibid., p. a9-3o.
66 LES ORIGINES. l'eNFANCE
d'apparat e pour lagésine de sa femme », comme cette chambre « aux coulombs » qui avait été ofierte à la Reine Isabeau en 1392*; mais, faute d'argent, il ne put rien commander et force lui fut d'admettre que son enfant naîtrait dans un luxe d'emprunt. H avait pensé, en effet, à la très belle collection de tapisseries que les ducs d'Orléans avaient réunie dans la capitale de leur apanage ^
Maître Jehan de Villebresme, secrétaire et homme de confiance de Charles VII, fut dépêché à Orléans auprès de Guillaume Cousinot, chancelier du duc, et de Jacquet Colin garde de ces tapisseries; en compagnie de ceux-ci, il visita le château, y choisit les tentures qui lui parurent les mieux conservées et les fit transporter à Bourges, sous bonne escorte'.
La Reine eut ainsi ce une chambre de drap d'or de Chypre vermeille, garnie de ciel, dossier et couverture à lit de même drap, et trois courtines de tiercelin* vermeil »; six tapis de « bescheions » furent étendus sur le plancher, et on
1 J. Guiffrey, Histoire de la Tapisserie, p. aa.
* Cf. Inventaire cl documonts relatifs aux joyaux et tapisseries des princes dOrléans- Valois, 1 389-1481, publ. par J. Roman. Recueil d'Anciens Inventaires, t. I, p. 79-314.
■* Mémoire de la tapoicerie que Jacquet Colins.,, a baillée et dellivréc... pour le Roy nostre seigneur et pour la royne. Additionnai Charlr-iSj Brilish Muséum, (publ. par Vallel de Viriville dans Notices et extraits de Chartes et de manuscrits aopartenant au Bristish Muséum de Londres, Bibl. lie. des Chartes, année 1846, p. i36-i37).
* Ou appelait tiercelin une étoffe tissue de trois espèces de fils.
disposa, sans doute pour abriter le berceau de Tcnfant, « un grand dez de drap d'or et de veloux ciel et de couleur vermeille, semé aux bords de grands écussons aux armes de Monseigneur le duo d'Orléans* ». Encore, ces tentures n'étaientelles pas en parfait état, car on avait <c couppé une pièce du dossier et une de la couverture », et « le dez de drap d'or était dommagié à Tung des bouts, et, au milieu [avait] un perthuis- ». Il faut croire que les habiles « rentraiteurs » qui, au temps de Charles V et de Charles VI, excellaient dans la réparation des tapisseries, n'avaient pas fait d'élèves à Bourges ^
La chambre de la mère ne fut pas seule ornée; on tendit aussi la chapelle ainsi que les « retraits* » où devaient habiter l'enfant et la Heine de Sicile qui arrivait de Provence pour assister sa fille.
Le samedi 3 juillet 14^3, entre trois et quatre heures après-midi, Maried' Anjou mit au monde un fils*,
* Mémoire de la Tappiccric dans la Bibl. Ec. dos Charles,
uuncc 1846, p. i36-i37.
* Mémoire de la Tappiceric /. c.
' « Le succès cl Toniploi ircncral des lapisscrie liislorlécs, joiiils à la nrglijçcnce dos oHiciors ohargôs do lonr conservaliou, avaiont donné naissance à Tinduslrie du rappareillottr on ren(rai(cur)).('A'.^ J. (iuilFrey, Histoire de la tapisserie j p. 21-aa.
* Le serrurier J . Colin fournil à cet offot a 5 00 crochoz baslars ol à talons », au prix de ÏX sous parisis le coût. Arch. Nal. KK 56, f* 29 >'^.
' Plusieurs chroniqueurs ont passé sous silence la naissance du premier fils de Charles VII; cette omission étonne, carlo fait était important à une époque où l'extinction de la descendance directe
Bien que les chroniqueurs^ alors tout entiers au récit des guerres et des discordes, aient négligé de rapporter les manifestations d'enthousiasme que provoqua la nouvelle aussitôt répandue dans la ville, nous pouvons avancer que les habitants de la fidèle Bourges, saluèrent d'unanimes acclamations la naissance du Dauphin; ils voyaient dans cet heureux événement un démenti, donné par la Providence elle-même, aux criminels propos des Anglais qui disaient la race des Valois maudite en Charles VII.
Le Roi, dont le cœur débordait de joie et d'orgueil, dicta une lettre circulaire (datée d'environ cinq heures après-midi), dans laquelle il exprima, en termes mesurés, les sentiments qui l'agitaient. Il annonçait que a Notre-Seigneur, par sa clémence, avait délivré sa très chère et très aimée compaignc d'un très beau fils à sa bonne santé et
eût pu être si funeste à la France, en donnant au parti anglais un immense avantage. Quelques-uns se sont contentés de signaler l'événement parmi d'autres de ranuce cités a en brief ». Monstrelet dit : « En ce temps, la Hoyne, femme du roi Charles, accoucha d'un fils... Chroniques.. .f t. IV, p. 173. — Gilles le Bouvier, surnommé le Héraut Berry, dans sa Chronique qui contient depuis Van 1^02 jusqu'à la fin du règne et décès de Charles VII, (éd. par Denys Goaefroy à la suite de V Histoire de Charles VII par Jean Charlier, Paris, 166 1, in-8<^, p. 370), fixe à tort la date de la naissance du prince au 4 juillet. La vérité est que le Dauphin vint au monde le 3 juillet, comme le prouvent: une mention des Comptes de Marie d'Anjou, Arch. Nal. KK 56, ^, i']\^, — une lettre du roi Louis XI, datée du cto avril i483, dans laquelle on lit cette phrase : <c depuis ce jour de nostre nativité qui fut le troiesme jour de juillet l'an mil quatre cens vingt-trois », — une note placée à la suite d'un formulaire du temps, cf. Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. II, p. 60 et n. a. — Deux autres témoignages se trouvent dans Perceval de Cagny, Chroniques..., p. ia8et Jean Bouchet, Annales d^ Aquitaine, (Paris, 1643, in-40), p. a43.
de son dit enffant*. » Il avait confiance que cette a prospérité causerait à ses sujets la plus grande joie et leur serait une consolation des souffrances qu'ils avaient à supporter et aussi un motif de remercier Dieu pour sa grâce et clémence* ». De nombreux courriers, porteurs de ces lettres, furent dépêchés aux seigneurs, aux prélats et aux bonnes villes; quelques autres partirent, également en grande hâte, pour informer de la nouvelle les rois de Castille et d'Ecosse, tous les deux alliés de la couronne de France, certains princes étrangers et le Pape Martin V^
Suivant une coutume qui remontait à son aïeul, Charles VII fît tirer Thoroscope du nouveau-né; les astrologues prédirent au futur Roi une taille et une force ordinaires; il devait être actif et aimer passionnément la chasse ; il [serait familier avec les siens ; il passerait la mer et y courrait de grands dangers; s'il échappait à ceux-ci, ses richesses augmenteraient; Tenvie lui susciterait des querelles avec ses proches; enfin, dans sa vieillesse, il triompherait de ses ennemis et jouirait d'une grande prospérité; il devait mourir à soixante-dix ans, de sa belle mort; les lundis.
* Le texte exact de la circulaire se trouve dans un petit formulaire du XV" siècle, conservé à la Bibl. Nal. f. fr. 1983, fol. 90. — Voy. aussi Duclos, Histoire de Louis XI, (la Haye. 1760, 4 vol. iii-12), t. I, p. 1-2. — Beaucourt, Histoire de Charles F//, t. II, p. 60, — Bibl. Ec. des Charles, t. XXXIX, an. 1878, p. 586.
*Arch. du Vatican, Arm. XXIX, n^ 6, f* 39 v^. — Le cardinal Othon Colonna avait été élu pape en 14 17, sous le nom de Martin V, par le Concile de Constance qui voulait mettre lin au grand Schisme.
jeudis et vendredis lui seraient propices ; les mardis, néfastes*.
Même pour celles de ces prédictions qui se sont réalisées, les astrologues ne s'étaient pas mis en frais de divination; de l'affabilité si vantée du père, ils avaient déduit la bonhomie du fils; de la situation critique de la France, ils avaient tout naturellement inféré que le futur Roi aurait à surmonter des obstacles, à vaincre des difficultés. Quant au reste de Thoroscope, les expressions en sont si vagues et si banales qu'il semble comme un fragment de la plus vulgaire bonne aventure.
Le lendemain de sa naissance, le Dauphin fut porté à la cathédrale Saint-Etienne* « pour y estre clirestienné ». Le prélat officiant ne fut pas Tarchevcque de Bourges, Henri d'Avaugour % comme il eût été naturel \ ce fut Tévêque duc de Laon, Guillaume de Champeaux*, un conseiller du Roi
* Journal de Jean Maupoint, publ. par S. Fagnicz dans les }fém. Soc. Ilisl. de Paris, t. IV, p. ^a. — Voy. aussi Duclos, Histoire de Louis XI, t. III, p. a, el Le Roux de Lincy, Introduction de l'cdil. des Ctnl ^ou^'elles nouvelles^ p. XI.
- Arch. Nat. KK 56, f'* '17 v^. — «... Je ne dirai pas combien est fçrande, combien est belle dans toutes ses parties, l'église Sainll'Jtieuue, qui domine toute la ville et dans laquelle on dit que repose le corps de ce saint, » écrivait en i45i, le poète lombard Astcsan dans son Eloge descriptif de Paris et des orincipales s'illes de France y I)ubl. par Le Roux de Lincy, Paris et ses Historiens, p. 567.
' Gallia Christiana^ t. II, col. 87-88.
* Sur le baptême du Dauphin, cf. Duclos, Histoire de Louis A'I, 1. 1, p. II. — P. Mathieu, Histoire de Louis XL p. 7. — Thaumas de la riiauniassière. Histoire du Berry et du diocèse de Jiourges, p. 3ai. — Legeay, Histoire de Louis XI, p. 53.
^Arch. Nat. KK 56. f" 27 v»^. — Guillaume de Champeaux, clerc de Soissons, puis ëvêque de Laon en 14 19, était président de la (^.hambrc des Comptes. Cf. Gallia Christiana, t. IX. col. 55i-552.
qui « n'était mie bien saige », perpétuel quémandeur de fonctions honorifiques et de charges lucratives; jamais mains aussi souillées par les concussions ne versèrent Teau du baptême; jamais lèvres plus façonnées au mensonge ne prononcèrent les paroles régénératrices ! Le premier parrain du Dauphin fut Jean d'Alençon\ Ce choix s'imposait; prince du sang, Tun des rares grands feudataires restés fidèles à la cause royale et le seul d'entre eux qui se trouvât à Bourges, Jean d'Alençon était beau, disert, affable, libéral, et son dévouement pour Charles ne s'était jamais démenti depuis six ans qu'il s'était attaché à sa personne^. Lç second paiTain fut Févêquc de Clermont, Martin Gouge, chancelier de France^ Notons que cet ancieii conseiller du feu duc Jean de Berry était fort populaire à Bourges \ Mademoiselle Jeanne d'Orléans, mar-
* Perceval de Cagny, Chroniques..., p. lag. — Jean II. duc d'Alençon, fils de Jean I et de Marie de Bretagne, né à Argentan eu 1405 ou 1409, avait succédé en 141 5 à son père, tué à la bataille d'Azincourt. Cf. Perceval de Cagny, La chronique d'Alençon, (c'est-à-dire la Mémoire généalogique de la Maison d'Alençon, éd. par H. Mdranvillé), p. 17, 18. 10 et n. 5. — Guibert, Jean II duc d'Alençon^ Posit. des thèses de lEc. des Chartes, an. 1893, p. 4^. — Le Père Anselme, Histoire généalogique et chronologique des princes de la Maison, de France^ t. I, p. -171.
* Voy. les ouvrages cités ci-dessus.
** Perceval de Cagny, Chroniques.,., p. 129.
* Gntlia Christiana , t. II, col. ^91-291 — Martin Gouge, dit de Charpaigne, originaire de Bourges, chancelier et intime conseiller de Jean de France duc de Berry, évoque de Chartres en 1409, avait été appelé en 141 5 à l'évêché de Clermont et, en 14^1, avait reçu la garde des sceaux et l'office de chancelier de France. Quoiqu'occupé de divers soins pour l'intérêt du royaume et le bien de 1 Eglise, ce prélat veillait à Fadministration de son diocèse. Il mourut en i444<
raine désignée, étant fiancée au duc d'Alençon, ne pouvait être la commère de son futur mari, sans enfreindre lune des règles du droit canonique. L'honneur de porter le petit prince sur les fonts baptismaux échut donc à Catherine de Tlsle- Bouchard, comtesse de Tonnerre*.
Si l'on en croit le chroniqueur Robert Blondel, Charles VII et Jean d'Alençon auraient eu quelque peine à se mettre d'accord sur le nom à donner à l'enfant*. Le Roi voulait que son fils fût nommé Charles; le duc d'Alençon prétendait qu'il devait s'appeler Jean; le débat fut vif; au cours de la discussion, de superstitieux scrupules furent énoncés de part et d'autre : le nom de Charles rappelait trente années de démence, la guerre civile, l'invasion ; celui de Jean évoquait les souvenirs de Poitiers % de Brétigny* et de la longue captivité en
*■ Le Père Anselme, Histoire généalogique et chronologique des princes de la Maison royale de France^ l. I, p. 119. — Beaucourt, Histoire de Charles Vlly t. II, p. 61.
* Robert Blondel, De Reductione Aormanni», p. i85 « Intcr se altercantium », dit ce chroniqueur.
' Le Roi Jean II le Bon avait été vaincu et fait prisonnier à la bataille de Poitiers, 19 septembre i356, par le prince Noir, fils du roi hdouard III d'Angleterre.
* Le traité de Brétigny, entre la France et l'Angleterre, fut conclu le 8 mai i36o et ratifié par Jean II et Edouard III à Calais le 14 octobre de la même année. Le Roi d'Angleterre devait posséder sur le siui de France : la Guyenne, le Poitou, la Saintonge, FAgenais, le Périgord, le Limousin, Cahors, Tarbcs, le Bigorre, 1 Angoumois, les comtés de Montreuil, de Ponthieu et de Guines, la seigneurie de Marck, la ville de Calais et ses environs, de plus une rançon de 600.000 écus d'or devait être payée pour la délivrance du roi Jean. Cf. Cosncau, les Grands Traités de la guerre de Cent Ans dans la Coll. de textes pour servir à l'enseignement de l'Histoire p. 33-68. — A. Coville, Les premiers Valois et la guerre de Cent Ans (dans VHistoire de France, Coll. E. Lavisse, t. IV, p. i54-i57).
Angleterre*. L'entente des deux contradicteurs se fit enfin sur le nom de Louis ; le Dauphin ne reçut donc aucun des noms qui semblaient devoir lui être donnés soit par son père, soit par son parrain; la prédiction de Termite : « le choix du nom de cet enfant sera déterminé par le hasard », se trouvait donc vérifiée? En apparence seulement, car le choix du nom de Louis fut motivé : Marie d'Anjou, qui chérissait la mémoire de son père', insista pour que son fils fût appelé Louis, et un document contemporain atteste que le parrain opta pour ce nom « en remembrance de saint Loys' » ; c'était donner au Dauphin, en môme temps qu'un puissant patron, un glorieux modèle*.
Tout porte à croire que les largesses de Charles VII, à l'occasion du baptême de son premierné, ne furent ni immédiates, ni tout à fait spontanées; car les donations faites alors à Jean d'Alençon ne lui étaient pas octroyées à titre
* Jean II le Bon resta cinq ans prisonnier en Angleterre.
' Cf. Lecoy de la Marche, Le Roi René, t. I.
« Bibl. Nat. f. fr. 5o24, r> io3 — Beaucourt, Histoire de Charles K//, t. II, p. 60. n. a.
* Un autre membre de la famille capétienne, Louis de Marseille, petit-fils de Charles d'Anjou roi de Sicile, petit-neveu de saint Louis et descendant par sa mère de sainte Elisabeth de Hongrie avait été aussi canonisé (fôte le 19 août). Or Louis XI eut pour ce personnage une dévotion particulière, peut-être le considérait-il un peu comme son patron? Cf. Lettres de Louis XI, datées d'avril i483, dans Le Grand, Histoire de Louis XI (manuscrite), pièces just. Bibl. Nat. f. fr. 6965, (^ 96. — Sur saint Louis de Marseille, voy. Acta Sanctorum^ (éd. par les RR. PP. Bollandistes, Paris et Bruxelles, 1863-1894, 64 vol. in-[^, t. III du mois d'août, p. 806].
7i LES OHIGINES. L ENFAXCE
purement gracieux, mais en reconnaissance des dix mille livres tournois qu'il avait prêtées précédemment au Trésor royal* ; d'autre part, les lettres du Roi gratifiant la comtesse de Tonnerre de cinq cents livres tournois « en considéracion des bons et agréables services qu'elle avait faiz et faisait chaque jour en compagnie de la Royne, en laquelle elle est continuellement », sont datées du 25 octobre*; et celles qui récompensent le chapelain Pierre Hutin n'ont été délivrées que le 26 novembre. Celui-ci avait dû rappeler a que par statuts et coutumes royaux », il avait droit à la contrevaleur des deux bassins d'argent portés et présentés par lui à la cérémonie du 4 juillet'.
La nouvelle de la naissance du Dauphin fut accueillie avec joie par les villes fidèles; elle y fut même le signal d'actions de grâces et de réjouissances ; à Poitiers, le Parlement ne tint pas séance le 6 juillet ; Messeigneurs de la Cour assistèrent ce jour-là, dans la chapelle du Palais, à une messe du Saint-Esprit qui fut suivie d'un sermon et d'une procession^; dans la plus lointaine des possessions du Uoi, à Tournay, a furent faiz grans feux par toute la ville et crioit le com-
' Cf. Lettres do Charles VII, du a8 août i4'i3, portant vente et cession ù Jean d'Alençon des villes et seigneurie de Niort, publ. dans les Archives historiques du Poitou, t. XXVI, an. 1896, p. 4oS-
*^Bcaucourt, Histoire de Charles F//, t. II, p. 61, n. 3 et 5.
*Bibl. Nat. f. fr. 6965, [Ms, Le Grand), fol. i.
LA NAISSANCE jS
mun, Noël! à haulte voix en menant grande joye et liesse* ». Les 'J)rinces étrangers auxquels Charles VII avait notifié Theureux événement, envoyèrent leurs félicitations; le pape Martin V écrivit au Roi et à la Reine des lettres affectueuses : (( Le Seigneur t'a sanctifiée après la douleur, disaitil à Marie d'Anjou; les peuples, pour lesquels tu as enfanté un futur roi, se sont réjouis de ta joie, et Nous, nous te félicitons en Dieu, que nous louons et bénissons, d'avoir donné un nouveau fils à Nous et à TEglisc, car c'est à Lui qu'il faut rendre grâces, c'est Lui qu'il faut prier avec ilévotion de garder la vie à Tenfant royal pour la conservation de la Maison de France et la consolation des peuples soumis à son autorité" ».
S adressant à Charles VII, le Pontife l'exhortait
à la reconnaissance envers le Ciel qui, au temps de ses grands labeurs, daignait le visiter et assurer la durée de sa race, en donnant au royaume le Dauphin désiré ; il souhaitait que le nouveau-né fut comme le messager d'une paix prochaine \
De tous ces témoignages de fidélité ou d'intérêt à sa cause, Charles VII n'éprouva qu'un fugitif réconfort, car, au moment où se célébraient à Bourges les relevailles de la Reine, Paris aussi
* Monstrelcl, Chroniques... ^ t. IV, p. 173.
2 Arch. du Vatican, Arni. XXXIX, n*^ 6, f*' 39 v*^. Ce document nous a été communiqué par M. Porinelle, membre de l'Kcole française de Rome.
76 LES ORIGINES. l'eNFANCE
illuminait, et<r ce estoit moult piteuse chose a penser pour quoy la feste se faisoit, car mieulx on deust avoir plouré, car comme on disoit que lll** ou plus furent mors des Arminaix * y> ; la défaite de Gravant (3i juillet) jetait un voile de deuil sur le berceau du Dauphin*.
Quelques semaines après, Bourges elle-même était menacée. Alors que la ville était en fête pour le mariage du duc d'Alencon avec Jeanne d'Orléans', un parti d'Anglais et de Bourguignons faisait une audacieuse incursion dans le Berry ; après avoir incendié quelques bourgs, ces troupes mirent le siège devant la capitale; elles tentèrent plusieurs assauts ce qui furent vertueusement répuisez par les citoyens de la dicte ville de Bourges », et même les capitaines écossais John Stuart, Darnley et Huttyn se lancèrent à la poursuite des assaillants « sur lesquels ils firent une bonne destrousse* ». Charles VII avait donc été bien inspiré lorsqu'il s'était décidé à sortir du château de Mehun-sur-Yèvre, forteresse trop isolée, pour enfermer la famille royale dans la formidable enceinte de Bourges aux quatre-vingts tours.
* Journal d'un Bourgeois de Parisy p. 187.
^ Les troupes de Charles VII, commandées par le connétable d'Ecosse, Jean Stuart de Damley, ayant essayé de rouvrir la route de Reims, avaient été vaincues à Gravant par les Anglo-Bourguignons.
^ Ce mariage eut lieu le 119 août, d'après Perceval de Cagny, Chroniques..,,^. 1^9.
* Histoire manuscrite des Archevêques de Bourges, Bibl. Nat., f. fr. ii497i f^ 77 r^, (extrait cité par M Moranvillé, dans Téd. de la Chronique de Perceval de Cagny, p. 1119, n. 3).
L'alarme fut vive à la Cour et Timpression du grand péril couru dura longtemps; bien des fois, le Dauphin Louis entendit raconter par ses gens que, tout petit enfant, il avait failli être enlevé par les Anglais et qu'il avait été sauvé par les habitants de Bourges; aussi, le Roi Louis XI comblerat-il sa ville natale de dons et de privilèges comme s'il voulait « rendre à cette ville ce qu'il lui devait pour sa naissance au monde, sa renaissance au ciel par le baptême » *, et aussi pour l'avoir mis à sauveté. Dans les lettres de donation à Bourges, les motifs de la générosité du Roi sont formellement énoncés. Si, en i463, il fonde à Bourges une Université, c'est « que la cité estornée de sciences, qu'elle brille par la justice et par toutes les autres vertus », mais, c'est avant tout (dit le texte de l'ordonnance), parce que « nous y avons pris naissance et que nous y avons été adopté comme fils de Dieu par la réception du saint Baptême* ». Si, en mai et en juin 1474? il dote la ville de privilèges et de franchises, accordant l'élection d'un Maire et de douze échevins pour remplacer les quatre prudhommes qui gouvernaient auparavant', et
* N. Catherinot, l.es Illustres de Bvrry (Bourges, i68a, plaq. iu-
* Ordonnance de Louin XI, datée de Mareuil près AbbeviUe, décembre i463, dans les Ordonnances des Hais de France.., y (Paris, 1713-1847, a3 vol. in-f**), t. XVII, p. i.5o. — A la prière de Louis XI, le pape Paul donna, le l'j décembre 1464» les bulles d'institution de cette Université, qui devint très florissante, particulièrement pour l'étude du droit.
^ Ordonnance de Louis XI, datée de Senlis, 27 mai i474) dans le» Ordonnances des Bois,.., t. XVIII, p. 10-11,
r8 LES OUIGINES. l'eKFANCE
anoblissant ce maire et ceséchevins^ c'est, sans doute, parce que Bourges « est Tune des bonnes et principales villes du royaume )>^ que sa fondation est ancienne, et « quelle est grandement adornée et décorée de plusieurs belles et notables églises », mais c'est surtout parce qu'il n'a pas oublié qu' « en la dicte ville et pays d'environ, feuz son très chier seigneur et père et sa très chiere dame et mère, dont Dieu ait les âmes, se sont tenus la plus grande partie de leur temps, et y ont esté très grandement et loyaument servis parles habitants d'icclle, mesmement au temps que les Angloys, anciens ennemis et adversaires de la couronne, et les Bourguignons tenoient et occupoient presque tout le royaume et qu'ils furent devant la dicte ville et tellement que, grâce à Dieu, elle fut présen ée et gardée des dits Angloys et Bourguignons qui fut cause du recouvrement et sauvemcnt dudit royaume^ ».
^ Ordonnance datée d'Ermenonville, juin i474, Ordonnances des lioisy t. XVIII, p. ai.
- Ordonnance de Senlis..., t. XVIII, p. ii.
' Ordonnance de Louis XI, juin i474. dans les Ordonnances des Bois..., l. XYIII, p. ai.