CHAPITRE III
C'est donc au Jardin de la France, refuge de la dynastie en péril, d'un père chétif et médiocre, d'une mère douce et timide, très jeunes tous les deux, d'une race paternelle débile de corps et faible d'esprit, d'une lignée maternelle qui ne comptait pas d'hommes vraiment supérieurs, que naquit le Dauphin Louis dont les fortes qualités relèveront le prestige de la monarchie française.
Les Chroniques contemporaines ne nous offrent sur la « nourryture » de Louis de i/|23 à i436 que des détails peu nombreux et d'un faible intérêt; mais les sources diplomatiques peuvent être consultées avec plus de profit. Certes, il est impossible de fixer toutes les lignes de la physionomie de Louis XI enfant, toutefois la matière que Ton peut recueillir sur ce sujet n'est point si pauvre, en somme, qu'on n'y trouve au moins les éléments d'une esquisse.
La nourrice du Dauphin, Jeanne Pourponne, était une femme du commun, née à Bourges ou
8o LES ORIGINES. l'eKFANCE
dans les environs ; disons tout de suite qu'elle ne retira pas grand profit de son élévation temporaire car, vingt-quatre ans plus tard, une somme de quinze livres lui fut allouée a pour lui ayder à vivre ' ». L'humble origine de cette nourrice est à souligner. Autrefois, en effet, aux temps prospères de la monarchie, les Enfants de France étaient toujours confiés aux soins de personnes de qualité; ainsi, Charles, comte de Ponthieu, avait été nourri par Jeanne de Chamoisy, sœur d'un écuyer de la Reine Isabeau, et nous savons que les services de cette noble dame étaient largement rétribués, (vingt-cinq livres par mois *). Le fait était donc nouveau d'une femme du peuple ou d'une paysanne donnant le sein au premierné du Roi de France, et si Ton ne dédaigne pas de s'arrêter aux menues conséquences de cette nouveauté, telles que les naïves chansons populaires qui amusèrent ou endormirent l'enfant, le langage rustique qui, le premier, frappa ses oreilles, peut-être s'étonnera-t-on moins, plus tard, quand le jeune prince se montrera si différent d'humeur et de manières, des Rois chevaliers, ses ancêtres. Le plus récent des historiens de Louis XI, Legeay, appelle la nourrice du Dauphin Clémence
* Cf. Duclos, Histoire de Louis XI, l. III, p. 3; il cite un extrait d'un compte de Jean de Xaincoin : a A Jeanne Pourponne, pauvre femme, dcmeurantà Bourges, laquelle, par ancien temps, a été nourrice de lait de M. le Dauphin, la somme de i5 livres a elle baillée comptant par le commandement du Hoy notre sire, le ay novembre 1447, pour lui ayder a vivre. »
* Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. I, p. 11.
LA PETITE ENFANCE 8l
Fillone*, mais sans indiquer d'où il a tiré ce renseignement. Cette Clémence Fillone n'était pas la nourrice, mais, sans doute, la a barceresse » qu'il était d'usage à lacourdeFranceet dans les familles princières de placer auprès des enfants nouveaunés; en ce cas, le Dauphin, nourri par unepaysanne, aurait été bercé par une autre femme du peuple. Au lendemain de la naissance de Louis, quelques officiers furent attachés à sa personne « aux despens de la royne^ » ; mais, deux mois après, en septembre, Marie d'Anjou devant accompagner le Roi, qui désirait la présenter aux villes du Centre, il fut alors décidé que le Dauphin, qui ne ferait pas partie du voyage, serait mis hors de la dépense de l'IIôtel de la Reine, et désormais l'entretien et l'équipage du jeune prince seront l'objet de prélèvements spéciaux sur les finances royales. L'Hôtel de Louis ne fut cependant constitué que par les lettres-patentes de Charles VII du i3 janvier 14^4 ordonnant de « délivrer dorénavant, par chacun mois, la somme de trois cents livres tournois pour convertir et employer en la despense ordinaire de l'ostel de Monseigneur le Daulphin* ». Les recettes qui lui sont affectées doivent être perçues à part ; le relevé de ses dépenses est éga-
* Lcgeay. Histoire de Louis XI, l. I, p. 53.
* Le compte de THôtel de la Reine à Bourges, le 4 août i4^3, est arrête en la « présence de Messire Nicolas Ribol... plusieurs chefs d'office et officiers Monseigneur le Dauphin aux dépens de ladite dame ». Arch. Nat. KK 56, Despens des Journées, f^^'],
* Arch. Nat. KK 56, f» 49 v^.
8a les origines. — l'enfance
lement Tobjet d'un Compte particulier ; mais les écritures sont arrêtées par les officiers de la Chambre aux deniers de la Reine, tantôt pour un mois, tantôt pour trois ou six mois. On envoie de Bourges, des extraits de ces comptes aux endroits oii se trouve la Reine, et il en sera ainsi jusqu'en juillet i^i5\ Pendant cette période de deux années environ, les dépenses du petit prince furent de 6.932 livres 6 sous 8 deniers parisis*; pour les payer, Jacques Trousseau, Maître des Hôtels du Roi, de la Reine et du Dauphin, ne reçut de Guillaume Charrier, receveur général, que 4-64o livres ; néanmoins, dans sa lettre à Messeigneurs de la Chambre des Comptes, Jacques Trousseau se déclara satisfait; cette somme lui avait suffi pour a paier et contenter les marchands et tous autres quelz conques à qui aucune chose en povoit être deu »'. Quelques dettes sont donc restées en souffrance ; en effet, les bouchers Audry Colin et Jehan le Bourguignon réclament 21 livres 6 sous, Tépicier Perrin Manchon 48 livres 6 sous 8 deniers parisis pour fournitures de denrées diverses, (cire et harengs salés). Ces créanciers d'ailleurs n'ont pas sujet de se trop inquiéter, car on les informe que leë dettes non réglées vont être mises en la. Chambre des Comptes et qu'elles seront payées par Jacques Trousseau, qui, dans
1 Arch. Nat. KK 56, f" 49 y".
2 /hid, fol. 86 vo.
" /bid.
LA PETITE EKFXNCE 83
ce but, engage ses biens meubles et immeubles i. Jacques Trousseau, chevalier de Boistrousseau, vicomte de Bourges, remplissait auprès du Dauphin les fonctions de majordome, et, dans les Comptes de Marie d'Anjou, son nom est plusieurs fois suivi du titre de a Gouverneur de mondit seigneur S>; sous ses ordœs étaient placés les six officiers particuliers du Dauphin.
Pendant ces deux années, Charles VII qui, depuis la naissance de son (ils, a recouvré quelque énergie, voyage continuellement. Les motifs de ses déplacements sont divers : tantôt, il doit assurer la défense des provinces du centre et porter lui-même des encouragements aux sujets fidèles; tantôt les menées et intrigues de Conseillers indignes, ù qui l'ascendant de la Reine de Sicile porte ombrage, tiennent le Roi éloigné de Bourges; il ne fait dans cette ville que de rares et courtes apparitions. Marie d'Anjou raccompagne souvent, soit en Touraine, soit dans le Midi ; l'automne de 1423 la trouve sur la Loire, celui de 14^4» au pied des Monts d'Auvergne; elle passe presque toute l'année 1423 dans le Poitou' ; elle n'a fait auprès de son fils un séjour prolongé que pendant les premiers mois de 1424*.
1 Arch. Nat. KK 56, f^ 86 v^.
« Arch. Nat. KK 56, f> 8a, 86 vo.
' Beaucourt, //i s/0 ir6 de Charles V/f, t. II, passiiu.
^ Cf. Comptes de l'hôtel de Marie d'Anjou KK 56, passim.
84 LES ORIGINES. l'eNFANCE
Louis grandit ainsi loin de son père, et souvent privé des caresses de sa mère ; du reste, Théritier plus que l'enfant intéresse Charles VII ; déjà la personne du Dauphin compte dans les combinaisons politiques rauxConférences de Montluel (mai i425) \ le Roi ébauche un projet d'union de Louis avec une princesse de Savoie ; ce projet fut vite abandonné, le duc de Savoie n'ayant pas accordé son agrément.
Dans le registre de Tllôtel delà Reine, à la date du 3 juillet 14^5, on lit pour la dernière fois : a ce jour a esté fait compte de la despense de Monseigneur le Daulphin* »; Louis fut donc séparé de sa mère au mois de juillet i425. A partir de ce moment, l'ombre se fait plus épaisse autour de lenfant royal. Les motifs du changement de sa résidence n'ont pas été révélés, mais nous n'hésitons pas à avancer que la politique ne fut pas étrangère à la détermination prise par Charles VII de faire transporter son fils hors du Berry. Au printemps de 14^5, la guerre civile avait failli éclater dans cette province : la Reine Yolande de Sicile qui, depuis deux ans, habitait à la Cour, s'était appliquée à combattre la mauvaise influence exercée sur Charles VII par Louvet, Frottier et d'autres conseillers aussi néfastes. Elle était parvenue à réconcilier le Roi avec le comte de Richemont ; elle pensait préluder ainsi à la réconci-
* Voy. Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. Il, p. 36i et suiv. « Arch. Nat. KK 56^ f> 86.
liation avec le duc de Bretagne, à la paix avec Philippe de Bourgogne \ Ces accords n'étaient pas du goût des Conseillers; l'élévation de l'altier Richemont à la dignité de connétable les offusquait; ils circonvinrent Charles VII qui, comme la plupart des hommes faibles, regrettait ses concessions et en voulait à ceux avec lesquels il avait composé. Pour reprendre ce qu'il venait de donner, le Roi marcha contre Bourges où le connétable s'était installé ; Yolande s'entremit avec habileté et sut apaiser le différend; Richemont resta maître de la situation qu'il avait acquise (juin i425). Mais de nouvelles intrigues pouvaient se nouer, de nouveaux conflits, éclater; on jugea prudent d'éloigner de Bourges le Dauphin, dont la personne eût pu servir d'otage à l'un des partis.
A sa sortie du Berry, Louis n'a pas été emmené par ses parents dans leurs voyages, car sa présence à leur suite eût été certainement signalée dans quelques-uns de ces actes qui relataient avec les plus grands détails les entrées royales dans les villes du centre. Il est très probable que de Bourges, le Dauphin fut immédiatement conduit au château de Loches où, suivant les chroniqueurs, il aurait passé la plus grande partie de son enfance; certains même, ignorants du rôle politique joué par le
* Beaucourt, Histoire de Charles F//, t. II, p. 89-ioa. — Cosneau, Le Connétable de Richemont^ p. 84-io5.
^ LES ORIGINES. l'eNFANCE
jeune Prince de i43G à i/|4o, Tont fait, au début de la Praguerie (i44o), enlever de Loches où il n'était plus depuis longtemps *. La vérité est que pendant huit années environ, le château de cette ville fut sa résidence ordinaire. Nous savons qu'à Tâge de quatre ans, il en fut écarté pendant quelque temps. En septembre 1427, le connétable de Richemont et la Trémoille, le nouveau favori de Charles VII, étant entrés en lutte% on eut lieu de craindre que le premier ne s'emparât de Loches. Charles VII, qui y avait pris séjour depuis peu, décida de s'en éloigner ; il fit partir devant lui son fils, et sans lui faire traverser Poitiers, où la venue de Tenfant avait été annoncée, le fît conduire à Vivonne' ; il l'y rejoignit bientôt et le conserva auprès de hii jusqu'à la défaite définitive de Ricliemont.
Cette fois encore la politique avait été la cause du déplacement de Louis; lorsque plus tard, se souvenant de ces alertes, il demandera quelles en étaient les raisons, il pourra juger, d'après les réponses qui lui seront faites, combien étaitcritique et précaire la situation de Charles VIL
Il semblerait naturel que Marie d'Anjou qui,
* Monstrclet dit en parlant du duc de Bourbon, lors de la Praguerie : t ... lequel... avait séduit et emmené le Dauphin qui parafant estoit logié à Loches cnTouraineau chastel... » Chroniques..., t. V, p. 410.
' Beaucourt, Histoire de Charles VIL t. II, p. i52. — Cosneau, Le Connétable de Richemont, p. 148-152.
• Beaucourt, /. c. — Vivonne, ch.-l. de cant. arr. de Poitiers, dép. de la Vienne.
Cil 1428, avait reçu Chinon pour résidence \ se fut fait amener son fils, lorsque le Roi se sépara d'elle, en juin 1429^, pour accompagner Jeanne d'Arc jusqu'à Saint-Aignair^; mais il est certain que, dans ces graves conjonctures, Louis n'était pas auprès de sa mère. En eifct, dans le courant dudit mois, Guy de Laval, jeune chevalier breton, accouru avec son frère André pour combattre les Anglais, sous les ordres de Jeanne, écrivait à « ses très redoubtées dames Jeanne de Laval, sa mère, et Anne son aïeule » pour leur narrer les incidents de son voyage, et, dans sa lettre (une des rares relations épistolaires du xv'' siècle où se trouvent décrits la misère de la Cour, Tardeur guerrière, Tentliousiasme patriotique de la jeune noblesse), on remarque ce passage: « J'arrivay le samedy à Loches et allay voir Monseigneur le Dauphin, au chastel, à l'issue de vespres, en l'église collégiale, qui est très bel et gracieux seigneur et très bien formé et bien agile et habile, de Tàge d'environ sept ans qu'il doit avoir*». Grâce à ce hâtif croquis,
* Bcaucourt, Histoire de Charles VII, t. II, p. 187. — Le 4 mars i4'i8 Charles VII, ayaut reconquis Chiuoii, avait donné celte ville à la Reiue.
* Beaucourt, Histoire de Charles VU, p. 217.
' Jeanne d'Arc partait pour Jargeau, Beaugency, Patay : elle entreprenait la série des glorieuses campagnes dont le succès devait ouvrir au Roi de France les portes de la cathédrale de llcims.
* Cette lettre de Guy et d'André de Laval, si intéressante pour l'histoire de Jeanne d'Arc, a été plusieurs fois publiée, notamment par J. Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'ArCy (VariSy 1841-1849,5 vol. in-8^'), t. V, p. io5-iia ; et plus récemment par le comte Bertrand de Broussillon dans son étude historique sur La Maison de Laval io'io-i6o5..., accompagnée du cartulaire de Laval et de Vitré, (Paris, 1895-1901, 5 vol. in-8"), t. III, p. 75-79.
88 LES ORIGINES. l'eNFANCE
nous connaissons les principales lignes de la physionomie de Louis enfant : il parait alors plus que son âge ; son extérieur est gracieux, ses proportions sont heureuses ; il est fort agile ; dans peu d'années, la saison des jeux enfantins passée, nous retrouverons cette agilité devenue adresse chez l'adolescent et dextérité chez le jeune homme, et nous constaterons que Thabileté était le trait caractéristique de ce turbulent Dauphin.
Des personnes que Guy de Laval a entrevues auprès de Louis pendant son court séjour au château de Loches, il ne nomme que Madame de la Trémoille « et illec vis ma cousine la dame de la Trémoille qui me fit très bonne chère* ». Or, cette dame n'était autre que Catherine de Tlsle Bouchard que nous avons déjà vue lorsque, dame d'honneur de la Reine, et déjà veuve du comte de Tonnerre, elle tint le Dauphin sur les fonts baptismaux. Nous trouverions parfaitement convenable ce choix de la marraine comme gouvernante de son filleul, si nous n'étions renseigné sur la vie scandaleuse, sinon criminelle, que Catherine avait menée depuis 1/423. Cette femme s'était juré de conquérir à la Cour le premier rang, et, après quelques mois de veuvage, elle avait cherché un nouveau mari qui pût la seconder dans ses intrigues ; d'abord elle avait jeté son dévolu sur celui de ses
* Voy. Lettres de Guy et d'André de Laval, /. c.
admirateurs qui paraissait le mieux ensorcelé par ses charmes, Pierre de Giac, premier chambellan de Charles VII et son favori depuis 14^5 * ; mais le mariage consommé, la dame de Giac s était vite dégoûtée de cet époux quelconque, de cet associé peu intelligent, et bientôt, elle avait ébauché une liaison avec Topulent Georges de la Trémoille*. Ce gros homme, à la fois sensuel et rusé, nourrissait, lui aussi, d'ambitieux desseins : il voulait capter pour lui seul la faveur du Roi. Mais Giac s'étant aperçu de la trahison de sa femme, avait fait exiler la Trémoille' ; alors celui-ci, d'accord avec Riche-
* Pierre de Giac, chevalier, seigneur de Giac et de Chateaugcay, marié à Jeanne de Naillac, dame de Chateaubrun, était devenu premier chambellan de Charles YII, et avait été retenu par lettres royales du 3o décembre 14^5, à 4000 livres de pension, pour servir continuellement autour de la personne du prince. C'est alors que la beauté et la richesse de la comtesse de Tonnerre l'avait tellement « enflammé de la déraisonnable voulenté et désir désordonné de l'épouser » qu'il avait empoisonné sa femme et promis une de ses mains au diable ! C'était toute sa personne qu'il lui avait donnée, car Catherine, pour consentir au mariage, avait exigé que Giac déshérilAt ses enfants, et qu'il lui fit une donation de tous ses biens. Cf. Lettres de Charles VII, du 3mai i438, en faveur de Louis de Giac, (ils de feu Pierre de Giac, publ. dans Les La Trémoille pendant cinq siècles, i343-i8"39, (Nantes, 1890- 1896, 5 vol. in-4^), t. i, Guy Vl et Georges, p. ai5-2i8; — le Père Anselme, Histoire généalogique et chronologique..., t. VI, p. 34 >; — G. Gruel, Chronique d'Arthur de Kichemont, (Paris, 1890, iu-8<*, éd. Le Vavasseur), p. 364-365.
* Les mœurs de La Trémoille valaient celles de Giac et sa fortune n'avait pas une plus pure origine : Georges de la Trémoille, fils de Guy VI de la Trémoille et de Marie de Craon, né en i38a, ancien chambellan de Jean-sans-Peur, avait passé au parti Armagnac et s'était enrichi par son mariage avec Jeanne d'Auvergne, la veuve du duc Jean de Berry, qu'il avait fait mourir à force de mauvais traitements. Cf. le Père Anselme, Histoire 'généalog. et chron. des princes de la Maison royale de France, t. IV, p. 464. — f-cs La Trémoille.,., t. I, p. 14-23.
' La Trémoille avait été éloigné delà Cour en 14^6.
90 LES OBIGINES. L ENFANCE
mont et la Heine de Sicile qui souhaitaient la disgrâce du favori * , avait machiné une vengeance éclatante : la Cour se trouvant à Issoudun, un matin que le sire de Giac dormait auprès de sa femme, des hommes d'armes avaient pénétré dans la chambre, Giac avait été pris^ (7 février 1427J et amené au château de Dun-le-Roi, et, quelques jours après, noyé dans TAuron'. La Trémoille, après s'être assuré de ses yeux que sa victime était bien morte, s'était rendu au château de Meung^ où Catherine, demeurant auprès de la Reine, « monstroit encore faire le deuil de son mari* » ; il avait été très bien accueilli : Catherine lui <( avait fait grand chère et donné grand quantité de joyaux d'or et d'argent », portés naguère par le sire de Giac ; puis elle l'avait accompagné au château de Gençais*, en Poitou, « et là furent espousez... dont tout le monde fust émerveillé »,
* Bcaucourt, Histoire de Charles Vil, t. H, p. i3a-i35. — Cosiicau, Le Connétable de Bichemont, p. i3o-i34.
- Les lettres de Charles VII, du 3 mars i438, rapportent ainsi la scène qui s'était passée au château d'Issouduu. Les conjurés avaient heurté à la porte de la chambre criant à Giac : « levez-vous, vous êtes trop à votre aise. Giac, non pensant le mal qui lui cstoit advenu, avait fait ouvrir Thuys, cuidant. que le dit de la Trémoille venist veoir sa femme au Ut ainsi que autrefois avait fait », et aussitôt les hommes d'armes s'étaient jetés sur lui. tandis que Catherine s'était « levée toute nue de son lit », en poussant des cris affreux, non par la douleur d'avoir perdu sou mari, mais par colère de voir les soldats piller sa vaisselle . Les La Trémoille.. .^ t. I, p. aiô-aiy.
^ Dun-Ie-Roi, cli.-l. de cant,, arr, de Saint-Amand-Monlrond, dép. du Cher.
* Meung, ch.-l. de cant., arr. d'Orléans, dép. du Loiret. 5 Lettres de Charles VII, dans Les La Trémoille,
* Geuçais, ch.-l. de cant., arr. de Livray, dép. de la Vienne.
L\ PETITE ENFAKCK Ç)i
et Ton conclut que Catherine était sinon complice du crime de la Trémoille, du moins très joyeuse de la mort de son second mari\
Toutefois, en raison du scandale causé par cet assassinat, le couple si bien assorti avait un temps dissimulé sa furieuse envie de parvenir, il avait môme laissé s'user deux favoris^, en prenant soin de se consei'vcr la confiance de Richemont, de sorte que c'était celui-ci qui, en juillet 1427, avait donné la Trémoille à Charles VII comme premier ministre'; mais, moins de deux ans après (i4'^9), le protecteur était évincé par le protégé qui devenait le véritable maître du Roi et de la France*. C'est alors que Catherine fut placée auprès du Dauphin Louis pour le garder et l'élever. Il est probable que Madame de la Trémoille fut une singulière éducatrice, capable surtout d'induire son pupille à la frivolité ; mais il n'est pas moins probable que cette influence fut heureusement combattue par les doctes et sages
* Cf. Lettres de Charles VII dans Les La Trémoille, t. I, p. aiG-
'^ Le successeur de Giac, en l'office de premier cliambellan, avait été Louis, seigneur de Chalençon ; mais la faveur de ce personnage n avait pas été de longue durée, il avait été vite éclipsé par un autre protégé de Richemont, Jean du Vernet. dit le Caniu» de iieaulieu. Ce seigneur, devenu premier écuyer de Charles YII, et « fort bien vu du prince », avait commencé à faire a pis que Giac u ; Richcmont alors Tavait fait assassiner. Beaucourl, Histoire de Charles VIL t. II, p. 139-142.
' (1 Beau cousin, — avait dit Charles VII à Richemont en recevant de lui ce nouveau favori, — vous me le baillez, mais vous vous en repentirez, car je le connais mieux, que vous. »
* Beaucourt, Histoire de Charles F7/, t. II, p. 142-154.
9^ LES ORIGINES. l'eNFANCE
enseignements de Maître Jean Majorîs qui venait d'être attaché au Dauphin en qualité de précepteur \
Ainsi Louis eut pour horizon, durant son enfance, d'abord la campagne berrichonne large et riche ; et, un peu plus tard, à Loches, du coteau que couronnait le château, sa vue embrassa les gracieux paysages de la riante vallée de Tlndre. Promené à travers les prairies et les bois, il eut, pour ses ébats, beaucoup plus d'air et d'espace que n'en avaient eu ses ancêtres qui, tout jeunes, ne jouaient que dans les jardins enclos du Petit Musc et des Tournelles. De très bonne heure, il connut la nature et, dès qu'il fut capable d'attention, les détails de la vie rustique et des mœurs bourgeoises retinrent ses regards ; petit garçon, il se trouva en contact quotidien avec des paysans et de modestes citadins; dès lors, sans doute, naquit son goût pour les gens de moyen état dont plus tard il s'accointera si volontiers. Mais à l'intérieur des épaisses murailles du château de Loches, forteresse plutôt que palais, l'existence était monotone et presque misérable. Il n'y avait, pour ainsi dire, pas d'argent à la Cour^ ou il n'y en avait que ce si estroittement pour le temps présent ».
* Le aa août t43o, Jean Majoris, précepteur du Dauphin, soutenait un procès pardevant le Parlement de Poitiers, relativement à une prébende de r église Notre-Dame de Loches. Cf. Etienne Charavey, Lettres de Louis Dauphin (dans les Lettres de Louis XI . Coll. Soc. Hist. de France, t. I) p. 371.
'^ Sur la misère de la Cour en 14^8-1439, voy. Beaucourl, Histoire de Charles Vil, t. II, p. 186 et 194-197.
LA PETITE ENFANCE y'i
En 1428, et pendant les premiers mois de 1429, la pauvreté de Charles VII touche à l'indigence : certains jours, il n'y a que quatre écus dans le Trésor! En ce temps de gène extrême, alors que le Roi, ayant vendu tous ses joyaux et ne trouvant plus de prêteurs, en est arrivé à faire rapiécer ses vieux pourpoints, et n'obtient pas crédit de son cordonnier pour une paire de a housils neufs » ; alors que le menu de la table royale est réduit à « une queue de mouton et deux poulets tant seulement » ; alors que, la ville de Tours fait un présent de linge à la Reine, parce que c'est chose dont ce elle a la plus grant nécessité », les services de l'Hôtel du Dauphin devaient être très chichement entretenus, le petit Prince faisait, sans doute, maigre chère et portait longtemps les. mêmes habits. Et encore, en novembre 1429, lorsque les victoires de Jeanne d'Arc commençaient à relever le crédit de Charles VII, celui-ci se trouvait contraint, pour assurer l'entretien de son fils, de diminuer les gages des officiers en Dauphiné. Comme on l'imagine aisément, le château de Loches n'était le théâtre d'aucune fête, d'aucune cérémonie d'apparat. Privé des distractions et des divertissements qui favorisent l'expansion, Tesprit si délié de Louis se repliait sur lui-même ; précocement, il songeait beaucoup, et son humeur se faisait méditative. Certainement Louis XI fut influencé par des souvenirs de son passé le plus lointain, lorsqu'il assigna pour prison, aux criminels d'État,
9i LES ORIGINES. L ENFANCE
le sombre donjon qui avait abrité son enfance-
Dès i'i25, Charles VII s'était mis en quête, pour son fils, d'une union qui procurât à la cause légitime une alliance et une armée ; on a vu que ses avances à la Maison de Savoie avaient été sinon repoussées, du moins très froidement accueillies; depuis, en 1428, il s'était tourné vers les deux plus anciens alliés de la Couronne : laCastille et TEcosse. En s'adressant au Uoi Jean II de Castille *, il faisait preuve d'une persévérance étonnante, car, déjà, à deux reprises, il avait sollicité en vain Tappui de ce prince ; une première fois, lorsque Dauphin et régent, il lui avait demandé aide et protection, et que Jean II, très occupé de ses propres querelles avec les infants ses cousins et avec le Uoi d'Aragon, n'avait pu répondre à son appel* ; la deuxième tentative datait de 142G; Charles avait envoyé, en Castille, une ambassade avec mission d'y mander l'état et prospérité delà santé du Roi, delà Reine et du Dauphin, et de réclamer, en vertu des anciennes confédérations, l'envoi de deux mille hommes d'armes. L'ambassade n'avait rapporté que cette vague pro-
^ Jean II, roi de Caslillc, né en 1404» avait succédé en 1406 à son père Henri III. Il était le pctit-iiU de Henri de Transtamare que Du Guesclin, par la victoire de Muntiel 1369, avait installé sur le trône de Castille.
'^ Cl*. Daumet, Etudes sur V alliance delà France et de la Castille au xiv*^ et au xv*' sièclcy dans la Coll, Bibl, Ec. Hautes Etudes^ (Paris, 1898, in-8"), p. 73-78,
messe : s'il plaisait à Dieu que les troubles du royaume de Castille cessassent, Jean 11 ferait un loyaleffortpour donner secours à son frère *. Mais en 1428, les affaires prenaient en France une si mauvaise tournure que le Conseil royal reconnut la nécessité de chercher au plus tôt une alliance, et décida qu'une troisième démarche serait tentée auprès de Jean II ; l'offre que Charles VII faisait de son fils rendrait sans doute ce prince plustraitahle. Guillaume de Quefdeville et Jean de Cluys, évoque de Tulle % furent donc dépêchés en Castille ; ils devaient exposer la situation du royaume de France en la présentant du côté le moins défavorable ; par exemple, ils insisteraient sur le désastre des Anglais à Montargis ', puis ils demanderaient à Jean II conseil, confort et aide pour leur Maître en précisant ce à quoi celui-ci s'engageait en retour : « Que le Roi de Castille envoyât l'année suivante deux à trois mille nobles de son païset cinq à six cents arbalétriers, Charles Vil s'offrait à payer tous les frais ; que quarante ou cinquante vaisseaux castillans vinssent bloquer les côtes de Bretagne pour punir le duc Jean V de son entente avec les Anglais, ces
* Daumet, Eludes sur l'alliance de la France et de la Castille y p. 79.
* Jean II de Cluys, évêquc de Tulle, i4'^8-i444* Gallia Christiana, t. n, col. 67a.
* Les comtes de SuCTolk et de Salisbury. à la tète de cinq ou six nnille Anglais, étaient venus, le i*^"" juillet 14^7? assiéger Montargis ; la ville avait résisté et, le 5 septembre, une troupe de deux mille hommes d'armes français commandés par Dunois, Raoul de (^aucourt, la Uire et Xaintrailles, avait surpris les Anglais et, leur ayant tué environ quinze cents soldats, les avaient contraints de lever le siège. Bcaucourt, Histoire de Charles VU, t. II, p. a8.
9^ LES ORIGINES. l'eXFANCE
navires trouveraient dans le port de la Rochelle de quoi se ravitailler : le Roi y ferait porter cent tonneaux de vin et deux cents de blé ». Enfin les députés pressentiraientJeanlIau sujet d'une alliance de famille, ils demanderaient, pour le Dauphin Louis, la main d'une des infantes*. Malheureusement cette ambassade avait trouvé la Castille en proie aux dissensions ; sa venue fut jugée inopportune : Jean II s'excusa sur ses difficultés présentes de ne pouvoir fournir au Roi de France aucun secours immédiat, ajoutant que lui-même avait besoin d'aide contre ses ennemis et qu'il sollicitait celle de son dit frère. Jean II exagérait à dessein ses malheurs pour n'avoir pas à examiner la proposition de mariage qui ne lui agréait nullement.
Du côté de l'Ecosse ', les négociations de Charles VII n'eurent pas un succès plus heureux. En avril 1428, quelques seigneurs français étaient allés, au nom du Roi, proposera Jacques I®*"' un
* Daumet, Étude sur l'alliance de la France et de la Castille. p. 8o-8ii. — Bibl. nat. f. fr. 5o53, fol. 147-148.
^ Depuis plus d'un siècle, la France et TÉcosse étaient unies contre leur ennemi commun, l'Angleterre. C'était p^râce à la France que Robert Bruce avait pu arracher son pays à la domination des Anglo-Normands et se faire proclamer roi d'Ecosse, i3i4; Charles lY le Bel avait signé avec lui un traité d'alliance contre les Anglais, avril i3a6. (Arch. Nat. J 677, u^ 3 et 6). Cet accord avait été ratifié parCharlesV,3ojuini37i,(Ibid., n®i3), et par Charles VI le 3omars 1391, (Ibid., n^ 18). Voy. Francisque Michel, Les ii^cossais en France , les Français en Ecosse, (Londres, i86a, a vol. in-8^), t. I.
^ Jacques P"", roi d'Ecosse, fils de Robert III, né en iSgi, fait prisonnier par les Anglais en i4o5, était resté dix-huit ans captif à la Tour de Londres, tandis que le duc d'Albany, frère de Robert III, qui s'était emparé du pouvoir à la mort de celui-ci (1406), gouvernait l'Ecosse avec le titre de Régent. Rentré dans ses Etats en i4a3, Jacques I*"* avait commencé à lutter contre la féodalité écossaise,
traité d'alliance, et lui demander, à la fois, des secours militaires et la main de sa fille, Marguerite, âgée de trois ans. D'abord, les pourparlers avaient paru devoir aboutir, des promesses avaient été échangées, des traités signés et ratifiés ; même, pendant une année, les fiançailles de la petite princesse semblèrent chose décidée*, et Ton prépara son passage en France, car elle devait être élevée auprès de son futur mari. Mais, ensuite, Jacques I^ trouva des prétextes pour différer l'exécution de ses engagements ; comme Roi, il appréhendait les hasards d'une expédition militaire, et, comme père^ les dangers du voyage pour sa fille. D'autre part, Charles VII hésitait avec raison à consentir au sacrifice qui eût décidé le roi d'Ecosse, l'abandon de la Saintonge ; bref, de délai en délai, l'affaire tomba dans l'oubli : décidément, Louis de France n'était pas considéré par les Cours étrangères comme un parti avantageux.
A Loches, on avait beaucoup parlé du mariage du Dauphin, et quand celui-ci, étonné de ne point voir arriver la petite fiancée qu'on lui avait promise comme compagne de jeux, s'avisa de demander pourquoi elle n'arrivait pas, on dut lui expliquer que le Roi de France étant malheureux et pauvre.
pour augmenter Tautorité du pouvoir royal. — Sur les relations de Charles VII, Dauphin puis Roi, avec le duc d'Aibany et avec Jacques I«'de 1418 à 1428, voy . Bcaucourt, Histoire de Charles Vil, i. I, p. 3o5-34a, et t. II, p. 395.
^ Voy. le résume de ces négociations dans Beaucourt, Histoire de Charles Vil, t. II, p. 395-399.
ijS LES ORIGINES. l'enfance
personne ne voulait être son ami; de sorte que dès Tage de six ans, Louis connut, par l'application qui en était faite à son père, la maxime politique qui conseille aux princes et aux peuples de ne jamais s'allier avec un vaincu.
Vaincu, Charles VII Tétait plus que ne Tavait été aucun de ses ancêtres, et les nouvelles de ses défaites pénétraient au château de Loches et en consternaient les hôtes : les Français étaient chassés des pays de la Seine, les Anglais avaient franchi la Loire \ Orléans était assiégé *. Si cette place tombait aux mains des ennemis, Chinon où se tenaient le Roi et la Reine, Loches où habitait le Dauphin seraient bientôt en leur pouvoir ; et des bruits étranges, des projets de fuite parvenaient aux oreilles de Louis '.
^ Sur les progrès de l'invasion anglaise pendant les années i4^4i4'i9, voy. principalement : Beaucourt, Histoire de Charles VU, t. II, p. 8-32, 55-2o3. — S. Luce, la France pendant la Guerre de Cent ans, i^^et 'j** série. — A. Joubert, Documents inédits pour servir à l' Histoire de la guerre de Cent ans dans le Maine de 142 i à i45a d'après les archives du British Muséum et du Lamheth Palace, (Mamers, 1889, in-80). — Mademoiselle de Villaret, Campagnes des Anglais dans l'Orléanais^ (1893, in-8^), etc. - M. Pciit-Dutaillis, au tome IV de V Histoire de France, (dans la Coll. E. Lavisse), p. 3^-45, a résume ces travaux : Il montre que la situation du Royaume n'était pas désespérée, que les Anglais ne possédaient pas en pleine sécurité un seul pouce de terre française, d(>s complots et la guerre de partisans menaçant partout leur domination, et que l'échec des armes et de la diplomatie royale étaient surtout imputables à l'inertie de Charles VII, à l'incapacité et aux dilapidations des ministres.
* Le siège d'Orléans avait commencé le 7 octobre i4a8. Cf. Journal du Siège d'Orléans et du Voyage de Reims, récit d'un anonyme Orléanais, témoin oculaire des faits, publ. par P. Charpentier et E. Cuissard, (Orléans, 1896, in-8o). — Anatole France, Le siège d'Orléans, (publ. dans la Revue de Paris, année 189a).
* Charles VII n'avait tenté aucun effort pour débloquer Orléans,
LA PETITE ENFANCE c^
Mais voici qu'à Gliinon, se présentait devant Charles VII, « une pucelle de Teage de XVIIj ans ou environ, des Marches de Lorraine et de Barroiz, et disoit que Dieu Tavoit envoyée à Taide du gentil roi ou fait de sa guerre » * ; — émue par la grant pitié du royaume, elle venoit corps pour corps « pour bouter les Anglais hors de toute France * ». Grâce à Tintervention de Celle que le peuple de France ne tarda pas à surnommer « l'Angélique »% les choses prirent une face nouvelle. Tout de suite, d'un bout à l'autre du royaume, et
quoique Tarmée d'investissement fût peu nombreuse (trois mille hommes au plus), les troupes royales, sous les ordres de la Hire, avaient seulement essayé d'aiïamer les assiégeants en interceptant un convoi de vivres, que Falstaff amenait de Paris. Le coup de main avait échoué, et les Français avaient été vaincus dans la plaine de Rouvrav, à la journée dite des Harengs, 12 février 1429. Cette défaite avait consterné la Cour; Charles VII s'était plus que jamais abandonné à ses doutes angoissants, se demandant a s'il était vrai fils du Roi de France », et il avait songé à se réfugier en Dauphiné ou même à quitter le royaume et à se retirer en Castille ou eu Ecosse. Voir J. Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, t. IV, p. 258.
* Perceval de Cagny, Chroniques..., f), 139. — On a beaucoup discuté pour savoir si Jeanne d'Arc était lorraine ou champenoise, et de très nombreux travaux ont été publiés sur la question. Voir surtout: E. Misset (l'abbé), Jeanne d'Arc champenoise, Paris, (1895, in-8") ; et Ch. Petit-Dutaillis, Le pays d'Origine de Jeanne d'Arc, dans Le Moyen-Age. an. 1897, p. 347-357. Ce dernier historien repousse les théories de l'abbé Misset sur l'origine champenoise de la Pucelle, et il admet que Jeanne naquit sujette du Roi de France, dans le Barrois, fief dépendant de la couronne, ou plus exactement dans une région frontière disputée entre les ducs de Bar et les Valois.
^ Lettre de Jeanne aux Anglais, aa mars i43o.
' « Et rappelaient parmy France les folles et simples gens VAngélique » ne peut s'empêcher d'avouer le chroniqueur bourguignon, auteur du XiVre des trahisons de France envers la Maison de Bourgogne (publ. par Kervyn de Lellenhove dans les Chroniques relatives à l'Histoire de la Belgique,.. y textes français, Bruxelles, 1873. io-4«, p. 174).
lOO LES ORIGINES. l'eNFAKCE
en Italie et en Allemagne, un immense élan d'enthousiasme emporta les cœurs vers Jeanne d'Arc *. Louis connut étape par étape, Tépopée de la Pucelle ; tantôt de la bouche de son précepteur, Jean Majoris, tantôt par le naïf récit de quelque serviteur, il apprit que Jeanne « estoit de gens de simple état et de labour* », et que, cependant, dès son arrivée, elle « parloitetdevisoitdes ordonnances et du fait de la guerre"« aussi bien que chevaliers et écuyers '; il entendit conter comment la noble cité d'Orléans avait été secourue et mise en franchise par elle, « messager de Dieu en Taide du Roy de France* ». On ne manqua pas de répéter à Tenfant les paroles qu'elle avait dites le lendemain de ce triomphe : a Par mon Martin^ je conduiray le gentil roy Charles et sa compaignie jusque au ditlieu de Reims... et là le verrez couronner *. » Et, en effet, à travers un pays occupé par les armées anglaises et des garnisons bourguignonnes, frayant elle-même la marche par une suite ininterrompue de victoires, elle avait conduit Charles ce seurementetsans destourbier* » jusqu'à la cathédrale de Reims \ où, dans l'apothéose du sacre, il était apparu « vray roy et
* Cf. H. WaUon, Jeanne d'Arc (a^ éd.. Paris 1867, a vol. in-80). -— J. Quicherat, Aperçus nouveaux sur la Pucelle (Paris, i85o, in-8<^).
2 Pcrceval de Cagny, Chroniques..,, p. iSg.
» Ibid.
* Pcrceval de Cagny, Chroniques.,., p. 147.
* Perceval de Cagny, Chroniques... j^. i49-
« Ibid.
"* Le sacre de Charles VII fut accompli dans la cathédrale de Reims, le dimanche 17 juillet 14^9. Le meilleur récit de la céré-
LA. PETITE ENFANCE loi
celuy auquel le royaume doit appartenir * ». Ces merveilleuses histoires étonnaient ou charmaient le petit prince ; il est bien probable qu'il les emmêlait quelque peu avec les légendes d'antiques héros et surtout avec les exploits de certain bon capitaine de Charles V qui, lui aussi, avait chassé de France les ennemis du royaume, et que, tout naturellement, sa tendre imagination faisait le rapprochement entre Du Guesclin le dixième preux, et la Pucelle la dixième preuse ^ Du reste, Louis a pu contempler Jeanne en personne, soit en juin 1429, lorsqu'elle vint à Loches pour presser le Roi de France de donner enfin le signal de la marche vers Reims, soit durant les mois de i43o qu'elle passa à la Cour % car, suivant le récit d'un clerc allemand de Spire *, elle aurait prédit au premier né de Charles VU, une brillante destinée : « Dans vingt ans, le Dauphin* reposera auprès de ses pères, son fils aîné
monie est la lettre qu'écrivirent le jour même à la reine Marie d'Anjou et à Yolande de Sicile trois gentilshommes angevins : Beauveau, Moreal et Lusse. Voy. Variante inédite d'un document sur le sacre de Charles VIT, publ. par F. Boyer, (Clermont et Orléans, plaq. 8 p. in-8<*) .
^ Ce sont les paroles que prononça Jeanne en se jetant aux genoux de Charles VII lorsquUl fut sacré. G. Cousinot, Chronique de la Pucelle, éd. Vallet de Viriville, (Paris, iBSg, in-S^), p. 3aa-3a3.
^ Cf. Antoine Astesan, Eloge descriptif, publ. par Le Roux de Lincy dans Paris et ses Historiens, p. 559-563. — Siméon Luce, La France pendant la guerre de Cent Ans, i*"*» série, Paris, 1890, in-8®), p. a3 1-343.
' Cf. Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. II, p. a39-24o,
* J. Quicherat, Procès,., de Jeanne d'Arc, t. III, p. 43a-468*
* Jeanne d'Arc appela Charles VII le Dauphin jusqu'au sacre de Reims.
loa LES ORIGI>'ES. l'e>'FA>CE
lui succédera, qui est maintenant un enfant de dix ans ; il régnera avec une gloire, des honneurs, un pouvoir royal plus grands qu'aucun roi de France, depuis Charlemagne * ».
. Le Dauphin Louis eût sans doute continué à vivre dans la morne demeure de Loches, sous la garde de Madame de La Trémoille qui, de son poste de gouvernante, guettait Toccasion d'une plus haute fortune, si, en i435, une révolution de palais n'avait tout bouleversé à la Cour.
Une nuit du mois de juin, le favori la Trémoille, qui habitait avec le Roi le château du Couldray ^ à Chinon, fut surpris en son lit par un groupe de conjurés, commandés par les sires de BueiP, de Chaumont, deCoëtivy*et de Brézé ^; blessé, fait
* Sibylla Franciac. publ. par J. Quichcrat dans le Procès.,, de Jeanne d'Arc, t. III, p. 43:^-468.
* Bcaucourt, Histoire de Charles VIT, t. II, p. 297-298.
* Jean V de Bucil, fils de Jean IV, grand-maître des arbalétriers et de Marguerite Dauphinc, la fille de Béraud II Dauphin d'Auvergne, était né en 1406 et avait succédé en i4i5 à son père tué à Azincourt. Il avait fait ses premières armés à la bataille de Verneuil 14^4 et contribué à la prise de Tours i4'i8. Compagnon de la Pucelle, 14^9» il avait ensuite combattu pour la cause royale en Bretagne et en Anjou. Cf. Le Jouvencel, par Jean de Bueil, éd. Locestre dans la Soc. Ilisi. de France ^ (Paris 1887, 1 vol. in-8*^). — La sœur de Jean V,Anne deBueil, avait épousé Pierre d'Amboise, sire de Chaumont.
* Prégent de Coëtivy, fils d'Alain III de Coéti\y et de Catherine du Chastel, s'était attaché à la personne du Dauphin Charles VII dès i4ai et avait sern dans la guerre contre les Anglais, particulièrement sur les frontières d'Anjou et du Maine. Voy. le Père Anselme, Histoire généalogique, l. VII, p. 34a.
* Pierre de Brézé II du nom, fils de Pierre de Brezé, seîg^ear de la Va renne et de Clémence Carbonnel. Cf. le Père Anselme,... t. VIII, p. 370-271.
LA PETITE ENFANCE loi
prisonnier, il fut dépouillé de ses charges et « mis hors de gouvernement » *. Bueil et ses complices n'étaient d'ailleurs que les instruments du connétable de Richemont et de la Reine Yolande de Sicile ^ Celle-ci, voulant profiter immédiatement de sa victoire, imposa à Charles VII, son troisième fils, Charles d'Anjou, comme principal Conseiller, « lequel Charles d'Anjou se mist continuellement à demeurer avec le Roy en tel gouvernement ou plus grant que n'avoit esté le dit sire de la Trémoille ^ )).
Un des premiers actes du nouveau Conseil royal fut de régler la situation du Dauphin qui jusqu'alors n'avait bénéficié que de dispositions provisoires : « après grant et meure délibération, on soumit à la signature de Charles Vil une ordonnance par laquelle la charge et le gouvernement de la personne, état et dépence du jeune prince était du tout baillé à la Reine » (i®*^ septembre i433 *).
Marie d'Anjou avait passé les dix premières années de son mariage à l'écart de la scène politique, absorbée qu'elle était par des soucis et des soins d'ordre privé ou intime ; sa tâche d'épouse était difficile et délicate ; elle y dépensait toute la
* Jean Chartier, Chronique de Charles VU, t. I, p. 170-171.
^ (( Et fist ccste prinse le sire deBucil, comme on disoit, par l'ordonnance de la raigne de Sicille et de Charlon d'Anjou sou filz ». Perceval deCagny, Chroniques..., p. 188, — VoirCosneau, le Connétable de Richemont, p. i98-'2o3, et Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. li, p. 298.
^ Jean Chartier, Chronique de Charles F//, t. I, p. 171.
* Ordonnances des Rois.,., t. XIII, p. 190.
fO/| LES ORIGINES. L ENFANCE
volonté dont elle était capable ; sans cesse, elle devait soutenir son mari défaillant ou le consoler de ses déboires ; et pendant cette période de continuelle adversité où l'avenir de la dynastie apparaissait si sombre, la jeune Reine avait mis au monde, depuis son premierné Louis, quatre autres enfants : en septembre 14^5, un fils Jean qui était mort en naissant; de 1427 à 1429, deux filles, Radegonde et Catherine; en i432, un troisième fils, Jacques *.
On peut avancer que Marie d'Anjou, fière de cette heureuse fécondité, aspirait maintenant à jouer un rôle moins effacé, car elle n'avait pas été étrangère à la chute de la Trémoille *.
En 1433, à l'automne probablement, le Dauphin fut conduit de Loches au château d'Amboise pour y ôtre confié à la garde de sa mère. Ce château, dominant à la fois la vallée de la Loire et celle de l'Amasse, était, par cette situation et l'ampleur de ses proportions, le plus beau de toute la contrée; aussi les favoris de Charles VII se Tétaientils disputé : la Trémoille l'avait pris à Louis d'Amboise, prince de Talmont; Richemont venait de l'enlever à la Trémoille ; mais cette fois le Roi le gardait pour la Couronne '. Quoique Amboise « fut en frontière et fort enviée par les ennemis
* Bcaucourt. Histoire de Charles VII^ t. II, p. 3oa-3o3. — Le Père Anselme, Histoire généalogique et chronologique des princes de la Maison Royale de France, t. I, p. lao.
* Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. III. p. 293-298. — Cosneau, le Connétable de Richemont, p. aoa.
* Voy. Et. Cartier, y<m[»oisc en 1 465, (Paris, Techner, plaq.in-S*^), p. i et 17-18.
LA PETITE ENFANCE i<)5
et adversaires qui souvent concouraient près et devant icelle » \ son château, dont Charles VII venait de faire réparer et renforcer les fortifications, était, pour le Dauphin, une résidence aussi sûre et beaucoup plus agréable que la forteresse de Loches. Lorsqu'aux heures de récréation, Louis , monté sur la terrasse , y jouait à la paume, ou s'exerçait au tir de l'arc, ses yeux embrassaient un ample panorama de sites imposants, pittoresques ou gracieux : au pied des deux grosses tours, il voyait la Loire, si large et si rapide en hiver, « fleuve aussi beau qu'il est utile à ce territoire, sillonné en tout temps de barques nombreuses et lourdement chargées, les unes descendant d'Orléans vers Nantes, les autres ramenant de l'Océan les marchandises nécessaires * » ; mais la chaleur de l'été met presque à sec le vaste lit du fleuve, qui n'apparaît plus alors que divisé en ruisseaux argentés, se frayant leur route à travers d'énormes bancs de sable. A Torient, vers Blois, les regards de Louis se posaient sur « un pays verdoyant, riche en forêts, en vignobles et en prés, sans qu'il soit besoin de rien demander ailleurs ^ » ; tandis qu'à l'occident.
* Lettres de Charles VII, février i43'i, citées par Et. Cartier, Am boise en 1^65 , p. i8.
* Antoine Astesan, Eloge descriptif de Paris et des principales villes de France^ éd. par Le Roux de Lincy, dans Paris et ses historiens, p. 571. — Voy. aussi un curieux manuscrit sur les Péages de la Loire en i43i. Bibl. nat. n. acq. fr. 4059.
' Antoine Astesan, Eloge descriptif..., p. $69.
lo6 LES ORIGINES. l'eNFANCE
il pouvait, par un temps clair, apercevoir les hauts clochers de la basilique de Tours, a où étaient conservées la chape de Monseigneur saint Martin et Tépée avec quoi il coupa son manteau * ». De la partie du château exposée au midi, la vue est belle aussi : en bas, coule l'Amasse dont les rives ont(( en abondance arbres et verts et joncs; oiseaux et raines y sont doucement chantant et faisant leurs nids..., entre les arbres, les rossignols chantent au matin, les siccades à midi, les raines au point du jour et pour cela les habitants y habitent volontiers, et pour la beauté et amour dudit lieu, la rivière a-t-elle été nommée la Masse * ».
Son changement de résidence avait encore procuré d'autres avantages à Louis : outre qu'à Amboise, le logis était mieux aménagé et plus confortable qu'à Loches, la présence de la Reine et des Enfants de France y faisait la vie animée et gaie ; de plus, pendant l'automne de i433 et l'hiver de 1434» Charles VII y prit séjour assez fréquemment ^ et alors le château s'emplissait du bruit des affaires ; c'était entre Amboise et Tours de continuelles allées et venues de courriers ou de visiteurs; presque tous les jours, les Elus de la
* Ant. Astesan, Eloge descriptif...^ p. 573.
2 Voy. le Chroniqueur de l'Amasse, (xii° siècle), cité par l'abbé R. F. Kenou, LaVille d'Amboise, (Amboise, 189a, in-8**). Cf. aussi L.Rcy, Amboise, son histoire, ses grands hommes, (Amboise, 189a, in-80). — L'abbé C. Chevallier, Inv, anal, des Arch. corn,, (Amboise, 1874, iii-8«).
3 Arch. mun. de Tours. Comptes de la Ville, année i433-i434» t. XXV, fol. 100, 101, etc.
grande ville envoyaient des lettres au Roi, à quelqu'un de ses ministres ou de ses secrétaires. Le plus souvent, les messagers venaient prendre des ordres, apporter des félicitations, des remerciements; mais parfois ils étaient chargés de transmettre des doléances, de remontrer au Roi ce les tirannies et orribles maulx que avoient fait et faisoient les Ecossois et autres gens d'armes et de trait logés aux environs de Tours au pauvre peuple de la ville et aux habitants des campagnes * ». A Amboise enfin, le budget de la Maison du Dauphin était assuré : par lettres royales, datées de septembre i433, Charles VII avait accordé à la Reine a pour la dépense et autres affaires de notre dict fils, » toutes les recettes, finances droits et profits de la couronne dans la province du Dauphiné et dans les comtés de Diois et de Valentinois^; et Jean Bernard, conseiller du Roi, avait été nommé Trésorier de la Reine et du Dauphin ^ Malheureusement, les terres de ces provinces étaient grevées d'hypothèques ; à plusieurs reprises, Charles avait aliéné des parties de son domaine en Dauphiné, et récemment encore, il avait engagé des terres dauphinoises pour douze mille florins. Mais le nouveau Conseil prit soin que la Reine et le Dauphin pussent jouir de reve-
* Comptes de la ville de Tours, t. XXV, f^ 10 1 r'^.
* Ordonnances des liais de France.,., t. XIII, p. 190.
' Lettres de Charles VII, datées de Tours, 4 octobre i433, copie dans Le Grand, Histoire de Louis XI (ms), pièces just., Bibl. nat., f. fr. 696S, fol. 10.
lo8 LES ORIGINES. l'eNFANCE
nus francs de charges : tous les dons, transports, aliénations et engagements laits antérieurement en Dauphiné, dans les comtés de Diois et de Valentinois furent révoqués et repris ; des lettres royales du 24 octobre i433 donnèrent commission à Jean Girard, Jean Bernard, Etienne Guillon, Président du Conseil Delphinal, et Aynard de Blecterens de se rendre sur les lieux pour y exercer ces reprises. Afin qu'aucune des sommes destinées à l'entretien et à l'éducation du Dauphin ne pût être détournée, l'Ordonnance fixa, avec une extrême précision, la tâche des commissaires : ils devaient se faire apporter par les propriétaires des terres aliénées les lettres et titres d'aliénation, et, après en avoir conféré avec le Gouverneur du Dauphiné ou son lieutenant et les Conseillers delphinaux, ils devaient dédommager les créanciers argent comptant. De plus, ils avaient à réviser les comptes du Trésorier du Dauphiné, des châtelains et de tous les officiers, et à exiger que les taxes échues et non encore encaissées, fussent incontinent versées aux mains du Trésorier de la Reine qui les emploierait en rachat de terres aliénées K
Le premier des diplômes expédiés au nom du
* Ordonnances des Hois de France,.., t. XIII, p. 190-191.
Dauphin Louis est daté d'Amboise (6 avril i434)r et adressé « à nos amés les doyen et chapitre de l'église de Reims* ». Le Dauphin leur rappelle que, d'après un induit du pape, tous les clercs à son service sont autorisés à jouir des bénéfices qu'ils peuvent posséder dans telle ou telle église, alors même qu'ils en sont absents ; et il demande que cette indulgence soit appliquée à Jean Majoris, son précepteur et son confesseur, depuis plus de trois ans attaché à sa personne, et qui demeure auprès de lui ; il prie donc les doyen et chanoines de laisser à celui-ci la jouissance de tous les revenus et émoluments provenant de ses prébende et canonicat dans Téglise de Reims. Dans cet acte rédigé en latin suivant les formules ordinaires de la Chancellerie royale, nous trouvons le premier témoignage de Taffection que Louis portait à son maître.
Ce séjour à Amboise compta parmi les rares bons souvenirs que Louis conserva de son enfance ; il se montra toujours reconnaissant à cette résidence des premières impressions de paix et de sérénité qu'il y avait éprouvées. Dans les débuts de son règne, c'est à Amboise qu'il demeurera le plus volontiers, donnant aux habitants desmarques d'estime et de confiance ' ; en pleine guerre du Bien public, il leur remettra la garde
' Ce diplôme a été publié par Dom Martène et Dom Durand, Thesauras novus Anecdotorum, (Paris 1717, 5 vol. in-P>), t. I, col. 1781»
' Et. Cartier, Amboise en i465» p. 4-5.
IIO LES ORIGINES. l'enfance
de la Reine Charlotte de Savoie (i46j) * ; c'est au château d'Amboise agrandi, embelli et fortifié que Charles VIII naîtra et passera son premier âge. En 1473, Louis XI parlait encore avec tendresse de ce ce chastel » où il avait été nourri dès sa jeunesse* ; pourtant il semble bien que le Dauphin n'ait demeuré qu'un an à Amboise, d'octobre 1433 à septembre i434i car, vers la fin de l'été de i434î Charles VII décida d'entreprendre un grand voyage dans l'est et dans le sud de son royaume. Or, il avait été question de Louis dans la récente assemblée des Etats Généraux, on v avait fait l'éloge de ses qualités précoces ® ; le Roi pensa à l'emmener avec lui, mais auparavant, il fallait le présenter aux bourgeois de la ville de Tours, et c'est en septembre même qu'eut lieu *< le nouvel et joyeux avènement » du Dauphin en cette cité.
Depuis douze ans. Tours prodiguait à la cause royale, les marques de son dévouement; Charles VII, aux temps de sa plus grande détresse, en avait obtenu de l'argent et des soldats, et, en toutes circonstances, Marie d'Anjou s'y était sentie entourée d'affection et de respect. En récompense de cette fidélité, le Roi avait fait
* Et. Cartier, Amboise en i465, p. 4-5.
2 Lettres de Louis XI, datées d'Araboise, du 7 juin 1473, ordonnant de bâtira, l'intérieur de la ville, une nouvelle église de Saint- Florentin, publ. par Tabbé C. Chevallier, dans les Archives d'AmhoisCj p. 1-3.
3 Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. II, p. 3o2.
LA PETITE ENFANCE m
de Tours la capitale de ses Etats. Le Dauphin y fut accueilli avec des transports d'allégresse par les bourgeois et le peuple ; des cadeaux lui furent offerts avec forces révérences * : six hanaps d argent fort lourds, dorés et émaillés au fond à ses armes ^; dix aunes de tabliers, en laine de cinq quartiers, et dix aunes de « longiers de meismes, de fin lin, beaux et honnestes et bien déliez, et douze longières à une pièce, chacune longière d'une aune de long, encores plus fines et déliées ^ ». En retour de ces présents, les Élus priaient le Dauphin « d'avoir pour recommandez les gens d'église, bourgoiz et habitans de la ville et du païs d'environ * ».
Contrairement à ce qui avait été projeté, Louis ne fit pas partie du voyage du Roi, mais il resta à Tours de i434 à i436, soit jusqu'à sa treizième année; sans doute, son père avait jugé qu'il n'était pas encore capable de supporter les fatigues de longues chevauchées, ou qu'il ne pouvait, sans inconvénient, interrompre alors ses études.
* Cf. Reg. mun. de la ville de Tours, t. XXV, f*^ 167 v®.
* Pierre Berart, maître particulier de la monnaie de Tours, reçut, pour avoir fourni les dits hanaps, la somme de cent cinquante deux livres, un sol, huit deniers tournois.
* Ce linge fut acheté de Thomas Fermé, « marchant demeurant à Tours et payé trente-six livres, dix sous tournois ».
* Rcg. mun. de Tours, t. XX V, P> 167 v«.