LES GOUFÉRENGES DE CHALONS
une lettre pleine de menaces * ; avec plus d'insolence que jamais, il exigeait réparation pour les torts et griefs qui lui avaient été faits et déclarait qu'il saurait bien obtenir par la force ce que « par amours ne peut estre fait »... « et vous souvengne de mes gens lesquels vous avez prins et fait mourir pour avoir prins les ennemis du Roy nostre seigneur » ; il concluait : a si vous avez failli à votre entreprise, ne vous en veuillez courroucher, mais si je fais à la mienne, le me veuillez pardonner », et fièrement il signait Charles Desmarets^ Ecuycr du Roi et Maître (T hôtel de Monseigneur le DauU phin^.
N'a-t-on pas tout lieu de croire qu'eux aussi, ils se savaient ou se sentaient encouragés par quelque haut et puissant personnage % ces soldats du Dauphin, débris de l'armée d'Alsace, campés aux environs de Langres qui, au moment même où, à Châlons, les diplomates décidaient l'évacuation immédiate de Montbéliard, se mettaient en marche sous le prétexte de rejoindre la garnison de cette ville et qui, en réalité, voulaient traverser le duché
* Le texte de cette lettre se trouve aux Archives de la Côte-d'Or, B. 11907.
' Le mëmoire des ambassadeurs bourguignons disait à ce sujet : « Le capitaine dudit lieu [de Dieppe] a envoyé lettres à ceux de Bruges et de TEscluse contenant defliance ». Chronique de Mathieu d'Escouchy, t. III, p. 100.
^ Il est très probable que cette fois encore le Dauphin avait recours aux procédés d'intimidation qui lui avaient si bien réussi lors des conférences de Reims. Voy. à ce sujet la lettre de Thiébaud de Neufchàtel à l'évéque de Verdun, datée du 9 avril. Bibl. Nat., f. fr. 6965, fol. a46 et suiv.
de Bourgogne pour y « bouter feux » et commettre tous les maux possibles ' ; si bien que la noblesse du pays prenait les armes pour leur barrer la route* et que la duchesse Isabelle, instruite de ces faits % se voyait contrainte de demander au Dauphin son intercession * ; celui-ci promettait de donner aux Ecorcheurs Tordre de s'arrêter', mais il est permis de douter s'il tint sa promesse car les Routiers et les maraudeurs continuèrent leurs pilleries*.
Vainement aussi, le i3 mai, les ambassadeurs bourguignons présentaient aux Conseillers du Roi de nouvelles doléances sur les souffrances subies par les pays d'Artois et de Picardie « au retour des gens de guerre qui furent en la compagnie de
^ Instructions de la duchesse..., publ. par A. Tuetey, dans les Documents sur Les Ecorcheurs.,., t. II, p. 190. — Compte de Jean de Viseu. ibid., p. 88.
* Salins le Héraut est envoyé, le i5 mai, parle maréchal de Bourgogne (1 devers pluseurs chevaliers et escuiers demourans es mettes du pais de Bresse. Chaalonnois et ailleurs illecqucs, pour les diz chevaliers et escuiers faire mettre sus en armes ». — Compte de Jean de Yisen, dans Les Ecorcheurs, t. II, p. 88 — Ibid., p. 89-90.
^2% mai. Voyage de Michel Garnier... vers la duchesse à Châlons : « touchant la preservacion des pays et subgiez des pays de Bourgoingne, » Ibid., p. 90.
♦ Instructions de la duchesse, publ. par A. Tuetey, Les Ecorcheurs..., t. Il (Documents) p. 190 : «... la grant diligence et poursuiclo que madame a taicte, et la peine qu'elle a eu pour destourber que les gens du Roy ne passassent pour aler a Montbéliart et comment à Monseigncurle Daulphin elle a envoie hastivement. .. »
^ Ihid . — Le Dauphin envoya « Jehan d'Olon devers les dis gens d'armes et madicte dame Jehan Viguier devers mondit seigneur le mareschal (de Bourgogne) ».
• Mesures prises pour résister aux Ecorcheurs et les « rebouter • en juin i445. Compte de Jean de Visen dans les Doc. sur Les Ecorcheurs.,., t. II, p. 91-92.
LES CONFÉRENCES DE ClIALONS 4 '7
Monseigneur le Daulphin au voyage de Dieppe* », le jeune Prince faisait la sourde oreille.
La duchesse Isabelle, comprenant qu'elle ne parviendrait pas à réduire la mauvaise volonté de Louis, dépêcha Philippe de Courcelles, bailli de Dijon, à son mari, afin de lui révéler d'où provenait la lenteur des négociations% et de le prévenir que « pour avoir conclusion certaine », il fallait attendre la venue du Roi. Le messager entretiendrait le duc « du fait de Monseigneur le Dauphin et des paroles que lui et madicte dame ont eues ensemble^»; il rapporterait quelle avait été l'attitude du Prince dans les débats au sujet de Montbéliard, et mettrait son maître en garde contre les pièges de cet audacieux adversaire. Par ces instructions*, Isabelle témoignait d'une singulière
^ Cf. Double des uouvellcs doléances baillé aux gens du Conseil du Roy... de la part de Monseigneur le duc de Bourgoiugne, publ. par Beaucourt, preuves de La Chronique de Mathieu d Escouchy, t. II, p. III. — « Et en oultre, au retour des gens de guerre qui furent en la compnignie de Monseigneur le Daulphin ou voyaige de Dieppe, furent faitz dommaiges innumcrables par les diz gens de guerre èsdiz pays d'Artois et de Picardie... Car ilz prenoiout et tuoient hommes, les autres rançonnoient, efforçoient femmes, boutoient feux, abatoient et descouvroient maisons, bruloient les blefz et autres vivres et meubles... qu'ilz dommageaient les diz pays d'Artois et de Picardie... plus de II«^ mille escuz d'or. »
* Voy. Instructions et mémoires pour Philippe de Courcelles, bailli de Dijon, envoyé présentement par devers Monseigneur le duc de Bourgongne et de Brabant de par madame la duchesse sa compaignc (mai 144^)) publ. dans les Documents sur Les Ecorcheurs..., t. II, p. 188.
' Ibid.y p. 191.
* Suivant ces instructions le bailli de Dijon devait avertir Philippe de Bourgogne « qu'il lui plaise non octroyer à monseigneur le Daulphin le consentement de l'aide que celui-ci requeroit à lever sur les pays d'Amiens et autres... es marches de Picardie,... jusques le fait de mondit seigneur le Daulphin et la widenge dudit Montbé-
4*i8 CAMPAGNES ET NÉGOCIATIONS DU DAUPHIN
clairvoyance : elle soupçonnait Louis de jouer ce double jeu : en même temps qu'à Ghàlons, il opposait aux propositions de la duchesse de continuelles fins de non-recevoir, il entretenait sans doute à Bruxelles quelque émissaire secret chargé de persuader au duc que Toctroi de l'aide désirée rendrait le Prince plus traitable sur les autres questions; bref, la duchesse croyait le jeune Prince très capable de se livrer sur la cour de Bourgogne à des tentatives de chantage.
Cependant Louis triomphait, du moins il pouvait se croire maître de la partie, les cartes de» partenaires lui semblaient être brouillées à souhait ; le conflit franco-bourguignon était maintenant inextricable, et le jeune Prince se flattait que son père et son oncle le prendraient tout à l'heure pour arbitre des questions qui les divisaient ; n'était-il pas le seul médiateur possible ? Cette fois encore, il se trompait.
L'arrivée de Charles VII changea le cours des négociations*. Le Roi qui, sincèrement, désirait la solution pacifique des litiges, mais qui, comme toujours, hésitait à imposer sa volonté» éprouva le besoin de consulter au préalable ; il se garda bien
liart soient widez. Car ma dite dame a espérance <fae, moiennant l'octroy dudit ayde, mondit seigneur le Daulphiii se pourra conten> ter des doléances qu'il a faictes des dommaiges qu'il dit avoir soutenuz en Bourgoingne et aussi de la widenge dudit Montbéliart » Ibid., p. 189-190.
^ Charles VII, le Dauphin et la Cour s'installèrent alors an ckâteau de Sarry-lès-ChÂlons, situé à une lieue de la rille, et qni était le logis de 1 évêque.