LES CONFÉRENCES DE CHALONS
de prendre conseil de son fils dont la mine sournoise le mettait en défiance ; il s'adressa à ses inspirateurs ordinaires etimmédiats, Charles d'Anjou, comte du Maine, et René, roi de Sicile. Or, ceux-ci, très soucieux sans doute des droits de la Couronne de France, Tétaient beaucoup plus des intérêts de leur Maison ; naturellement, ils désignèrent à Charles VII Tafifaire de Lorraine comme la plus urgente.
La fleur de sa chevalerie fauchée au champ de Bulgnéville, cinq années passées dans les prisons de Bourgogne, son établissement dans le Royaume des Deux-Siciles à jamais compromis du fait de son retard à en prendre possession : René d'Anjou trouvait que c'était avoir assez payé une aventure vieille de dix ans et dans laquelle le bon droit avait été du côté du vaincu*. Ruiné par ses malheureuses campagnes en Italie, rentré en France précisément pour y rétablir ses finances en exploitant ses domaines* et en tirant le plus grand profit possible de son influence sur Charles VII, il n'était pas en mesure d'acquitter sa dette envers le duc Philippe ; aussi usa-t-il de son crédit pour que le litige entre lui et la Bourgogne fût considéré comme une affaire française; son frère Charles, comte du Maine, seconda ses desseins et servit ses intérêts, si bien que le Roi fit mettre la question lorraine en délibération
* Voy. Lecoy de la Marche. Le Roi René^ t. I, p. 8i-i36. 2 Id,, p. i37-tAa3.
avant toutes les autres*. Mais quand les Conseillers français essayèrent de conclure au bon droit de René d'Anjou, ils rencontrèrent une forte résistante : la duchesse de Bourgogne se montra hostile à toute concession, et continua d'exiger le paiement intégral de la rançon due par le duc d'Anjou, beaucoup de temps passa en d'oisives discussions ; enfin, frappée de l'insistance des Princes et du Roi lui-même pour obtenir gain de cause en cette affaire, Isabelle démêla que cette question était pour ce dernier beaucoup plus importante que celles qui intéressaient plus particulièrement le Dauphin. Elle fit part au duc Philippe de son observation, et, après entente avec lui, elle remit le 24 juin à Charles VII un Mémoire conciliant. Douze jours après, la paix fut signée (6 juillet) : le Dauphin en faisait tous les frais*.
René d'Anjou recevait quittance des quatre cent mille écus d'or, montant de sa rançon, et obtenait la restitution des places de Clermont^ et de Neufchàteau que le duc de Bourgogne tenait en gage depuis 1433, il se trouvait ainsi reconnu, en fait,
^ Cf. Beaucoiirt, Histoire de Charles VU, t. IV, p. i33. — A. Tue- Icy, Les Ecorcheursy t. I, p. SSg. — Lecoy de la Marche, Le Roi René y l. I, p. 246»
- Cf. Réponses remises au Roi de France parla duchesse de Bourjçot^c, pour arriver à la conclusion du traité, — publ. par A. Tuctey, dans Les Ecorcheurs, t. II (Documents), p. 188-191. Voy. aussi Bcaucourt, Histoire de Charles VU, t. IV, p. iî4-i^7. — A. Tucley, /. c, 1. 1, p. 359-361. — Lecoy delà Marche, Le Roi René, t. I, p. ^47-
■* Clermont-eii-Argonnc, ch.-l. de cant., arr. de Verdun, dép. do la Meuse.
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par son ancien adversaire, légitime possesseur du duché de Lorraine. Par contre, le Dauphin Louis devait jurer en son entier et promettre de garder à toujours le Traité d'Arras, il donnerait de sa ratification des lettres-patentes, scellées de son sceau delphinal et son exemple serait suivi par René d'Anjou, par Charles, comte du Maine, et par tous les autres seigneurs français qui n'avaient point encore prêté serment à cette paix ; de plus, la place de Montbéliard devait être remise aux Comtes de Wurtemberg et ni le Roi, ni le Dauphin ne la pourraient reprendre sans le consentement et la volonté expresse du duc de Bourgogne; en conséquence, ordre devait être donné aux troupes françaises de Tévacuer, Tartillerie royale qui s'y trouvait serait conduite soit à Langres, soit à Chàlons ; il était encore stipulé que s'il arrivait que Montbéliard fût remis entre les mains du duc de Bourgogne, celui-ci ne s'en dessaisirait en faveur des Comtes de Wurtemberg qu'après en avoir reçu les quittances scellées et les inventaires que le Dauphin leur avait donnés en Août i444; du reste, Philippe de Bourgogne garderait Ciermont et Neufchàteau jusqu'à ce que la restitution de Montbéliard fût effectuée*.
Ainsi, le Dauphin était joué : non seulement on ne le chargeait pas d'organiser l'évacuation de la
* Réponses remises au Roi de France, pour arriver à la conclusion du traité, dans les Documents sur Les Ecorcheurs, t. II, p. 191-197.
place dont il avait su s'emparer, mais ces mots « s'il arrivait que Montbéliard fût remis aux mains du duc de Bourgogne », infligeaient à l'amourpropre du jeune Prince une dure humiliation, ils laissaient entrevoir comme possible la main-mise de Philippe sur la belle forteresse des Marches de Franche-Comté ! C'était là l'éventualité que Louis redoutait le plus ; en attendant, sans prendre ses avis, on avait arrêté tous les détails de l'évacuation ^ : à la fin de Juillet, Joachim Rouhault, chambellan du Dauphin, installé par lui, on s'en souvient, capitaine de Montbéliard, devait, a avec les gens de guerre estans de présent en garnison » audit lieu, quitter la ville ^ ; aux troupes, il était interdit de faire « aucunes courses, dommaiges ou apatiz sur les pays et subgez bourguignons '» . Dès que Rouhault et ses soldats seraient partis et que l'artillerie aurait été dirigée sur Troyes, la forteresse serait remise en la garde de Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, comme main tierce, jusqu'à la fin de Septembre, aux frais et aux dépens du duc de Bourgogne^; si, à cette date, les Comtes de Wurtemberg n'avaient pas repris possession de leur ancien domaine, la garde
^ Convention du 6 juillet i445, conclue entre Charles VII d'une part, la duchesse de Bourgogne et le Conseil du duc de Bourgogne d'autre part, pour régler Tévacuation de la place de Montbéliard, texte, publ. dans les Documents sur Les Ecorcheurs^ t. II, p. aoi-
2 Convention... /. c, p. aoi.
^ Ibid.
* Convention. ..,/. c, p. aoa.