LES CONFÉRENCES DE CHALONS
de Montbéliard serait transférée à Jean de Créqui, chambellan du duc Philippe et chevalier d'honneur de la duchesse Isabelle. Ce seigneur et ses gens occuperaient la place, « pour et au nom du roi de France* }d était-il écrit dans la convention, mais, en réalité, au profit du duc de Bourgogne, puisque les canons nécessaires à la défense de la forteresse contre toute attaque « des Alemans, Suisses ou Savoyens », et contre tout retour offensif des anciens soldats du Dauphin' seraient fournis par le dit duc* ; enfin, donnant donnant, Philippe s'engageait à rétrocéder Clermont et Neufchâteau à René d'Anjou dès que la remise de Montbéliard à Jean de Créqui serait un fait accompli, c'est-à-dire lorsqu'il pourrait se croire le maître de cette place*
Tout à rheure on verra que les choses ne se passèrent pas exactement comme les diplomates bourguignons l'avaient prévu ou réglé ; plusieurs incidents inattendus consoleront un peu le Dauphin.
Après avoir ainsi terminé l'affaire de Montbéliard, Charles VII et la duchesse Isabelle, tous les deux pressés d'en finir, ajournèrent la solution
* Convention,... /. c, p. aoa.
* Ihid., p. ao5.
' Ibid, « Item, et sera tenu mondit seigneur de Bourgogne baillier et prester à mesdis seigneurs de Saint-Pol et de Créqui artillerie pour garder la dicte place pendant qu'elle sera esdictes mains tierces, laquelle il pourra recouvrer en rendant la dicte place au seigneur. »
* CouTention..., /. c, p. 2o3-io4-
de la plupart des autres litiges : a la matière de Dieppe, comme les indemnités réclamées par le Dauphin » restaient en souffrance* ; celui-ci était donc loin de partager la joie que causait à tous la signature de l'accord qui écartait pour longtemps tout danger de guerre. Quand, le 7 Juillet, le chevaucheur bourguignon, Poncelet de Vaissy, partit de Cliâlons pour Dijon, porteur des lettres qui annonçaient au Conseil de Bourgogne que « par la grâce de Dieu, paix était faite entre le roi. Monseigneur le Dauphin et autres seigneurs du sang royal, et mondit seigneur le duc' », Louis, le cœur envahi par d'amers regrets, et Tesprit plein de sombres pensers, se sentait étranger ou hostile à tout ce qui l'entourait. Il affecta cependant une attitude résignée; lui qui, quelques semaines auparavant, avait le verbe si haut, paraissait maintenant se soumettre aux décisions de son père : c'est qu'il craignait de donner l'éveil sur ses récentes menées. Le mois précédent, en effet, il avait commencé d'ourdir un complot contre les favoris et les ministres de Charles VIL L'obscurité la plus épaisse enveloppe cette conspiration' ; on peut seulement assurer que Louis conçut alors Tespoir de supplanter les conseillers intimes
^ Voy. Réponses remises au Roi de France... pour arriver à la conclusion du Irailé, dans les Documents sur Les Ecorcheurs. ..y t. II, p. 196-197. — Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. IV. p. i36-i37.
2Arch. delà Côtc-d'Or, B. 11906, f«. 3\-o.
^ Voy. Beaucourt, Histoire de Charles Vlly t. IV, p. i38.
LES CONFÉRENCES DE GHALONS /f^S
du Roi, car, quelque temps après, il confessa qu'il s'était vu à Chàlons sur le point d'obtenir une grande part d'autorité*. D'ailleurs le jeune Prince estimait que, tout bien considéré, sa situation n'était point mauvaise : si Charles VII et la duchesse Isabelle avaient renvoyé à plus tard l'examen de ses réclamations personnelles, ils avaient, du même coup, ajourné le règlement des indemnités dues par lui pour les désordres commis par ses soldats aux Marches de Picardie et de Franche-Comté. Quant à Montbéliard, le duc Philippe ne l'avait pas encore, et Ton pouvait peutêtre empêcher qu'il ne l'eût jamais. En effet, à la date fixée, la ville ne vint pas aux mains du Sire de Créqui, par suite d'un enchevêtrement de conjonctures, en apparence fortuites et bizarres, dont le Dauphin peut bien avoir tenu les fils : Joachim Rouhault était non seulement son lieutenant, mais sa créature, et comme tel, il était redouté ; aussi Monseigneur le Comte de Saint-Pol, « ordonné par lettres royales en lieu et place » de ce capitaine pour fin juillet, déclina cette mission, se disant « présentement occupé devers Charles Vil par de grans affaires », et se fit remplacer par son cousin Messire Gauwain d'Orémiaulx, seigneur de Bailleul et des Annuettes, « personne notable et d'autorité^ » ; mais celui-ci n'entra point dans Mont-
' Déposition d'Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, publ. dans les pièces just., éd. du Jouyencely t. Il, p. 323.
^ Lettres de Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, a4 juil-
4'|(> CAMPAGlIfiS ET KEG0CIATI05S DU DAUPHIN
béliard, car Joachim Rouhault déclara qu'il gardait la ville telle qu'il Tavait reçue du Dauphin pour ne la rendre qu'aux légitimes seigneurs, les Comtes de Wurtemberg, et il tint bon^ Vainement Pierre de Beauffremont, chambellan et conseiller de Philippe (substitué au Sire de Créqui) fit préparer là lettre qui lui livrait Montbéliard*, la signature royale y manquait ; au moment qu'elle allait être apposée' un chevaucheur de 1 ecurie du duc partait de Dijon pour Jussey, afin d'y porter à Thiébaud, maréchal de Bourgogne « nouvelles du Conseil de Dijon touchant les lettres que Joachim Rouhault avait écrites sur le département de ceux de MontbéliardS>, la restitution de la ville aux Comtes de Wurtemberg était donc chose faite.
let 1445, publ. par A. Tuetcy, dans les Documents sur Les Ecorcheurs..., t. II, p. 207-211.
^ Voy. A. Tuctey, l^s Ecorckeurs, t. I, p. 363.
- Engagement formel, pris par Pierre de BeaufTremont de garder iidcMemont la place de Montbéliard, octobre i44^> la date du jour est eu blanc. — Texte dans les Doc. sur Les Ecorckeurs.,,, t. II,
p. 2II-2l4-
' A. Tuetey, Les EcorckeurSy t. I, p. 363,
^ Quittance d'Etienne Boilletet, chevaucheur d'écurie du dnc^ 5 novembre i445, publ. dans les Doc. sur Les Ecorcheurs..., t. II, p. 219-220. — Au verso de l'Engagement de Pierre de Beauffreniont, octobre i44^> ^^^ écrit de la môme main que le texte. « Geste lettre n'a point été scellée par mons^^ de (Jhamy, pour ce que des paravant qu'elle ait esté apportée, Montbéliart estoit remis en robcissancc des contes dudit Montbéliart..., par quoy elle n'est point venue en la main de mons** de Chamj, et aiusy n'a esté aucun besoing que la seellast ». Les Ecorcheurs, t. II, p. 214. — Compte de Jean de Visen. octobre 1445 : A Salins le hérault, la somme de dix francs, pour son voyage à Montbéliard « pour conduire Joachin Rouai et ceulx qui sont avec lui audit Montbéliart par aucunes marches du pays de Bourgoingnc, pour ce qu'ils se vueillent vuidier dudit Montbéliart. » — liid,, p. 93 et P- 97-98.