‹ La jeunesse de Madame de La FayetteChapitre 10 sur 24 · LE PETIT JEU DES PORTRAITS · texte numérisé non relu

LE PETIT JEU DES PORTRAITS

pas d'autres. Ni le ^^ oetobre ni précédemment elle n'annonçait le projet de quitter l'Auvergne, où on ne la revit plus jamais. Tous les détails manquent. C'est grand dommage. Nous aurions ici le secret du mystère qu'il y a dans l'existence de cette jeune femme* Elle change brusquement sa destinée. M. de La Fayette commence de disparaître. Il ne mo'urt pas : il vivra encore de longues années; mais à peine ontendra-t-on parler de lui, de loin en loin, très vaguement.

Au moment des fiançailles de M"* de La Vergue et de M. de La Fayette, une chanson courut, qui prédisait que l'époux € irait vivre en sa terre — comme monsieur son père > et que la femme ferait < des romans à Paris — avec les beaux esprits ». Voilà ce qu'il advint.

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SB8 BONS AMIS LBS SAVAMTS

Efl 4659, M** dé La Payettô fit deux nôuteatijc âmîs, et qui étaient amis entre eux, tous deut amis de Ménage, et beaux esprits, Huet et Segrais.

Pierre-Daniel Huet sera plus tard, dans la littérature et la pensée de son époque, un très grand personnage, qu'il n'est point aisé de remettre en faveur, parce qu'il a écrit surtout en latin et sur des problèmes qui ont perdu, non leur importance, mais leur attrait. Il était un savant et un philosophe parmi les plus illustres. Sa renommée allait, hors de France, en tous pays où l'on appréciait la dialectique et l'érudition. Les philologues de Hollande le louaient à Tenvi. Leibnitz écrivait : « Je suis vain d'apprendre qu'il se souvient de moi. Quelqu'un me dit que nous aurons bientôt de lui un ouvrage intitulé Concordia rationis et fidei : tout ce qui vient de cette main est exquis et fera honneur à notre siècle devant la postérité. » Leibnitz vantait son « jugement incomparable »

^grettait de n'avoir pu lui soumettre ses remarques

SES BOHS AVIS LBÉ SAVANTS

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sur la première et la seconde partie des Principes de Descartes.

Quand il mourut, son biographe d'Olivet fit ce compte. Studieux dès l'enfance, Huet vécut, à peu de jours près, quatre-vingt-onze ans; la fortune lui accorda tout le loisir de ses journées et il ne fut presque jamais malade ; à son lever, à son coucher^ dans les moments où il devait se redresser de sa lecture, il se faisait lire par des valets : de sorte qu'il a ^té, de tous les hommes, celui qui a le plus étudié. D'ailleurs, il portait allègrement son poids énorme de science. Et Brunck, dans ses notes sur VAnthologiey l'appelle Flos episeoporunij la fleur des évèques.

Il a bien été cet évèque en effet, deux fois évèque, et cependant évèque à peine. En 1685, à cinquante* cinq ans, il fat nommé au siège épiscopal de Soissons et, avant d'aller à Soissons, permuta pour Tévèché d'Avranches, qui ne lui faisait pas quitter sa province -ûo Normandie. Mais la cour de. France et la cour de Rome étant en bisbille, ses bulles n'arrivèrant pas et il ne fut sacré que sept ans plus tard. Au bout de sept ans encore, il se démit d'une charge qui le diver* tissait de l'étude; et, selon ses mots, c débarrassé du fardeau de Tépiscopat >, revint à n'être, jusqu'à sa mort, qu'un homme qui étudie.

On parle toujours de lui sous le nom de l'évèque d'Avranches ; mais, évèque d'Avranches, c'est ce qu'il a le moins été : lors de son sacre, il a soixante-deux ans ; et, après qu'il a déposé son fardeau, il lui reste vingt-deux années à vivre. Même, il n'a été prêtre que sur le tard, au mois de décembre 1676, à quarante-six ans passés. Avant cela, qu'est-il? Une sorte de laïc. Il avait reçu la tonsure, en 1656, des mains

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de François de Harlay, archevêque de Reuen et, quelque temps après, les ordres mineurs, des mains de révoque de Bayeuz. Les ordres mineurs ne l'engageaient pas : et il hésitait à mener plus loin sa ▼ocation, qu'il sentait incertaine*

Il était fils d'an protestant qu'un jésuite sut convertir en examinant avec lui les points controversés. If. Huet le père, homme réfléchi et loyal, reconnut soa erreur et, sorti du € bourbier de l'hérésie », devint premier marguillier de l'éi^lise Saint-Jean de Gaen. M. Huet le flls examina également les points controversés et, au cours de son examen, faillit tomber dans le bourbier, car il avait trouvé quelque faiblesse dialectique aux arguments édifiants du Père Petau. Il surmonta cette indécision; il inventa les arguments que les apologistes ne lui fournissaient pas et demeura constamment fidèle à une orthodoxie parfaite.

Ge n'est pas le manque de foi qui le détourna long* temps d'accomplir sa destinée religieuse, mais le manque d'une ferveur toute consacrée à Dieu. Sa ferveur étaitindéfinimentpour l'étude. Or, il étudiait les problèmes qu'il a posés dans %ek Démonstration évangéligne ou dans ce Traité philosopkiqtêe de la foi" blesse de V esprit humain qm sacrifie à la .rigueur de la foi révélée le vain effort de la raison. U étudiait les subtiles questions de géographie et de topographie selon là Bible qui, patiemment résolues, l'ont mené à déterminer Lemptacemeni du paradis terrestre. Dé telles études ne l'écartaient pas de la religion, diraiton l... liais saint Augustin se confesse, comme d'un péché, du plaisir que loi fait, à l'église, le chant des psaumes, si quelquefois le chant le touche plus que

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k. ebose qui e»! chantée. L'érudition de Pierre-Daniai Haet tendait à la vérité divine : mais, plus encore que b vérité divine, il aimait i'érudilîoa. lia déploré eetle frivolité qui l'empêchait de se donner à Dieu sana réticence* U subissait comme un châtiment cette € lâche tiédeur pour les choses du ciel » ; et il s'est accusé comme d'un vice de ce qu'il appelait « ma pas* sion iauaaodérée des lettres » : mais il se livrait à sa passioa» sinon sans remords, du moins avec délices.

Ge fut Ménage qui le présenta, en 1659, à M""^ de La Fayette. Il était de dix-sept ans plus jeune que Ménage. En i65d, au retour d'un voyage en Suède, où il avait accompagné son compatriote normand Samuel Bochart, grand érudit, son mattre, et qui appartenait à la religion prétendue réformée, il s'était arrêté à Paris pour faire connaissance avec ce que la capitale possédait de savants honoirés* Ménage l'accueillit ; et ils lièrent une amitié qui, jusqu'à la mort de Ménage, plut à l'un et à l'autre. Ménage,. dit-il dans to CommeHiaire latin de sa vi^, le conduisit chex Marie-Madeleine de La Vergne de La Fayette, dont ce poète a chanté la beauté, les grâces, l'esprit, l'élégance à parler et à écrire; et justem^it! ajoute-t-il : qucri en effet de plus poli, de plus achevé, de plus fin que les ouvrages et les propos de cette jeune femme qui n'écrivait que par jeu ?

Nous avons un portrait de Pierre-Daniel Huet, composé Tannée précéd^ite, comme il avait vingthuit ans. C'est l'un des Diven pcrtraiti que réunit Segrais pour obéir à Mademoiselle. iSt, le peintre, ce fut Murie'-EiéoiMre de Rc^iaa, âlie de la iMlle Mont~ bason. Bile était alors abbesse de ia Trinité 4e Gasii, Fune de ces abèessos qui ne vivaiimt pas Me loin du

monde : mais elle était pieuse et, dans le monde comme à l'abbaye, sans reproche. En 1658, elle avait trente ans : elle et Pierre-Daniel Huet, échangèrent leurs portraits, c Vous ayez le teint blanc, mêlé d'incarnat et extrêmement vif, dit à l'abbesse le futur évêque. On ne peut imaginer de plus beaux cheveux que les vêtres... N'ayant jamais vu votre gorge, je n'en puis parler ; mais, si votre sévérité et votre modestie me voulaient permettre de dire le jugement que j'en fais sur les apparences, je jurerais qu'il n'y arien de si accompli. » Galante conjecture et la rêverie d'une imagination qui, un instant, se distrait du créateur auprès de la chose qu'il a créée. Madame de Caen répliqua : c Vous êtes plus grand et de belle taille que vous n'avez bon air. Vous êtes mieux fait que vous n'êtes agréable. Pour votre esprit, vous en avez assurément autant qu'on en peut avoir; et votre esprit ressemble à votre visage, il a plus de beauté que d'agrément... Vous n'êtes pas pourtant incivil, mais votre civilité manque un peu de politesse... y Eh! Madame de Caen, l'abbaye ne l'a pas rendue inexperte en fait de mondanité. D'ailleurs, elle a de l'amitié pour ce jeune M. Huet, d'assez bonne nais** sance, d'un commerce parfaitement sûr, et qui a une grande réputation de savant.

Mais enfin, M. Huet, dans la société de Mademoiselle, a quelque chose de sa province et peut-être aussi quelque chose de son érudition. Avec tous les talents, l'intelligence la mieux ornée, et des vertus, il n'est pas né dans )es salons ; il ne fait qu'y passer : il est un homme de cabinet, qui se dépayse à tâcher d'être futile. Du reste, il est beau garçon, les yeux bleus, plus grands que petits, le front large, et il

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ressemble à cesvisages qu'on voit sur < les médailles qui représentent les hommes illustres : vous entendez bien <iué j'entends plut6t parler des grands philosophes que des conquérants ». Voilà l'ennui : de n'être pas un capitaine, dans le monde où il se fourvoie. Et lui ne s'en doute pas. Quand il s'avisera de recevoir les ordres majeurs, dans vingt ans, il réformera son costume et croira ne s'être montré jusqu'alors qu' c en habit de couret presque de guerre ». Pas du tout! Et l'abbesse l'a vu le moins guerrier qui fût. Elle lui dit : « Vous avez les mains blanches et Jia peau lisse... Vous avez le teint trop blanc et même trop délicat pour un homme.. • » Il était, à la vérité, fort pâle : et d'Olivet l'a remarqué.

Mais, la pâleur de M. Huet, Madame de Caen ne l'a pas comprise. Ce n'est pas une pâleur de femmelette. Huet, dans sa jeunesse, « n'avait pas de grâce à la danse ; mais il primait à la course, il était meilleur homme de cheval, il faisait mieux des armes, il sautait mieux, il nageait mieux que pas un de ses camarades ». C'était un normand leste et vigoureux. Seulement, lorsqu'il entra en érudition, sa règle fut sévère II savait qu'on ne travaille pas à moins de travailler tout le temps. Mais il aime tant l'étude qu'il ne veut pas qu'on l'accuse d'être mauvaise à la santé. Gomment, répond-il, c cette vie réglée, uniforme, paisible » ne serait-elle pas la meilleure? Pourvu que nous prenions un peu d'exercice ! et pourvu que nous n'avalions pas c une quantité d'aliments disproportionnée aux besoins d'une vie sédentaire » ! Il dînait sobrement, de viandes communes, afin de ne point exciter sa gourmandise ; point de ragoûts. Dans son eau, il ne mettait qu'une huitième partie de vin. Le

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soir, il se contentait d'un bouillon mëdicinml, dit bouillon rouge, et qui était l'invention du médecin de Lorme. Ce régime serait celui d'un couvent; mais ce n'est pas par esprit de pénitence ou de mortification que H. Huet l'adopta : c'est l'hygiène de l'étude. Conséquemment, il avait la pâleur de l'étude.

Sa règle ne lui réussit pas mal, puisqu'il a, vécu passé quatre-vingt-dix ans, travaillant jusqu'au dernier jour. En fait de maladie grave, îl n'a eu que celles que n'évite pas un homme laborieux; il a souffert des yeux, à force de toujours lire ou d'écrire d'une petite écriture fine et tassée, joliment dessinée. Les érudits ont très souvent une petite écriture: jolie, parce qu'ils aiment leur ouvrage et qu'au surplus l'imagination ne les emporte pas; et tassée, parce qu'ils ont beaucoup à noter, et des choses qui, n'étant pas très importantes, n'ont pas le droit de tenir beaucoup de place. 11 leur platt aussi que les menus détails ne débordent pas le principal, qui ne se perd que trop facilement.

Son ardeur au travail fut, comme il Ta dit, une passion, et qui le saisit dès l'enfance : m A peine avais-je quitté la mamelle, je portais envie à ceux ^ue je voyais lire 1 > Il n'avait guère dépassé douse ans qu'il eut achevé ses humanités. A dix-huit ans, il traduisait Daphnie et Chloë. Or, il songeait alors à entrer dans les ordres : il ne s'aperçut pas que Longue avait l'ingénuité polissonne, tant lui imposait la tangue grecque et l'occupait le soin de l'antiquité. Quelques années plus tard, aux environs de 1655, une courte velléité de dissipation le frôla. Il écrivit un roman, Diane de Caêlro ou le faux /neo. C'est une histoire éperdue de naiiveté. Don Alonzo s'étant -épris de la

belle Diane avant de l'avoir vue^ € C'est une erreur, dit la belle, de croire qnil faut Toir avant d'aimer*. • » A vingt-cinq ans, pr逻ervé par lee sentiments religieux et par Tétode, Pierre-Daniel ne connaît rien à l'amour et l'imagine d'une façon chîmëriqne et chaste» Ensuite, sous de vives impulsions, il conclura tout diiEâremment, avec un cynisme de savant qui ne perm^ pas que les voluptés le détournent de l'étude. H airelle désormais l'amour une maladie du corps et qui peut se guérir par la médecine. Il recommande les grandes suées et, le cas échéant, les saignées qui, emportant avec Thumeur les esprits enflammés, pur* gentlesang. Mais, à Tàge où nous le rencontrons, il est déniaisé ; il n^est pas encore cynique. Il ne méprise pas l'amour : il je traite avec assez de gaillardise.

Il demeure à Caen, sa ville natale. Ses parents lui ont laissé une aisance qui lui permet de ne faire aucun métier : de sorte qu'il travaille. Il a trouvé en Suède uû manuscrit d'Origène ; et il prépare des Prolégomènes. En 1662, on lui offrit une charge de conseiller au Parlement de Normandie : mais il la refusa, youlant travailler. Il a écrit .: € Il n'y a point de science qui ne soit un digne objet de l'esprit humain... Pour moi, quand Tordre de mes étudeûs m^engage à m'écarter par occasion dans quelque science qui n'a pas fait ma principale occupation, je porte envie à ceux qui la cultivent, tant j'y aperçois de richesses et de beautés. » Il a écrit : « Si quelque chose me faisait souhaiter une plus longue vie, ce serait pour avoir phfs de loisir d'apfn'endre ce que je ne sais pas. > Il a écrit ce magnifique éloge du saTant r c Pour faire un homme savant, les talents de la nature sont premièrement nécessaires, la soli-

dite du bon sens, la vivacité de l'esprit et la fidélité de la mémoire, une santé ferme dans un corps vigou* reux, une humeur constante... Il faut de plus uo grand courage pour résister aux accidents de la vie^ aux nécessités publiques, aux guerres, aux maux de rÉtat, aux persécutions des envieux, aux incommodités des mauvais voisins, à quoi notre humeur pacifique et notre vie retirée nous exposent plus que les autres. Quand un homme de cette trempe se sera consacré aux lettres, qu'il ne cherche sa récompense que dans les lettres mêmes et dans sa propre vertu ; qu'il chante pour lui et pour les muses et que, du haut de cette sainte montagne où la vraie érudition a placé sa demeure, il regarde le monde avec compassion. » Et il s'est rendu témoignage : c Je cède à beaucoup de gens studieux l|i gloire du succès de leurs études ; mais, pour l'amour des lettres, je ne le cède à personne du monde. »

L'érudition, telle qu'il l'entendit et la pratiqua, ce n'est pas la stérile besogne à laquelle se consacrent, pour de bien différentes raisons, les sots fieffés ou les idéologues désespérés. Il a toujours méprisé ce qu'il appelle la critique, et l'on dirait aujourd'hui la critique verbale : c Ce travail, quoique nécessaire à l'usage des lettres anciennes, m'a toujours paru bas et peu digne d'un esprit noble et élevé... J'appelle ces critiques les sarcleurs du champ de la littérature; Que si je me trouve quelquefois obligé d'être' sarcleur de mon propre fonds, je veux que la culture que j'y donne m'en fasse manger les fruits. > C'est très bien dit; et il a raison de vouloir que la philologie ne soit pas en pure perte. Il ajoute : c La bassesse de cet emploi n'est pas seulement ce qui m'en

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a 4égoàté : la hardiesse effrénée des nouveaux eritiques a été princtpalement ce qui m'en a robudé. » Oue «diralUfl, à présent qu'est déchataée la pire împrodeBee des ptiiioloffues?... Il consent que la critique verbale a sou tecnps d'utilité, pour laettoyer ies textes ancieqs de leurs souillures. Il va peuiUMre uia peu vite à eroire que la besogne «est fiaite^ Mais il a raison de rabattra le caquet aux sarcleurs, qui sont les geos dont riasdence est le plus dérisoire. Il a des gens pour arracher, dans son iardita, la mauvaise herbe, € taudis que je recueille et mange les fruits » : il a raison d'ajouter la gourmandise à la be eogne de littérature. U veut que d'autres que lui fassent « le métier bas et presque dégradant d'assembleur de notes minutieuses et de pécheur de misérables variantes ». Il a tort de mépriser (es variantes. En fsit, il ne les méprisait pas. Mais il réagissait contre i'>éruditlon bète et inUconde. Il savait rénoir la philologie et la philosophie. En 1^5, quand Ménage est à préparer les tables de son Diogène Laèrce, il lui écrit : < Je vous plains d'avoir tant de tables à faire. N'y a*t-il point d'Allemand à Paris qui voulût bien prendre cette peine pour vous?» Dès la xvii^ siècle, voilà opposées deux sorU» d'érudition, l'une à la française, l'autre À l'ailemande. L'érudition de M. Huet n'est pas un labeur d'ouvrier, mais une csuvre de pensée et de Tie.

Cefi^ ainsi qu'il ne fut pas, avec tant de science, un homme accablé ; avec tant 4b persévérance, un homme enfermé. Signe charmant de sa vivatcité Intelligenle et <le l'entrain qu^animait en faû la science bien entendue : cet homme voué au sarviee des livres préférait aux beautés de l'art les beautés

de la nature. II préférait une source qui sort à gros bouillons d'un rocher, roulant sûr le sable ses eaux claires et fraîches, à ces fontaines et jets d'une eau, dit-il, puante et bourbeuse, tirée à grands frais de quelque grenouillère. Il n'aimait pas les c parterres factices » de M. Le Nôtre, € n'ayant pour toute décoration que quelques filets de buis qui ne distinguent jamais les saisons par le changement de leurs couleurs ». Jolie remarque, où l'on Toit de la sensibilité aux péripéties de la nature! Chaque année, au retour du printemps, M. Huet se donnait un congé. Il par* tait avec un poète dont il était ravi, Théocrite : « Je m'étends à l'ombre d'un arbre; et là, au chant da rossignol, au murmure du ruisseau, je le relis tout entier. » Il fêtait la littérature et la nature ; il se réjouissait de les sentir bien accordées pour son plai* sir. Et il invitait son ami Segrais à l'imiter; Segrais, qui délaissait l'églogue, où se réunissent heureusement la poésie et la campagne; Segrais, que la vie des cités ou des palais écartait, héias! de la dou ble vérité de la nature naïve et d'une littérature où la nature a sa fleur épanouie.

Mélancolique figure, Segrais : celle d'un homme qui n'a pas mal réussi et qui pourtant n'a point donné son œuvre. Un vers de Boileau a transmis à la postérité le nom de Segrais : seul survit le nom. Voltaire , en un endroit, l'appelle c un très bel esprit et un véritable homme de lettres » ; mais ailleurs il l'appe lie f un poète très faible » et se moque de son EnéidCy traduite en vers de Chapelain. Sainte-Beuve, qui a grand soin de n'être pas ii^'uste envers les écrivains d'autrefois, cite ces quatre vers de Segrais :

les discours charmants I 6 les divines choses Qu'un jour disait Amire en la saison des roses I Doux zéphirs» qui régniez alors dans ces beaux lieux» N'en portàtes-vous rien aux oreilles des dieux?

Or, Amire, c'était M"" de Vertus, sœur de M"* de - Montbazon. Pour M"* de Vertus, Segrais imitait Virgile aimablement. Sainte-Beuve dit que ces quatre vers c sont du très petit nombre de ceux de Segrais qui méritent d'être retenus ». En cherchant bien, on trouverait, dans les Diverses poésies de Jean Regnault de Segrais y de jolis vers où la nature est naturelle sous de trop élégantes parures et un poème d'amour assez beau, les Stances sur un dégagement. Il y a là une certaine force du sentiment, une bonne carrure de l'alexandrin : les mots ont de la beauté.

Le plus souvent, Segrais est fade ; et la fine harmonie de ses vers ne les empêche pas d'être ennuyeux : ils le sont. Segrais avait un grand succès parmi ses contemporains. Cependant il n'était pas content de lui. En 1658, publiant ses Diverses poésies^ où il y a presque toute son œuvre poétique, il avoue que ses. églogues sont plus amoureuses que champêtres : . c Je ne l'ai fait, dit-il, qu'après avoir remarqué que le goût de mon siècle s'y portait et qu'elles plaisaient . davantage de cette sorte aux dames et aux gens de la cour. » C'est un sacrifice de ses propres sentiments qu'il a consenti à cette illustre clientèle. Beau-» coup plus^ volontiers, il eût suivi l'usage antique et n'eût pas confondu l'élégie et l'églogue : € Mais d'ailleurs c'est un assez grand déplaisir d'être assuré qu'on fait bien et d'avoir le malheur de ne pas plaire. Il semble qu'il soit incompatible d'écrire pour ce^ temps et pour ceux qui sont à venir; mais, quoiî

I8â LA JB0!nS6SX DS M4DAMB OB L4 FAYETTE

«c'est folie de s'amaser à avoir raison qtttnd oa dispute devant des Juges qui ne t'entendont pas. » Segrais ne dissimule pas sa mauvaise bumeur : il lui donne même un accent vif et nerveux, une impa- 4ienoe qui n'est pas l'usage é$ Tépoque. De quoi ae

- plaint-il, au boni du compte ? Il 'm son idée iie l'églogue : usa bonne idée, M qu'il sacrifie au g^ât moioa sûr des daines et des gens de co^r. C'est qu'il veut plaire : il plaii. Que defnaa4e4-il encore? il vottdraît que fût meilleur le goût de son siècle. Il <lemande trop !.«• Son vosn irait à délivrer la poésie bucolique de rinsupportabie galanterie d<^at aile était alors •encombrée : délivrée, elle aurait le loisir de peindre les champs, la campagne et quelqne vérité tnaturelle* <]i'était également l'idée 4e Huet, qui engageait Segrais à relire Tbéocrite : et, par l'imitation de Tbéocrite, il reviendrait à l'églogue. Si bien coosesUé, lui-même si justement inspiré, pourquoi Segrais a4il cédé lâchement à la mode?

C'est ici le malheur de sou es:istence« U manquait d'argent : plaire, c'était, pour lui, gagner sa vie. Son père, un dissipateur, l'avait laissé dans uae e:i^trème pauvreté et ne Ty avait pas laissé tout seul, mais avec quatre frèi>es et deux sceurs qu'il se pro- -mit de tirer d'afiaire* L'entreprise lui fait b^nneor. Mais, la merveiUe, c'est le gagne^pain qu'ila cboist,

- la poésie! il compta que sa poésie le nourrirait et àx personnes avec lui; esi ce temps-4à, et bien avant que La Bruyère affirmât que la iiltérature est un métier ! <]!'est là pourtant l'idée de Segrais^ son idée hardl* ment prématurée^ Le i7 mai 16Ttt, Segprais étant directeur de rAcadémie fraïkçaiseï, racadémie non* i^je de boissons envoya ^fuatre 4e ses msmières

complimenter l'illustre compagnie. Segrais lat un discours très étonnant. Il attribuait à Richelieu la pensée que, des trois états qui composaient la France, « il en résultait un quatrième ». Ce quatrième état, le vulgaire.peutle mépriser, s'il n'aégtrd qu'au petit nombre des p^sonnes; mais il est, ce quatrième état, c le plus digne de la considération d'une âme héroïque », la littérature. Sous les ornements du langage, il y a la réclamation : auprès du clergé, de la noblesse et du tiers, ce quatrième état, où le placer dans la hiérarchie de la nation? Segrais lui donne une qualité sublime et céleste. Il le vante de c braver le pouvoir de la fortune » ; et, si les mots ont ici une vivacité d'accent que l'on remarque, Segrais l'a voulu : il se souvient de lui-même et, de son aventure, il a tiré une doctrine. Le Segraûiana lui prête ce propos : t Les gens de qualité que l'on introduit à l'Académie en si grand nombre lui font grand tort. » Il veut que la littérature soit un état : et un état qui se recrute dans les trois autres états, comme aussi bien le clergé provient delà noblesse et du tiers; mais il ne veut pas qu'on mêle à cet état des éléments qui n'en sont pas. Dans l'histoire de la profession littéraire, un siècle avant Beaumarchais, Segrais est important.

Or, s'il comptait sur la poésie pour délivrer de la pauvreté ses quatre frères, ses deux sœurs et luimême, encore devait-il accepter les conditions présentes de la littérature, soumise, non pas au public, mais à ces gens de qualité dont il rêvera de l'émanciper. Lui, jamais il ne s'émancipera. Sans doute, avec un plus grand génie, Teût-il fait : son gracieux talent n'y suffisait pas. Avec plus de désinvolture et

IM LA JEUranSE Dfi MADAME MT tA FAYETTE

atec ta franchise d* aUmne qu'avaient d'autres poètes, il se saurait. Sevlement, il n'est pas ayentnreiiZr OentSbomne rangé, qui n*a défaut que de foriuse, il est du monde. H fut, très longtemps el Inen après la Qtk de sa jeunesse, en elientèle. Le comte de Fiesque l'a tiré de sa province. El le comte de Fiesque n'est pas un mauTais protecteur; osais, wê moment où il remarque ce jeune homme, il est exîM de la cour. Dès le début, Segraîs éprouve les difficultés qui, de très haut lieu, tombent sur la ^xïb humble destinée. Le comte de Fiesque le fit entrer au service de Mademoiselle.

Segrais avait alors vingt^quatre ans* Mais le service de Mademoiselle était une chose terriblement remuée, turbulente et contraire au calme où naissent leer égiogues. Mademoiselle avait vingt et un ans et préludait à ses folies. Voici la Flronde et c'est l'époque où les gens de lettres ne trouvent plus la vie possible en ce pays. Scarron, tout infirme qu'il est, songe à gagner rAmérique. Balzac, le 10 mai I65â, écrit à Conrard : c Quand je serais plus caduc et plus malade que je ne suis, je sortirais du royaume, au hasard de mourir sur la mer] si je m'embarque à La Rochelle^ ou de mourir dans une hôtellerie si je fais mon voyage par terre. » L'année précédente. Ménage songeait à se retirer en Suède, où l'accueillerait la reine Christine.

Segrais avait eu l'intention d'accompagner en Amé-^ rique Scarron et Ninon de Lenclos : ce projet n'aboutit pas. A la paix, les gens de lettres furent contents. Mais, pour Mademoiselle et ses gens, il n'y eut point d» paix. Mademoiselle était une perpétuelle catae-^ tropbe ; elle avait le génie et l'orgueil du tracas : elle

SES BOKâ AMIS LES SAVAItTS tô5

s'y ^i^QUsait. Son entourage fat d'un autre sentiment, dès l'époqitô où^ les grandes équipées finies, il ne s'agissait que d'en payer le souvenir. Ses maréchales de camp, M^^ de Fiasque et de Frontenac, jadis si bien empanachées de gloire à ses côtés, trouvèrent long ie temps delà disgrâce où les tenait leur renom- -mée. Les nouvellee de Paris étaient aguichantes. Un jeune roi, de galante gaieté, donnait des fêtes magnifiques. M"»** de Fiesque et de Frontenac faisaient de grandes lamentations et intriguaient pour opérer le rapprochement de Mademoiselle et delà cour : Mademoiselle en était exaspérée dans sa fierté; de là résultait une continuelle mésintelligence, dont souffrait Segrais, gentilhomme de Mademoiselle et attaché par tant de gratitude à M^ de Fiesque. Dans les IHveriùsements de lu princesse Aurélie^ recueil de nou- Telles qu'il rédigea en 1656 àSaint^Fargeau, plusieurs de ces dames discutent les agréments du séjour à la campagne. Sillerite, — c'est la marquise de Mauny, -— tient pour la campagne : elle insiste sur les embarras de la cour et la difficulté d'y trouver le repos, qui est l'image du bonheur. Mais Gélonide — et c'est M"" de Fiesque, o^e Gillone d'Harcourt,-^ préfère à tout repos le pfaisir, fût-il périlleux. On lui ▼ante la solitude ¥ Mais, à Paris, elle ^ait s'en pro^ «urer plus qu'elle n'en désire : elle n'est pas si farouche. La nature? Mais il y a, dans Paris, les beaux jardins des Tuileries et de Luxembourg, qui lui offrent plus de verdure qu'elle n'en souhaite. Son argument ie plus vaillant contre la campagne, c'est ia pauvre des gens qui rbabitentel c'rât, partout, les marques de la guerre civile: c Retirons^ous dans les ^Ues, pour éviter des objets si funestes! > Géio&ide

n'aime plus la guerre, depuis que M"** de Fiesque n'est plus maréchale de camp de Mademoiselle.^ Après avoir épilogue ainsi, les jolies dames rentrent aa château, à cheval; et « la beauté du jour, la fierté de leurs chevaux, la magnificence des hommes, la pro* - prêté des habits » décorent à merveille le paysage. Les chevauchées, les entretiens et la politique d'opposition ne consolaient pas Gélonide d'être exilée loin de Paris ; et, une fois que Mademoiselle, ayant défense d'entrer dans Paris, était de passage à Saint-Cloud^ M^et (Je Fiesqueet de Frontenac demeurèrent toute la nuit sous le clair de lune à regarder d'une terras&e -haute, avec envie et désespoir, les lumières et le fantôme attrayant de la ville. Segrais, que Paris lui manque, on s'en doute. Les poètes sont à Paris ; et la gloire est à Paris. La dîsgr&ce de Mademoiselle le contraint à n'être que le poète d'une petite cour provinciale, vagabonde souvent et vue d'un assex mauvais œil dans le royaume. Il n'est pas heureux* Comment le traite Mademoiselle? Je crois qu'elle ne le traite pas mal : car elle est bonne personne et sans méchanceté. Mais elle est une héroïne, trè» entichée de soi et de sa qualité. Elle a une façon déparier de lui, qui montre qu'un bel esprit n'est pas chez elle un grand personnage. Elle l'appelle « une manière de savant, de bel esprit, qui était à moi » ; une autre fois : c un certain homme de mérite qui est à moi il y a longtemps ». On voit le ton de l'obligeance.

Les amis de Segrais le plaignent. Le pauvre garçon n'est jamais sûr de ses lendemains, parce qu'un jour Mademoiselle est à Paris, rentrée en grâce ; puis elle impatiente le roi, refuse des mariages, organise de^^

SES BONS AMtS LES SAVANTS 18l

tracasseries et est soudain priée de retourner à Sainte ^ Fargeau, à Forges ou au château d'Eu. Les amis de Segrais, le plus souvent, ne savent pas où il est, ne reçoivent plus ses lettres.

C*est qu'il accompagne Mademoiselle dans ses déplacements éperdus, qui lui font une vie absurde. « H. de Segrais ne viendra pas si tôt que je Tavais cru », écrit' Huet à Ménage, le 11 avril 1661, peu de mois après la mort de Monsieur : Mademoiselle se trémousse ; elle a besoin du secrétaire de ses commandements et ne lui^accorde pas les vacances qu'il espérait*. • < Il y a un siècle que je n'ai vu ni ouï nouvelles de notre cher M. de Segrais », écrit Ménage à Huet, le 9 octobre 1662. Et, le 18 octobre : < Si l'ami Segrais est à Paris comme vous me le mandez, j'ai grand sujet de me plaindre de lui de ce qu'il ne me Ta point fait savoir; mais je ne crois pas qu'il y soit et il y a grande apparence qu'il n'y sera pas de si tôt, M. de Gesvres, capitaine des gardes du corps, ayant été . avant-hier au-devant de Mademoiselle jusqu'à Pontoise pour lui faire commandement de la part du Roi de demeurer là ou de s'en retourner à Eu. Quel)]nes-uns croient que c'est à cause delà lettre au chevalier de Charni ; les autres, à cause du mariage de ses deux sœurs, qu*elle veut traverser... » Le chevalier de Ghami était fils de Gaston et d'une demoiselle de Tours : Gaston n'avait pas voulu reconnaître Charni pour son fils; Mademoiselle, après la mort de Gaston, mit son entrain désinvolte et son goût de la taquinerie à le reconnaître pour son frère. Quant an mariage de ses demi-sœurs, filles de Gas-^ ton et de la seconde Madame, elle en est fort irritée. Elle tolère mal que s'établissent avant elle ces

cadettes qu'elle n'aime pas. W^ de La Fayette écriTait à Haet, le 15 octobre.: « J'ai aussi écrit à M. de Segrais, depuis que je suis revenue; mais je n'ai point de ses nouvelles, et cela me fait croire que Mademoiselle revient^ comme oa le dit ici» Elle trou* vera le mariage de W* de Valois conclu pour, la SaToie et celui de M^* d'Alençon fort avancé pour le Danemark.*. > Elle trouvera des projets : elle aura des projets à déranger* Mademoiselle prétend qu^ Tordre qu'elle reçut d'aller ailleurs qu'à Paris avait pour cause son refus d'épouser le roi de JPortugal. Mais, qu'il s'agisse du Portugais, du Danois ou du Savoyard, ou de ce bâtard pour qui elle éprouve les sentiments tout à coup les plus fraternels, Segrais subira les cosséquences* Cette année 1662 est l'année qu'il fut élu à l'Académie. Sans doute lui eût-il plu de séjourner un peu à Paris et d'y établir sa renom*mée de poète : les remuements de Mademoiselle le remuent*

Ma iemoiselle partit pour Saint«Fargeau, son cbA* teau d'Eu n'étant pas encore prêt à la recevoir. Mais, si le château d'Eu n'était pas encore aménagé, Saiot* Fargeau ne Té tait plus. Elle avait cru son exil de Bourgogne fini ; elle avait quitté Saint-Fargeau sans crainte de retour, fille arrivera dans une maison toute défaite... M"*® de La Fayette, écrivant à Huet et badinant sur les cœurs de campagne qui brûlent à plus grand feu que les cœurs de la cour, ajoute : < Ce pauvre Segrais aura tout loisir de brûler à Saint-Fargeau. Il ne lui manquera que du feu ; mais ^ neorois pas qu'il en puisse trouver là pour allumer une allu* mette.%« » Les semaines suivantes, on crut à Paria que le nouvel exil de Mademoiselle durerait peu ei

les amis de Segrais l'attendirent prochainement. Mais, le 10 décembre, Huet détrompe Ménage : € Je ne sais pas pourquoi voas me dites que vous attendez M. de Segrais au premier jour, car il ne me parait pas par ses lettres qu'il fasse état de quitter si tôt Saint-Fargeau... » Et M""" de La Fayette, le 18 décembre: € Notre ami Segrais me faitgrand'pitié... »

Voilà les deux nouveaux amis de M°^* de La Fayette. Mais ils ne font que des séjours à Paris. Ménage y est k demeure ; et Ménage reste le favori, Tami intime.

ENCHANTEMBMTS ET TOORNEMENTS DE CERVELLE

Pour assurer leurs rencontres ou bien, faute de s'être vus, pour échanger des nouvelles, Ménage et M*"* de La Fayette écrivent de ces courts billets où Ton se dit deux mots en courant, ni bonjour, ni bonsoir, succinctement tout le principal. Ces billets, un feuillet qu'on plie avec soin, qu'on ferme d'un lacs de soie et d'une cire cachetée et qu'on fait porter par un laquais chargé d'attendre la réponse, c'était la mode et l'invention toute récente de H"**' de Maure et de Sablé. Ces deux dames étaient voisines ; mais elles avaient si grand peur de la mort et de sa fourrière ta maladie qu'elles ne risquaient pas volontiers le péril d'un vent trop sec ou trop humide ou seulement le passage d'une chambre chaude à une chambre plus chaude encore ou moins chaude et par des corridors aventureux. Tellelùt longtemps leur sagesse, menée à cet excès que l'on appelle absurdité. Mais, par le moyen de ces billets, elles ne sacrifiaient pas leur amitié à leur prudence.

ENClUKrCHimiS ET TOURNEIIENTS DE C8RVELLE I9t

hetXTê ccmteioporains adoptèresit Tusage des bUliet» et leur en âre&t bonneur» Il est amusant de remarquer le plaMr avec lequel la société de ee grand siècle goûtait les Inoo^ratioiifS et^ en somme, toutes choses capables d^améliorer la rie coiamode^ élégante et jolie* Ce grand siècle atait le seatiment de sortir & peine de la barbarie^ de préltider à la dvilisatioD, dinaogtiirer des temps noaveanx ; cela serait à noterplas géfiëralemeitt dans les mœnrs^ dans la philoâo^ phie et dans la littérature*

Ménage et M°^ de La Fayette échangèrent ainsi une* quantité de billets* Ceux de Ménage sont pnrdus : M""^ de La Fayette n'était pas femme à s'encombrer des paperasses do sourentr. Ceux de M*»" de La Fayette, Ménage les avait gardée.

CTétait pour îttTiter Ménage à qnelqaepvomeiiade.*». c J'eikveie savoir si vous vovlea vous promener demain^. Venez céans entre quatre et cinq, si tant est que vovu soyes libre. Nous attendroM que le cfaaûd soit passée s'il eu fait trop. » Un autre jour : < Je vous prie de me venir voir demain de bonne heure. Mous étudie-* rofis et puis nous irons nous promener : je ne saurais plus vivre si je ne prends l'air.. » Ménage aimait ces promenaides, et pour te contentem^tt de quelque vanité. 11 n'est pas un peu fler d'écrire à M« Huet^ le 26 jvîllet I6M : « M. de Segrais partit jendi dernier^ comme Tons l'avez su. Ce jour-là, je donnai à souper à M'**' de La Fayette an bois de Vificenses. » M. Hnet^. du fond de sa proviiw^, admire un si grand bonheur : i Qde ce souper de Yincennes et ces promenades m& fbnt d'envie I nù€teic(mia$f9f& deumi..^ »

W^ de La Fayette convoque très familièrement Ménage ; et, pour le recevoir, rtle prend les b(Rits de

temps qu'elle économise sur sa vie mondaine, oû bien elle profite d'un incident qui lui permettra ou la •convaincra de rester à la maison : € Je prendrai demain médecine; venez me voir sur les trois ou quatre heures. » Et Tallemant raconte qu'un jour ^qu'elle avait pris inédecino M^^* de La Vergne disait : € Cet importun de Ménage viendra tantôt ! > Talle^ «ant veut absolument que H*"* de La Fayette et M*"' de Sévigné fussent excédées de Ménagé. Il ajoute : € Mais la vanité fait qu'elles lui font caresse. > La vanité peut-être : et l'amitié davantage.

Il arrive que la promenade soit empêchée par Tune de ces occupations qui vous gaspilleiit votre loisir. Alors, M"** de La Fayette emmène tout bonnement M. Ménage : € Je vais demain dtner à Chaliot. Si vous voulez y venir avec moi, trouvez-vous céans ■à dix heures et demie. Sinon, vous ne me verrez point encore demain et vous aurez dimanche de mes nouvelles. » Ou bien elle a un rendez-vous d'affaires : M. Ménage ne veut- il pas l'accompagner? c Je ne sais si je pourrai demain m'aller promener, parce que j'ai houre d'un avocat pour l'après-dtnée. Mais, comme Je n'ai point de chevaux.. . » Alors, il faut aller & pied. Une femme de qualité ne va pas seule par les rues : il faut qu'un valet la suive. M. Ménage serait un compagnon plus agréable... < Si vous vouliez bien, en cas que vous n'ayez point d'affaire, me venir prendre précisément à deux heures pour m'y mener, vous m'obligeriez tout à fait. Pendant que je serais <>hez l'avocat, vous iriez faire quelque visite. > Une autre fois, elle prie Ménage de la mener chez M. Foucault, l'un des conseillers lais de la Grand'Chambre : •elle n'a pas un autre moment à lui donner ce jour-

le. Une autre fois, Ménage la mènera chez M. Roujault et, premièrement, s'assurera d'une heure oOi l'on voie sans l'incommoder ce conseiller de la quatrième Chambre des Enquêtes : m C'est une affaire dont il faut que je rende compte à M. de Limoges ; je serais perdue, si j'y avais manqué. > Cette affaire occupe beaucoup M"^' de La Fayette et conséquemment M. Ménage : il est, par exemple, chargé de recommander deux placets à deux magistrats. L'un de ces magistrats, M. Roujault, les gens d'affaires de M. de Limoges l'iront solliciter : M. Roujault leur dira que M. Ménage les a devancés, venant à la prière de M""® de La Fayette. € Ces sortes de choses-là font ma cour admirablement bien à mon oncle l'évèque* > Et elle soignait son oncle l'évèque.

Pour mettre en mouvement M. Ménage sans scrupule, elle avait imaginé ceci : que M. Ménage aimait à s'entremettre dans les procès. Elle n'inventait pas qu'il aimât de lui rendre service. Et puis, elle savait le récompenser : c Je vous remercie mille et mille fois du soin que vous avez eu de la sollicitation dont je vous avais chargé. Je ne sais pas comment je pourrais faire pour ne vous compter que pour mon vingtième ami, vous qui êtes le premier ami du monde dans les petites choses comme dans les grandes. > M. Ménage, l'ami parfait d'une charmante femme, est amoureux d'elle.

Ménage dîne souvent chez son amie. Mais, au moindre empêchement, on le décommande. Ainsi : < Je pense que votre heureux destin s'oppose que vous veniez faire ici méchante chère..» > Elle est obligée xle sortir^ à midi! Un autre jour : € Je ne sais s'il sera possible que je vous voie demain, parce

194 lA tEommE de iudave m la fatctte

que je irai» diaer avec M. de Sérigoé et qae, le soir, je sois engagée à nii»eiier M"** de SAtîgiié chez elle, ranrais pu vous voir, sans M"^ de ChaaTry* Je Tiens de renToyer chez elle : si elle araîl aSaire ûlteors^ je TOUS Terrais. A tout hasard, venez céans après mx heures. » Faavre Ménage ! À bien regarder les choses^ il est traité comme on amant. On le fait aller et venir; on l'appelle, on ne l'appelle pins; on le prie d'attendre, on de courir à tout hasard. Il est eboyé : mais à la condition qu'il ait toute patience, et ccnD-plaisance, et résignation parfaite. Il est on privilégié dont on abuser Et son temps neeompte pas« C'est ui^ amant! Peu importe qoe le mot soit pris dans sa vieille et honnête acception. S'il revendique, ayant tous les inconvénients d'un am^ant, non les av9mtage& de son état, dn moins le droit de substituer aux paroles d'amitié les mots d'amour, dans ses biUets, il ne faudra pas s'en étonner.

U est aux petits soins perpétuels poor sa cruelle» Il lui fait ses courses; il sollicite pour elle, pour ses amis, pour les amis de ses amis, pour od parent de son mari. N'est-ce pas son plaisir? Touty en somme, n'est qoe son plaisir* Cependant, il voudrait qu'on lui sût gré de prendre son plaisir dans un dévouement de tous les îours. Il fait à Im belle de menus présents, qu'il est sans doute un peu maladroit à choisir. Elle le remercie avec une rapidité qui n'est point émue : c Je partage vos présents avec M"^* du Plessi» ei avec vous^ mème« Je vous renvoie lès gants d'honune^ qui ne me sont propre»; j'en garde une paire, les petites boites et la moitié des essences. .« > Voilà tout! Mais aussi pourquoi lui a-i-il envoyé des gant»

d'homme? Elle en a gardé une paire : pour son mari, probablement !

S'il essuyait une rebuffade, il se lamentait; il prétendait qu'elle ne l'aimait pas. Alors, elle le grondait : € Je ne saurais m'accoutumer à l'injustice que vous me faites d'être si mal persuadé de Tamitié que j'ai pour vous. Puisque mes paroles sont si inutiles, il faut pourtant que je me donne patience que le temps vous persuade mieux. > Le temps ne le persua* dait pas du tout : le temps ne fait rien à Taffaire.

Eh ! H»*" de La Fayette n'avait pas toujours en t6te H. Ménage et uniment M. Ménage. Elle avait d'autres amis. Je ne crois pas qu'elle eût, à cette époque^ d'autres amis intimes et quasi continuels autant que lui. Mais ii y a pourtant une vie du monde, qu'il fau^ qu'on mène, si l'on n'a point résolu de haïr le genre humain. Ménage aurait voulu qu'elle eût pour «mis du second plan les siens, pomr société la sienne. Et parfois il y réussit. Le plus souvent elle lui échappait.

Cependant Ménage avait de l'occupation pour luimême, et de l'ennui.

La paix conclue avec l'Espagne et le mariage du roi, comblant de joie le royaume, avaient fait de Mazarin le grand homme de la France. Les ennemis d'autre* fois montrèrent un empressement très vif. Les nouveaux amis du Cardinal ménagèrent peu les transi-^ tiens de la haine déclarée à la tendresse exubérante. Le Parlemr nt qui, le 29 décembre 1651, promettait 150.000 livres à qui lui amènerait le Mazarin € mort ou vif >, pria le roi de permettre qu'une députation de ses chambres fût envoyée au Cardinal et le corn* pHmentàt. La cérémonie eut lieu à Vincennes, le

196 LA JBiniB»B DB MADAIIB Bft LA FATETTS

10 uAi 1660, im mardL Le cardinal était malade, an lit, tourmenté d'atroces douleurs, mais égayé de poli* tiqne réusaîe, quand il reçut la dépatation d'an président de la grand'chambre et de neaf conseillas. Le président s'af^dait Matkien Mole; parmi les oonaeil^ 1ers, il y avait M. Bronssel. Or, ces deux noms éreillaient le souvenir. Au mois d'aoAt 1660, si messieurs dn ParlemenicboisiasMit, pour saluer Mazarin, les Qls des deux parlementaires qui ont le mieux représenté en 1648 la fureur antimazariniste, ce n'est pas étourderie, insolence ou bravade, mais, avec une fierté audacieuse, la vcrfonté de marqua d'un tr^t fort le revirement. Cette démarcbe du Parlement converti n'est pas dépourvue de grandeur : un incident faillit la ridiculiser.

Ménage venait d'écrire une élégie Ad Julium Maza^ riman„ où il suppose que Mazarin s'^onne de ne pas l'avoir vu parmi les personnages qui lui apportent leur tribut de compliments : mais, quoi I il n^est pas homme à suivre les flagorneurs, et veuille Mazarin ne pas l'en blâmer :

Et puto tam viles despids ipse tog<u-

Qui modo U rerunkdimi»Mm rcnerea^itt^. adotrant,

Hi iwnt iœpe tman q^i petiere caput I

U était difficile qu'on ne vit pas là une aMusion désobligeante à ces parleuMmlaires qui jadis mettaient à prix la tète du eatdinali el qui célèbrent le cardinal comme le maître des événements. Ménage avait fait imprimer son élégjîe. La veilîe et le jour mÂme que ces députés du Parlement eomj^imeataient seo Bhônenee, il en distribuait largement les exemplaires en tous lieux de connaissance, vc»re dies M. to chance»lier» CefutuQi seandale. .

ENCHANTKMBKTS BT T01TR!ŒMEKTS DS CCEVBLLE 197

Le vendredi^ messieurs des Enquêtes montrèrent leur impatience : la seconde Chambre sortent prit fen et fiamme, déclara que Ménage iasnltait an Parlement^ qu'on deTait s'emparer de sa personne et le mener à la Conciergerie. Les esprits se montaient^ lorsqu'arriYa M. Bignon, Fun des arocats généraux : le» conseillers le chargèrent de porter leur plainte à la Toornelle. Ménage risquait un sort funeste. Par un bonheur, M. Bignon se trouyait de ses amis. 11 négligea d'aile à la Tournelle tout de go, disant que l'heure était passée. Il n'alla point à la Tournelle le lendemain 14 août, ce samedi étant veille de Notre-Dame^ Le lendemain dimanche étant fête de Notre-Dame et le lundi et le mardi jours fériés et chômés, il en résulta un délai que mirent à profit Ménage et ses amis pour conjurer ce grand orage. Ménage fut sauré par lesavocats généraur, qui prirent sur eux de porter la plainte, non pas à la Tournelle^ mais k la Grand'- Chambre, où M. Talon dit que l'auteur protestait de ses intentions innocentes, c qu'au reste c*était poésie et que la muse s^égare quelquefois )»• Il concluait à la suppression de l'ouvrage. Les Enquêtes, furieuses, dirent qn'one cabale avait sacrifié l'honneur du Parlement à un foi, un pédant, un poète, un satirique i bastonnade et étrivières, que la chose ne devait se passer delà sorte, que c'était matière de Tournelle et non.de Grand'Chambre. Ménage était sauvé : la chamaillerie se détournait de lui et devenait, au Parlement, querelle intestine.

Ménage sa défendait de son mieux, il affirmait qu'en écrivant son 4^gie il n'avait pas pensé à messieurs du Parlement. La preuve? Son élégie était antérieure à la visite du Parlement an Cardinal. Car

il en avait distribué les exemplaires imprimés, le jour et dès la veille de la visite. Plusieurs de ses amis en avaient eu connaissance bien avant cela, comme pouvaient le certîHer M. Açielot, maître des requêtes, M. des Fenestreaux, conseillers d'État, M. Tabbé Parfait, chanoine de TÉglise de Paris, M. Nublé, avocat au Parlement, M*'* de Scudéry et d*autres personnes très honorablement connues. L'autorité de M"* de Scudéry n'était pas grande au Parlement : celle de M. Nublé, considérable. M. Nublé avait une magnifique renommée d'équité franche et de formalité rigoureuse. Nublé, quo non catonior altevj disait Scarron, qui du reste savait gré à cet honnête homme de lui avoir payé quatorze mille livres une terre achetée douze mille. La protection de M. Nublé fut très utile à Ménage. Quant à la question des dates, messieurs des Enquêtes la répudiaient : la visite du Parlement ne s'était pas organisée du jour au lendemain ; Ménage en avait connu le projet et, prenant le jour de la visite pour distribuer son libelle, il avait montré sa malice. Et puis, viles iogaSy comment l'interpréter? Les < courtisans », disait Ménage. Alors, messieurs des Enquêtes se plaignaient que Ménage les traitât comme des gens qui ne savent pas le latin. Pour mieux prouver qu'ils le savaient, c'était à qui d'entre eux dénicherait, dans les auteurs, des toges bien évidemment parlementaires : on en trouvait dans Lucain. Ménage se débattait. Il avait tort : ce ne furent pas s^s apologies de grammairien qui le tirèrent d'ennui, mais le souci qu'eurent les Enquêtes de ne pas se brouiller avec la Grand'Chambre. En pareille aventure, il ne faut que gagner du temps : les colères se fatiguent, les rancunes sont frivoles.

Enûo\ si Ménage élada les ehâtiments, il n'évita point les railleries. Les avocats se joignirent aux magistrats : et les avocats sont € une république très libre ». On se moqua de Ménage qui suppose que Mazarin s'aperçoit de son absence ; de Ménage qui voudrait faire croire aux grammairiens de province, gens lointains, qu'il est un personnage à Paris ; de Ménage qui complimente le cardinal — d'avoir donné la paix au royaume? — non : d'avoir donné une pension de quelques louis à M"* de Scudéry, € damoiselle reine du poète, son Uranie, sa Calliope >• Ménage fut décrié. Ses amis le défendaient en avoualit qu'il n'était pas né sage.

Ménage aurait voulu laisser M°^^ de La Fayette dans l'ignorance de son aventure. Elle n'aimait point qu'il manquât de sagesse* Il se garda de lui raconter son histoire et, plutôt que de rien raconter, il fut sans la venir voir, une semaine tout entière, pendant laquelle, étant malade de la fièvre, elle ne sortit pas et ne recueillit que par hasard les bribes de ce que les nouvellistes colportaient. Le dimanche au soir 15 août, elle écrit à Ménage : € En vérité, vous êtes un étrange homme, de ne me point mander de vos nouvelles et de ne pas venir céans un pauvre moment. Il est si ridicule qu'étant de vos amies au point que je suis je sois toujours la dernière à savoir les choses qui vous regardent, que je suis honteuse de laisser voir aux gens que je les ignore. Mandez-moi donc ce que c'est que ce bruit que font dans le monde les vers que vous avez faits, afin que je puisse répondre à ceux qui m'en parlent. » Cette histoire, au bout du compte, la regardait. Un avocat méchant homme afQchait le projet d'écrire contre Ménage une satire où l'on rail-

900 LA JBDVneB l» HAAAnK DB LA FATETTE

ieraii sa prose et ses Terg, où f on railienit ses aiBoors. On commeDçalt de chercher matière à pfaieaoterie dans les P^emaêa. L'on badinait snr Fea* thousiasme qifîl montrait à Pëgardde 11^ deScodéry, Sapho gaUiea : n'irait-on point à Lavemai L*on disait anssi que Ménage resterait € noté », sans compter € le domma^ qu'il en poarrait reeev<nr eia tontes ses affaires et rimpuissanee où il est mis ponr celles de ses amis, le Parlement se montrant si mal disposé pour ce nom-là que eela toat seul pourrait^snire au meilleur droit dn monde qui paraîtrait y avoir la moindre relation ». Ehf voilà ee qu'il ne fondrait pas^ au moment où M*"* de La Fayette a si grand besoin de lui dans ses procès I Voilà ponrquoi il ne s'est pas vanté de ses hardiesses*

Il n'en dit rien non plus à sou bon ami M. Hnet, lequel d'abord n'apprit, à Caen, la calamitense prouesse de M. Ménage que par une lettre d'Alexandre Morns. fit Morus, lui, trouire l'anecdote assez bonne« L'opinion de Huet,aoas ne la savons pas. Ménage lui écrit : « J'ai eu nue grande afiairo contre messidors de la i'^ et de la ^ des Enquêtes du Parlement de Paris qui prétendaient que je les avais appelés mUs togas et qui expliquaient Palatmas fenaiet par le Palais... » Il plaisante, un peu évasivement. Il est quasi hors d'ennui, oe iâ novembre, parce que la session du Paiiement est close du 9. Cependant Choy Patin disait, le 10, que l'affaire n'était pas (inie : mais il s'attendait qu'elle fût accommodée. Elle fat beaucoup mieux : oubliée. Le salutaire oubli protégea les vers latins de M. Ménage, ayant de loi ense-

lerte a été chaude. Ménage a risqué la prison»

ENCHAîfTKMfiNTS «T TOURNSIIEIfTS DE C&HVELLE 201

Mais il crut s'apercevoir que ses amis devenaient pins fervents lorsque ses ennemis dépensaient pins d'activité. Il conserva les amitiés qn'it avait an Parlement^ voire anx Enquêtes, et continua de solliciter pour M«" de La Fayette.

Le 26 août 1664, Hnet, qui écrit à Ménage et lui parle de son amie, ajoute : « Et, pour son dessein d'apprendre le latin, elle ne devait pas l'abandonner. » Ménage s'amusait à lui donner des leçons de latin. Mais il y eut de rirrégularité dans cet enseignement, comme on le voit par les billets de M"** de La Fayette à Ménage. Une fois, elle le prie de venir le jour même. Elle ne sortira pas, vn qu'elle *se fait peindre : « Si vous veneï un peu de bonne beure, nous pourrions étudier devant qu'on travaille à mon portrait, i Tout dépend de Tarrivée du peintre : et, l'important, c'est le portrait. Une autre fois. Ménage était convoqué. Mais il faut qu'à midi la gentille femme aille solliciter pour M. de Limoges *, pois, entre une heure et deuic, elle attend des gens de loi qui viennent la trouver pour nn accommodement : « Ainsi, notre leçon serait trop courte et, comme elles ne sont pas fréquentes, il faut an moins qu'elles soient longues. Ge sera donc pour jeudi... » Les promenades, les procès et tout le hasard d'une vie remuante font au latin la concurrevice la plus dangereuse.

Iféna.fe aurait voulu un peu plus d'assiduité, pour le latin et aussi pour lui-même. Il «put la graudense idée c^ l'amicale patience d^écrire 4 «on élève des k^tres latines, qu'elle s'efforcerail de lire, par cour- Umie el par curiomté : car il avait soin d'y mettre des nouv^les, dent il la savait friande. Il lui disait en ialin que la paÎK é^it signée entre tet Holkkj&de et

rAngleterre, que l'abbé de Bellesbat souffrait de la fièvre double tierce. Le 1*' octobre, il lui annonce en latin sa visite pour le lendemain, tout de suite aprë s le dîner : si elle est seule, ils liront ensemble une hérolde on quelque autre poème d'Ovide. Il la supplie de ne pas être paresseuse : Laiinae linguae studium ne deseras^ te etiam atque etiam hortor^ mea carissima Laverna. Non magnas labor magnae olim voluptati Hbi futurus est.,. Et, pendant qu'il est en train de l'exhorter, il la conjure également d'apprendre, sinon le grec, au moins les éléments : il lui envoie la grammaire de Lancelot.

Le grec, nonf Cependant, Ménage en avait écrit à Huet, qui l'engageait à n'être pas négligent : € et la belle Laverna en saura d'autant plus tôt la langue grecque ». C'est trop! Et, à maintes reprises, M*»^ de La Fayette prie M. Huet de n'avoir pas d'illusion sur ses études : € Je ne parlerai pas de longt^^mps bon latin, si je continue, lui écrit-elle le 15 oct<»bre 1662. Je n'ai pas étudié deux heures depuis six semaines ; mes voyages à la campagne m'ont bien renversé mes études. > Elle est allée à Livry, avec M""* de Sévigné» Puis, Ménage est € occupé aux louanges dA feu M. le cardinal ». Il prépare le recueil des Elogia^ lequel ne paraîtra qu'en 1666; et nous ne sommes qu'à l'automne 1662 : rien ne presse. Ménage a l'air de se rel&cher. M°*Me LaFayettedit à Huet, le 14novembre^ que son commerce € est quasi rompu au pays latin », parce que Ménage est occupé et parce que, dit-elle, < mon maître n'est pas ici >. Quel est son maître qui n'est pas M. Ménage? II s'agit probablement d'un répétiteur que Ménage avait mis auprès d'elle pen-> dant qu'il avait tant à faire. Toujours est-il qu'elle

ENCHAKTSnNfS Et tOVZ¥Bi&m M CSftVStLE ^03

fcoiiie deTabsenoe du mattra et à^ roeeupttioft de Méttage pour a'Àtre f^oint tirée de m 4 ^reeee nat»^ relie 3»« fiaet eepeadaBi ae cmnlpiuB île lui eev^yer des vers latios, au mois de décembre, fille iee « luf(. Elie ae T»42t pa« faire l'enlMMlue ^ elle a crié nu seoeoirs et, avee f«ide de Méaa^e, elie est € Tenue à i>e«t Y de «e latm 4e M. H«et«

Eiie oe traTaiile pas beaticeup, mais elia travaille ua pe«. £Ue fait plus de progràe qu'elle ne l'arvoue. Au fMTiateinpe de Tanoée suiviante^aUe esta Frec«es ] et ^ie éerit à Ménage : < Je gouTerne fort aiel fiorace eu 'v^otiie at>6^M;e. Je lais Teair un dictioaiiaire, et an diclxeiifiaire poétique, peur «l'aMi^ en œrtaiim eodretts éoni je ae lae saurais iireir. » Même si Horace la g^oe, e'est joli de le dédiiffirer. k €aea, M. Hu^ Cut jaloux de M. Méaage; et l'tdée tut viat d'être mM&si le maître de M^ de La Fayette : pour riiébireu^ Ifeifi elle se récrie : « Si ¥0«fs saTieit; comme i»oa iatia «ra tuai, vetts ne seriez pas si eeé qwd de me parler dlitéiireu. Je n'étudie poiat et, par coaeé*- <|ueiit, je a^eppreade riea.. Lee treie premiers aïois 4f&e j'«i .apprîe ose ^eat aussi saTaate que je le suM... » Elle e«t laodeste : en outre, elle ee défead«

M. Méraage et M. Huet, x)es deux «avants, «ont amusante de zèle et d'émulation près de oette jeune lemme qui a de la ^patience, de la boaté, de la curio«site même f^mr le«r latin, leur grec et le-m» héà>peu«

L'^ruditiea dÎTertit ees ikièies et les eechaaie. Il n'est de passe-temps afteilleur : et «'est, 4 cause delà beauté de ses objets, à cause de :1a découverte fréquente et à <ïa»6e 4e la minime iadiepeneable, un traeaset un plaséir. Leapo^eesantvelÀntiiers mélaaeolîqœs, a^aut du loisir d:a«is lec iaterrallee de fins-

piration ; les éradits ne le sont pas : ils n'ont pas le temps. Les érudits sont des gens qui trompent lea r monde; on les croit sévères et nn peu tristes, parce qu'ils font ane besogne que l'on croit ennuyeuse : ils s'amusent ! Les gens frivoles ne savent pas ce quec'est que la frivolité. Du moins, ils n'en connaissent qu'une, la leur. Il y a toutes sortes de frivolités i nulle ne passe la frivolité de l'érudition. Mais enfin, telle que la voilà, douce et attrayante à qui la veut aimer, elle a un tort, l'isolement où elle vous confinCé. Elle vous laisse et vous donne aussi des camarades i pas de femmes I Elle a, en dépit de sa gaieté, cette jalouse austérité. Elle est une ferveur où vous n'ète» point de compagnie avec la chère âme des femmes. La chère âme des femmes vous ignore, ou bien voustraite avec une déférence lointaine, un peu craintive,, effarouchée. Vous ne sauriez facilement l'appeler à l'émoi que vous cause un joli vers d'une langue morte, un mot qui fut tout plein de vie bien frémissante et qui s'est endormi, une brillante conjecture qui soudain ranime une phrase endommagée par le temps. Il n'est que solitude sans les femmes ; et, sansleur complaisance, il n'est de plaisir : la pensée même a besoin d'elles. Et voici Laverna, jeune, jolie, intelligente à merveille, et sensible délicieusement.. Le latin ne l'effraye pas, ni la poussière qu'il y a sur l'antiquité. Elle devine la fraîcheur qui s'est conservée sous la poussière et veut qu'on lui écarte cet empêchement. Les deux pédants sont ravis d'une lumière qui est venue & leur fatras.

La correspondance de Ménage et de Huet l'on, devrait la publier. Elle est éparpillée : le principal esta Florence; il y a des copies incomplètes à la

Bibliothèque nationale. C'est la correspondance de deux hommes très savants, tout pleins de bonne humeur et que niTétude ni la religion ne refrognent. Leur intimité est parfaite et leur familiarité facile^ avec les égards de la politesse. Ils ne redoutent pas les fortes plaisanteries : gauloises, disait-on : grecques pareillement. Ménage envoie à M. Huet une anthologie et la lui présente ainsi : c II y a bien des obscénités; mais les choses obscènes, en grec^ n'étaient pas considérées comme des obscénités. Et, d'un autre c6té, ces épigrammes sont excellentes et, comme dirait notre maître François, elles sont de haute graisse, ir M. Huet, priant M. Ménage de lui écrire une fois la semaine, le prie de consacrer aux nouvelles publiques une partie de ses lettres, une deuxième partie aux nouvelles privées de M. Ménage et de leurs amis, et la troisième partie, la meilleure, il la mettra en c goguenarderie ». Un joli mot, pour désigner une agréable chose ! Beaucoup plus tard, en 1692, l'évèque d'Avranches, qui menait bon train sa polémique contre Descartes et les Cartésiens, publia ses Nouveaux mémoires pour servir à P histoire du cariésianismej où il raconte que Descartes n'est pas mort, mais vit chez les Lapons ; et il le montre, avec son plumet blanc, son habit vert, très ridicule. C'est une farce. Un lettré de Dijon, Claude Nicaise, écrit k l'auteur : c Cette manière de traiter les choses me semble plus persuasive, du moins plus insinuante : c'était celle des anciens. Je voudrais qu'on n'eât jamais parlé de philosophie qu'en goguenardant comme cela, par dialogues ou par petits contes agréables. On y aurait plus profité et mieux fait son compte ^ue par tant de raisonnements et de gros volumes

înuiiiM oa «mamyeuz... » Que cas 99A0-là éiêiMl OuBt» «t aimables, peu enticMa, ot aTertis xies jaberléi^ r€Oominaadablai !

Aj»rè8 awoir, «a -vie darauL, médité lai Tprohl^me» <ÏB la raëtapkysîqae, proaré la folie des ajfvtèmes «t, par ie .doute rationnel, ajiitoriaé les aasaaraaqMi de ia foi, M. Enet pratiquera la i^^egue&ardarie pfaijKMû*plaqua. Ans enrvinms 4e aa trentièoae année, al u'ea «est pas ià ; ^ aa gogujenardene etd alors tm iaadiitt^^ pour les reiAchaa da sou labeur saTami* Il pfiâpare son commentaire 4'Origèxke al s'iuterJVNupi ie iemps d'écrire uu foyeux rondeau qu'il eaveia à lléaa^ avec ceUie note : € Noua avons ici sue dasaa, juère 4e fdasieHrB euCants, à qui je fis accmire qu'ail avaii; été fait pour «Ue, quoiqu'elie y fût iaraitée de fmeella» 9 il rao4Mita «assi à Ménage la facétie «t'na ixMil^oxasiô delà-4tta qui demandait rextrème-oactioa; sa servante lui rappela qa'il n'aimait paa l'huile : « Qa'on me la donne an beun» ! » murmora-i^l, d'uiM flMmraate voix. Si l'on (tronve ces gogufliianierifis méilio- €re&, elles ont t'fBn<»eecioe des àxnes que 3 'étude -seavpiterneUe a préserr-ées* Pais, les &poiui 4e la :gatetë vieillisaent ; les façons «obe Ja tristesse, tpai^sllement. Si fou remarque, dans le badiaage de ces ladite, quelques fautes de (goàt : ce sont nies 4ft03aiues, et isèM» Feaunes* Une La Fjtyeite, qjii utit lear aubaine, eisi aussi, poiuf leur Talgariié mascudi»e, un conseil dr'éléganoe et qu'ils jsnii^rrant de leur mieux, av^ee uu pera éb maladresse quelquefois.

tt»* de La luette apparaît, dans cette corneéipoiu^ daoœ miMée de ^oguenarderie et de péAantariû, au milieu d'étyraslog^ies çrecqaeset iatinea, de eanviëé^ rations relalâves li Ori^ène <uh â Dio|B^e la^roe?

comme un rais de blanche lumière et de clarté sur un paysage turbulent.

Ménage avait présenté Huet à M"** de La Fayette en 1659 ; puis le Normand dut regagner sa Normandie. Or, il ne parla point de M*"* de La Fayette dans une lettre du mois de septembre. Et Ménage : € D'oii vient que vous ne me dites rien de M°^ de Là Fayette? » Il n'est pas content; il ajoute, avec une brusquerie bougonne : c Elle est accouchée depuis huit jours et elle se porte assez bien présentement. » M. Huet se défend d'avoir été indifférent, oublieux même. Il voulait écrire à M*** do La Fayette, il n'ose plus le faire : il le fera quand cette dame, c qu'il est impossible d'oublier »,sera tout à- fait remise. Désormais, il ne négligera pas de joindre à chacune de ses lettres ses c humbles compliments i pour l'amie de M. Ménage.

Mais, au mois de novembre, It^* de La Fayette n'était pas remise. M Ménage s'en désolait : c La pauvre femme, écrit-il le 12, est toujours fort mal et je commence à désespérer qu'elle puisse guérir de ses maux. » M. Huet, le 20, s'en déclare c extrême^ ment fâché 1>. Une lettre de M*"* de La Fayette, du lend^emain, fut pour le rassurer à demi : € Quoique je sois accouchée très heureusement, contre toutes les apparences, et que Ton travaille à me guérir avec assez de soin, l'on y avance si peu que je n'espère pas mieux de ma santé que lorsque vous étiez ici. Je crois que ma destinée est de n'en point avoir; et je m'y soumets avec une patience qui adoucit mes maux, au lieu que l'inquiétude les aigrirait^ » Voilà ce qu'un savant n'eût pas trouvé, tant la science est peu de chose c^ans l'art de vivre : ces nuances de

s«nftitt6»ty el kfi ib&U înstas poor Tendra Tidée el le son même de l'idée, voilà ce qai «adante le savant surpris.

Kéaa^awiit dit à M*^ de La F^yMd f«« M, Huet ne la nommait .«e«ile«ieiit fMa en écrivant. Bile « pardonné, a.'voc aae gràea indulgenÉe, et aMmé qa'elie croyait À raaitié de M. Huet. Poaitant, ee n'est pas un |aU Umr qu'a J4iaé Ménage à IL Hwot. L'année smvaftte, au maie 4e mai, M. fluet eed sa niimiiclM. M"'* «de La Fayette im éoHmi : « Nevsous adnœsezph» à H. Ménage pMir i«ûB cfinptunfeels^earits'enaoqnitto tnès mal. Il «en'a pas dit an sea! mot de ireu««ft Je Yeae fréviens (14B je ini en ferai dei reproches 4e TOire {mit. ]» A toi, Ménage I £t M « Hoet ne balança pokA d'écrire è M* Méamge : < M eomitteaoeTai ma régnée par nn refiroehe qei aae dennerait bien de la confusion si je le recevais de vous. M<°* de La Fayette m'a écrit «n propres termes.*'. » Bt il transcrit... < Je n'ai rien à votts ajouter tà-dee^as. » Ménaige fiot aesea pâqaié; Ménage, t ee 4ptil seimble, fit une Htèn^. Il rétdiqoe : t €e qoeM*^ de LaRuTeite vo«w a dit de moi A'est |)oî&t véritable; et je feu «i ceta vaincue en préseviee de «on mari, a Le témotgiie^ de M. de La Fayette acbeva celte poMmiqno des admirateurs de sa îesinM^

A Caea^ l'été 1661, fluet CfOkmnii i'ênnnî des pertes villee où l'on voit son prochain de si prèa ^ue lllin* sèon n'est ploa possible* 11 i\st aux prtees avec une cabale, dit^il, de ces dévots qai condamnent ce qm n'est pas dévot à teur manière, il entaassl à défendre ses intérêts contre des < cfaicaneors a de Nomieiidie : comme il était normand lui-^nènie, il ne cédait piaa» Pour ee divertir, il «'avisa d'être amourenx. Ha féî,

ENGflAlfTElIBNIIg ST lOimfBlISlfTS MS CBBVKtLE WQ

j6 «« sai« ^M de qui ; ut je crois qua rmucaToiai convient à l'objet da sa flamme. U éciÎTit à Segrais qa'il a^ait trouTé € ehaassnreà son pied >• Mais, avant de oonsentîr 4 être amtoureux, comimB c'était si simple et indifférent à iHistoire, il eat l'idée extravagante, et qui le flattait et qui Tamiisait, — ies érudits ne songent qn'à s'amaseri -^ d'instituer à ce propos une consnitation de ses amis. Un « conseil v se réunirait, composé de Segrais, de Ménage et de M^^ de La Fayette... 11 voulut savoir si M"^ de La Fayette lui « conseillait » d'être amoureux. Et il écrit à Ménage ie 44 juillet : < Dites-moi votre avis^ et me le dites promptement; car, si vous différez, je ne serai plus en état de le suivre. » La hâte ici est moins absurde que la précaution. M°^* de La Fayette répondit que, non, M« Huet ne devait pas être anu>u> Teux : elle était ennemie de l'amour, on le sait; pnis, vn homme qui vous demande s'il aura de l^enthousiasme, il £sut lui dire qu^il n'en a pas. M« Hnet passa outre aux conseils de M*** de La Fayette et alla < rire » quelquefois avec « celle qu'on lui déconseillait ». Pour s'excuser, il observa que sa vie était, sans cela, triste à Texcès; et il interpréta une lettre de Segrais de telle sorte que Ménage n'eût point l'air d'avoir voté non : < Je suis bien aise que votre avis ne rencontre avec mon inclination. » Ménage répii«qua : il était bel et bien de l'avis de M" de La Fayette. M. Huetse Adie : Ménage a'a-t-il pas donné à Tamour :ses plus belles années, ne l'a-t-il pas dianté en vers nombreuse? Et puis il est trop tard : t Vous me disiez, ilya huit jours : Aimee;etvoQsmedite6aujourd'iini : N'aimez point. Me eroyewous si lent à suivre vos conseils que ]>n diffère l'exécution d'une semaine»

OU me croyez-TOus si maître de mes passions que je puisse vaincre, à lettre vue, un amour de huit jours? Sachez que votre conseil est venu trop tard. J'avais fait mes vœux et ma profession. » Il lyoute : c Et, n'en déplaise à U"^* de La Fayette, qui condamne Tamour sans l'avoir jamais écouté, qu'elle aime trois jours seulement, et puis elle m'en dira des nouvelles! » Ce ton gaillard n'est pas sans vulgarité aucune. Mais on voit la renommée de M*"* de La Fayette. Ce n'est pas assez dire, que sa renommée est pure : elle est quasi injurieuse pour le mari de cette dame qui a deux enfants néanmoins. Et Huet ne craint pas d'appeler M"'* de La Fayette c la grande vestale », assez drôlement, le jour qu'il est furieux de ses conseils.

La consultation qu'il a faite, il l'a oubliée assez vite. Et il partage son temps, avoue-t-il ou proclamet-il, entre Origène et celle dont il vante c le tétin plus rond qu'une groseille >. Va-t-on le blâmer? c Je fais, répond-il, mon possible pour me dégager. Je ne sais pas si j'y réussirai : mais j'éprouve que... » Et, chastement, le reste de la lettre manque.

En 166:^, chacun son tour, ce fut à Ménage de faire des sottises. Il s'éprit d'une jeune fille qu'il a chantée sous le nom de Chloé. C'est la première infidélité qu'il ait faite à Laverna : et c'est à ce moment qu'il néglige le latin de son amie. Cette passion pour Chloé dura quelque temps, avec des hauts et des bas de ferveur. Le 13 octobre, Huet lui écrit : c Soyez le bien revenu de tous vos pèlerinages et de votre amour pour Chloé. Je ne m'étonnerais pas trop qu'après avoir été huit jours auprès de M™* de La Fayette, car je ne connais point le mérite de M"* de Bellesbat... »

Et ainsi nous est donné le véritable nom de Chloé : M. Ménage, en vers, dissimulait honnêtement les noms de ses bien-aimées ; il ne les cachait point à ses amis... € vous eussiez tout quitté pour elle. Mais que la crainte d'être cuit au four, vous ait fait quitter Ghloé, je ne le comprends pas. De la sorte que vous en parliez, je pensais qu'à trente pas d'elle il faisait plus chaud que dans un four et que vous vous tiendriez heureux de brûler pour elle. Mais je vois bien que vous êtes plus froid amant que je ne pensais ! » Le jeune M. Huet n'agit pas bien : il pique la vanité de M. Ménage, qui n'est plus un jeune M. Ménage, qui approche de cinquante ans et qui n'a pas du tout besoin qu'on lui rende l'imagination plus chimérique. Cette passion pour €hloé, ce fut tout un petit drame et plein de péripéties. Quand il avait soixante-dix-huit ans passés et qu'il était à peu de mois de mourir. Ménage écrivait à M"*® de La Fayette et se souvenait de Chloé : « Comme en ce temps-là j'avais pour elle «ne amitié émue, je la prônais fort dans le monde* En ayant parlé un jour fort avantageusement à M. de la Rochefoucauld, il me demanda qui était, de vous ou d'elle, que j'estimais davantage : je lui dis que c'était elle ; à quoi il ne s'attendait pas. Il me répondit qu'il le dirait à Chloé et qu'il ne vous le dirait pas. 11 le dit à Chloé, qui lui dit que je vous avais donné une contre-lettre. » Chloé avait donc de l'esprit. M""* de La Fayette aussi : de sorte que les dissipations de M. Ménage ne k troublèrent pas extrême-ment. Elle écrit à Huet, le 15 octobre, qu'elle a chargé Ménage de lui écrire : c Je crois qu'il s'en est acquitté ; car, malgré Chloé, j'ai encore assez de pouvoir sur lui pour lui faire faire des choses qui lui

plairaient moins qne de tous éetire* » EUe sourît, et ce n'est pas qu'elle fasse peu de eas de Tamitié dcr Ménage : mais elle est eùre d'elle et conséquemmeni sûre de lui. Elle n'a pas tort. Ménage l'aime ; et c'eet elle qu'il aima : et Ton dirait qoe^ dans eeite aventure, Ghloé interTient comme ud amour de dépit o*a comme an stratagème de jalousie. EUe s'en doute et le compliment que lai a transmis M« de la Roche*» foocauld ne Ta pas trouvée dupe de l'amant célèbre» de Larerna.

Qu'arriva-Ml? Le 24 norembre» Hu^ écrit à.

Ménage : « Vous ne nie dites rien de la bronîllerie qui a été entre M"* de La Fayette et vous. Je ne m'en^ suis pas étonné, car je sais ce que c'est qn'amaniium. irae^ 9 Ménage détesta ces lignes de son ami et voulut savoir comment son ami était informé. Il reçut cette réponse : « Je sais ce que je tous ai mandé de votre prétendue brouillerie avec M'"'' de La Fayette d'une personne que nous avons vue ensemble à Paris, vOQS et moi 9 et qui n'est pas inconnue à M*^ de L& Fayette. Je ne voos dirai ni son nom ni son sexe, ne le pouvant pas sans manquer à la fidélité et au^ secret. Puisque je ne vous le dis pas après la eonju-^ ration que vous m'en avez faite par notre amitié ^ v4)U8 devez croire que quelque «npèchement inviik-^ cible me retient et cet empêchement n'est autre que la promesse que j'en ai faite, que pour rien au monde je ne voudrais violer, tout normand que je suis. > Ménage devina-t-il? En tout cas, il n'avait paa démenti et n^avait pu démentir l'indiscret. Il avouait la brouillerie, tout en la réduisant peiit*ètre an moinspossible^ car Buel ne parle celte fois que d'une pré^ tendue brouillerie»

ENGRANTUflNTS Et lOOHBUDfBIffrS M GBIIVEI.LE â<3

Celte broiûILerie,. que^uea biUeta de M^ de La FayeUe perneUeal qm'oft en denne le prioeipalr Un jeur^ — et ce dut être au commencMMsiil de noreiahre, •a ififiâl, — rik écrit àlÉénaga : c Je n'irai poiat à Ghaliet, parce qtHkiL ne iait pas asseï beau ei je vemx me reposer. Maia saTti-voms iMea que roua ne ne Terres plus, ai votre aiadtiè angneiKie ai fort ? Yems. aarez bien qneiles boraes j'y ai mises» Votre leti^e eei ai donco que, si vous m'en écriyiez soutmiI de pareiUea,^ je voas grcAderais bien fort. Prenez bien garde que noua ne nous bt oniiiiona en mérité. Je ne Cf oia pa& aiAx endiantem^nt»,, mais je crois auji leai « nementa de ceryeUe. > C'es4 assez clair. Mteage^ évîdemmeai, a cédé k quelque impoJsioa Ti^e; il est sorti de ia réserve à laqueUie toat (et M!^ de La Fayelis ansai) lui commandait de se tenir. Depuur des années, Û célébrait en vers latins^ itaiiens et français l'aman* qu'il avait conçu poor cette jeune femme. Il fut imprudent et risqua de faire passer de la poésie à la prose, de La prose à la réalité aea dédaratioos chaleureuses'.

Ge n'éiût pas tout à fait la première fois qu'il aUatt an peu Icân. 11 avait commencé d'aller un peu loin, maifl d'abord avec précaution,, irara la Qn de mara o« le début d'avril de cette année i66i, environ la semaine sainte^ Il avait mia an peu plna de galanterie que de coutume dans un de ses bîUets. Et U*^ de La Fayette l'avait remarqué,, peut-être avee surprise, maia sans alarme. Elle s'était eonilentéede répondre : « II n'y arien de piua galant que votre biUelL Sila p«L- $ée de faire votre exasDten de conscience voua inspire de tcUea cbMe»^ je éonle que la contrition Môà Wle. Je vous assmre que je fais tout Le cas de votre amitié qu'elle mérite que r<Ntt en fasse et je crois tevt dire

âl4 LA JEUNESSE DE MADAME DE LA FATETTE

en disant cela. Adieu jusques à tantôt. Je ne vous promets qu'une heure de conversation, car il faut retrancher ses divertissements ces jours-ci. » M. Ménage ne comptait pas retrancher ses divertissements le moins du monde. Il avait de rentétement, plus que d'amour. La petite leçon que lui avait donnée son amie lui profita si peu qu'il retomba dans son péché et mérita une nouvelle réprimande : c Vos lettres sont bien galantes. Savez-vous bien que vous y parlez d'adorateur et de victime : ces mots-là font peur à nous autres qui sortons fraîchement de la semaine sainte. Adieu. » Mais enfin, M""* de La Fayette n'était point fâchée. Elle donnait à son avertissement le ton d'un badinage où il faut donc qu'une jeune femme rappelle un abbé à la dévotion. Et elle parlait d'autre chose à Ménage ; elle lui parlait d'une épigramme latine qu'elle s'efforcerait de déchiffrer ; elle lui parlait de M. du Lude qui venait d'être nommé capitaine et gouverneur du château de Saint-Germain. Ménage, après cela, se tint tranquille un peu de temps. Il redoubla d'assiduités auprès de Chloé, soit qu'il trouvât près d'elle une sorte de consolation, soit qu'il lui plût d'exciter ainsi la jalousie de Laverna : du moins l'espérait-il. Mais Laverna ne fut point jalouse. Au mois de novembre, fâché d'être mal entendu, il ne se contenta plus d'écrire des billets galants : il écrivit une lettre enflammée. Il se disait c enchanté» : M^^de La Fayette crut seulement qu'il avait la cervelle à l'envers. Elle le secoue et, tout de bon, le menace de se brouiller avec lui. Et c'est lui alors qui se fâche. Sa lettre est perdue ; mais voici la réplique de M"^ de La Fayette : < Je n'ai jamais vu écrire si sèchement aux gens qu'on ne les aime plus et je n'ai jamais vu

ENCHAirrsMSHTft El TOimsBMEsnrs m cervelle 21!^

ime amitié mourir »i subitement que la vôtre. Je crois qu^eile n'est qu'éraiKOftie et )e ne confieiitiral pas à son enterrement que je ne sois bien assurée de sa m0rt. C'est pouxqooi je voa» prie quei je voua voie demain : je ne sortirai point encore. » Elle avait résolu d'avertir le trop bouillant Ménage \ mais elle n'attachait pas tant d'importants à des tonrnementsde cervelle qu'il lui plftt de le perdre pour de telles folies» Il fallait causer avec lui» Or, il ne vint pas^ non plus le dimancbe où elle l'invitait que le samedi qu'elle loi écrivast. Sans dcnite afficba^tHil une excase qui dissimulait peu sa ehignité offensée. Elle lui écrivît derechef le dimanche soir : c Gage, gage que vous ^tesen colère contre moi, pour la deux cent millième fois« Si TOUS n'eusisiez point eu quelque rancune, vous me seriei venu voir hier. GroyezHOioi, ne tous amusez point à vous fâcher. Je vous assure que c'es4 à tort et sans cause ; vous devez vous en fier à moi. » Ménage affirma qu'il n'était pas en colère. La polémique est de jour en jour, d'iseure en heure. Le lundis nouveau hilleC de M*** de La Fayette : c Quoi qtfê vous en disiez, je vous tiens en colère ; mais j'espère que vous n'y serea que juscfues à la première vue... > Malhoureusement, ni ce lundi ni le mardi elle n'est libre ; elle doit, le mardi, solliciter, discuter avec des gens d'affaires : «et je crois que la tète me tournera de tout cela* Je donne le bonsoir à votre colère* » Autre billet : < Je ne compte pas sur la colère où vous étiez hier ; car je ne doute point qu^après avoir do3*mi dessus elle ne soit diminuée. EUt, pour vous montrer que je ne vous crois point du tout fâché contre mut, c*est que je vous prie de m'envoyer un Virgile de M. de Villeloin et, de me venir voir vendredi. » Or, le

SiÇ LA JEUNESSE DE MADAME DE LA FAYETTE

Virgile de M. de Villeioin, ce n'est rien qui vaille. Si Ménage n'avaii pas été en colère, il Feût dit à M"** de La Fayette.

Personne au monde n'estimait les traductions de ce paurre homme et de ce êcribendi cacoethes^ comme rappelle Chapelain. D'ailleurs, Chapelain détestait en lui « le chef de la conspiration contre la Pucelle » et^^sa traduction de Stace, il la considérait comme c un de C3S maux dont notre langue est affligée ». Ménage «vait d'anciennes relations avec Michel de Marolles, abbé de Villeloin^l'un des familiers de Paul de Gondi. Et le coadjuteur disait qu'on ne saurait traduire joliment Virgile. Marolles releva le défl : en quelques mois, il vous eut troussé un Virgile français qui parut en 1649 et qu'il appelle c la plus juste, la plus belle et la plus élégante » de ses traductions. C'est possible : mais toutes ses traductions sont mauvaises. Le bonhomme est charmant, devenu vieux et, par ses collections d'estampes, consolé de ses déboires. Il prie qu'on l'excuse et qu'on veuille considérer son œuvre imparfaite comme 1' c honnête amusement » qu'il s'est donné dans la retraite : c après cela, je reconnais que j'ai été fort inutile dans le monde ». S'il a imprimé à l'excès, du moins n'a-t-il pas € multiplié les livres > : ce ne sont que des traductions.

Michel de Marolles est aimable ; et je ne crois pas <iue Ménage fût son ennemi. Mais la plus parfaite indulgence n'empêche pas que le Virgile de Marolles est du papier perdu. Ménage ne l'a seulement pas dans sa bibliothèque... Eh ! bien, il n'y avait qu'à le dire à M*"* de La Fayette? Pas du tout! Ménage va ohez le libraire étonné : il fait l'emplette du Virgile ; une emplette considérable. Papier perdu, ce Virgile

«st UQ bel in-folio sur, papier riche, imprimé à merveille et décoré du portrait de M. de Villeloin par Mellan. Vous Tavez voulu? Le voici !... Et M"** de La Fayette fut très mécontente : « Ce jeudi au soir. Quand je vous ai demandé le Virgile de M. de Marolles, c'était dans la pensée que vous l'aviez et je ne prétendais pas vous causer la dépense de Tacheter. Si je n'avais peur que vous me crussiez en colère, je vous le renverraiéf J'aurais raison d'y être, de ce que vous me mandez, que vous ne m'importunerez plus de votre amitié. Je ne crois pas vous avoir donné sujet de croire qu'elle m'importune. Je l'ai cultivée avec assez de soin pour que vous n'ayez pas cette pensée. Vous ne la pouvez non plus avoir de vos visites que j'ai toujours souhaitées et reçues avec plaisir. Mais vous voulez être en colère à quelque prix que ce soit ! J'espère que le bon sens vous reviendra et que vous reviendrez à moi, qui serai toujours prête à vous recevoir fort volontiers. » En définitive, Mlinage s'aperçut <iu!il boudait contre son plaisir. Il retourna chez son amie et reprit l'habitude ancienne d'une amitié quel* quefois orageuse, le plus souvent calme et gentille.

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