POÉSIE ET RÉALITÉ
là ; et cela suffit, de l'avoir été, pour être traitée de belle : car enfin les beautés ne sont pas immortelles comme les louanges que Ton leur donne... » Elle ne vieillit pas, certes : elle a vingt-trois ans ; mais elle commence à rêver sur les péripéties de la durée.
C'est la littérature, et la littérature de Ménage, qui tient le plus de place dans la correspondance de Ménage et de M*"* de La Fayette. Il est sur le poiol d'achever son idylle de V Oiseleur, W^ de La Fayette lui écrit : € Il sera fort honteux pour inoi que vous acheviez 1' Oiseleur sans que je m'en mêle et je crains fort que, pour me faire encore plus de honte, vous ne cherchiez le secours de quelque autre. Si vous l'eussiez achevé il y a trois mois, j'aurais cru que M"** de Montbazon vous aurait aidé... Je ne saurais m*imaginer que vous travailliez sans secours et, quand je repasse toutes vos œuvres et que je considère qu'il n'y en a pas une où quelque belle n'ait part, j'ai petae à comprendre que vous travailliez présentement eo l'air .. » Voilà Ménage, le très savant M. Ménagent qu'on appellera bientôt le Varron français! Pour le moment, ce Varron se divertit à n'être qu'un petit poète aux pieds des belles dames.
La collaboration d'une belle à toute poésie de Ménage, qu'est-ce exactement? S'il s'agissait d'une aide littéraire, on ne voit pas comment eût servi M""* de Montbazon! Mais, le 23 mars. M*"* de La Fayette écrit : € Je ne désespère pas de vous avoir un peu aidé à VOiseleur^ puisqu'il s'adresse à moi.«.. » Cela veut dire que les belles dont Ménage était épris l'inspiraient et qu'il avait besoin de l'émoi qu'elles lui donnaient, pour écrire en vers. M*"* de La Fayette est bien osée de croire que, même absente, elle
nuisis le peèt« ^ l'Oiidemr : on Men dra-inadi qu'eUe •est trop ■Kodeste, «t msoiBiiAe aussi, dans les mu»méats où eMe rfitfuse de croire qu'an souvenir mrffise à rîmagiBatiMHi 4b IDénase? Saos df>uie, m |^ra piqué, n^-lHÎl pm frèpettèa gentîiiUBnrt; car ii mérita œitte Ttépovse «da :27 mars : <« Je prétends ^^us «voir «îdé, qmoi qoe r^Wi paissiez dii«! t> Eàle ne oanaais- BBol^aiS encore «ceft Oûektir. file ie lat ; et e^Ie m fflt «Àdiantée : elle ie pr^fiéina aoéme au Jarilmur^ 'bien qu-alte esliwât qu'elle aiouit € pins de part » aa Jizr-
Le «/or«fiiR«erpeartaiit«KSt joH. CTestumremarquabie Ifsrdioîer : « d^ooi savoir ihon omnanum, ison^spiît fait «rné » ; jeanei, M a Salit fat fête, liainiteaiairt, sur \fm tords de ia Seèae, dt^ux et Tetixii, M ^ dai fruit 4e ises ver|;er&. Il ainne Sylvie ; ou plulôt il Fadore d'ami- Ëé z oet ^jert cbarsiant, « sans i^nfiammer son ecenr, d'técÉBoffe doucement ». Hl e9t le jardinier ée Syivto c ii cuiirvie fl'fesprit de Sylvie, il prend un lin pèaÎHir à JEaire Battre sn cette .^anB < et des fraits BavoareuK el «les flFars ag^réables i»« B enseigne à Sylvie l'art el la précaiBÉion d'écondnine ies amants. Puis, l'amitié tda savant jardinier devient annour. W perd tante jaivdenoe, mu pajbnt de ba^sarder une déoiaration «qni se jÉearté^ia riguear<âe Sytde. Xa Déesse le translér me fin ieniaine : wnsi GoaliBroQt ses lames étemctlbenieaU Sylvie est iranisforraée en image 4e nvarbre : 5on ûCBur létait de ni;Qaibre déjà. Quand M"'*' de La f^layelfte prétenxi avo-ir tesoieoup de fart an J<mn&nier^ c'esMidire que cette ngéuiew^ vdy^ m trait è eUe «et ià l'^venrbure «de U énage «après 4'«lle. Savent janiàBier, Méfiai^ a braé i'<espimt, l'^Unne ibI ie etœiir de M'^^tde La Vargne. Ne l'a-^-ii pas aimée*? et n'a^-il pas eetttt
poés» er séâUTi 1X7
que ie GiBur de H*^ de La Vergne lui éUi t de marbre ?,«• d'est mmsi qœ llénage, poor «es poèmes, «Ulisaii ia eeUaboration des belles : il lepmr devait «<m 4fmm poétiqoe.
S! Tcm trouiœ M""' de La Fay<il(e trop lEdolfpente -pour les poèmes de Méiia^, eb 1 bien, lee poèmes de Jléiiage ne soat pas si mativais ^qu'âne gentille amie si'eût à ies dire bcms. Les petits poèmes surtout soot gradôeas. Ce qui la tonebe, et qm la flatte aussi, est la perBévërance avec laquelle Iléaage lui dédie ses ouvrages, et les écrit pour elle, sous rinAaenee de sa pensée, comme on disait que Laure aidait I^étrarque.
fille écrit k Ménage : < Quand j'emplol(*rais trois feuilles de ce grand papier ici, je ne pourrais vous faire eomprendre à quel point je suis touchée de s^ooBuaissance pour Tobligation que je vous sî des ^oontinudlies marques publiques que tous me donnez de votre estime et de Totre amitié. Je vous dis, avec toute la "sincérité que ymt» me connaissez, que j^ TOUS suis obligée autsoit qu'on peut l'être; et c'est «ssorémeflt avec sujet, étant certain que cela est infiniment obligeant «t glorieux, pour une personne oïdinaire comme je suis, qu'un bomme de ^otre œëitte et de Totro réputation ne se lasse point de mettre non nom à la tète de ses ouvrages. Ëniio, je 4»)mpre<nds bien <la Teconnaâssanee et l'amitié que je ^ous dois pour cela et je vous la Tends aussi tout entière. Je n'auirais rien à soubaster, sinon que vous «Bi fusâtes aussi persuaiié que vous ie detez être : cTest un ovrrage que j'espère que le temps ëi moi Jerons asBurémen^ ^ Elle est contente, le dit, et c'est vmi, contente et flattée d^ètre fat musede M. Ilé«iage«
Il âcmlbie mémo qu'il y ait eu, entre elle et lui, un
projet, pour ainsi parler, de littérature. Le genre épistolaire était en faveur, depuis Balzac. Tout récemment, les lettres de Voiture avaient été fort bien accueillies. Et Tami de Voiture, M. Costar, publiait le premier tome des Leitret de M. Costar^ dont M°*® de La Fayette se montre curieuse et qui, en effet, cou* tient huit lettres adressées € à M^* de La Vergne », puis « à la même étant M""* la comtesse de La Fayette >. Ménage lui aussi avait publié, en guise de dédicace de VAmintay une véritable lettre italienne All*illu$tri$$ima ngnora Maria délia Vergna. Or, au printemps 1657, comme il projetait de faire un séjour à Meudon, M"»* de La Fayette lui écrit : « Vous y travaillerez agréablement à nos lettres. J'avais peur que vous n'en eussiez perdu la pensée et j'ai pensé vous en faire souvenir deux ou trois fois. Je vous promets de vous garder le secret et, si vous n'en parlez à personne qu'à moi, assurez-vous que cela ne sera point su. » Un peu plus tard, le 26 juin : < Je ne vois point encore de vos lettres datées de Meudon ; j'ai bien envie que vous y soyez, afin que vous travailliez & ces lettres dont nous avons parlé ensemble. > Il est difficile de dire exactement ce que fut ce projet, qui n'eut pas de suites ; mais on peut conjecturer qu'il s'agissait de la correspondance de M. Ménage et d'une dame, qui sans doute n'eût pas été nommée, devinée seulement : et, à cette fin. Ménage se proposait de revoir ses lettres, celles de son amie, de les arraager et de les publier. Quand Ménage loue, dans un de ses poèmes, les € lettres éloquentes » de M""* de La Fayette, c'est à cela qu'il songe. Plus tard, il publia dans ses Mescolanze quelques lettres italiennes de lui à W^^ de La Fayette ; et voilà tout.
POiSIB ET RÂAUTi 139
II est amasant de voir M*"* de La Fayette aguichée par ce projet : c'est elle qui supplie Ménage de n'y point renoncer. Elle est fort loin de Paris, loin du monde et loin des beaux esprits. Cependant, elle n'est pas détachée de la littérature au point de n'y pas songer, et pour elle-même. Le 5 août 1657, le maréchal de La Perte prit Montmédi. Le gouverneur de cette place au compte du roi d'Espagne était un sieur Melandri, de la maison d'Outremont, jeune, ayant à peine trente ans, et d'une bravoure admirable. Au deuxième assaut donné par les Français, un fourneau Ot une brèche au bastion de gauche. Le gouverneur eut la cuisse emportée d'un coup de canon et mourut quatre heures après. Il avait appelé dans sa chambre ses officiers ; et il les exhortait à suivre son exemple et à donner la dernière goutte de leur sang. Il s'était marié pendant le siège et réunissait une aventure d'amour h une aventure d'héroïsme. Il eut dans Paris sa légende qui, un peu de temps, ravit les imaginations. Et M*^^ de La Fayette écrit à Ménage : € Je trouve ce que vous me mandez du gouverneur de Montmédi si admirablement beau que, si jamais je fais un roman, il en sera le héros. » Elle ne fit pas ce roman ; c'est dommage. Mais on voit que, dès cette année 1657, l'idée lui vient de la possibilité de faire un roman.
Néanmoins, elle n'avait pas grande hâte de quitter sa retraite. Les nouvelles que Ménage lui adressait n'allaient pas toutes à lui faire bien vivement regretter Paris. Il y eut dans cette ville, au printemps de l'année 1657, une épidémie qu'on appela, faute de mieux, le mal à la mode. C'était une espèce de rhume. En deux semaines, les apothicaires écoulèrent tout
i40 LA JEUNESSS DI. MkVAMm DS. LA FAYETTE
ce qi^iis ayaieFDt préparé €|6 sirops^ de smnrt candi, de réglisfiseu Les médecins ne savaient pas pius qisr jamaia à qoirile cause allrîbuaf la maiadie et à!m. tiraient par des prapos vagues : mettons, la ■HiUgnilé' de Tair. Mn de consoler tes malades qu'ils tardaient à guérir, ils leur prooMtoient nnm réoHnpeiise : qû anrail ea le mal 1 fai mede serait exempt «te bu pesta*. La reine, craigunt la peste, souhaita le mal prérsAtif. Comoie elle ne réussissait pas à L'attn^er, elle se piromena pieds nsis dans sa chambre el ùil eafin la plus enrhumée du royaume..* M"*" de La. Fayetlie écrit à Ménage : « Je ne sais pas à quoi l'oii songe,, à Paris, de se laisser mourir dru eemme mouche. Nous auiresy gens de proTxncey ne soBunes point si sertsi. » Elle s'est aceoutamée à la campagne et se prend &. Taimer. Quaod Ménage est sur le point de; passer le printemps à Miaudon^ elle Yj engage : t La soiitwla est si agréable et la campagne est si belle présentement que c'est assurément uu plaisir extrême que d'y être, i Et, quelques jours après : « J'ai bicm envia de vous savoir à Mesden. Il fait si beau à. lacampagnu qne j'ai pitié de tous ceux qui sont à Paris» Peut-être leur fais-je pitié, à mon tour, d'être à. la. campagne ;. mais, comme je ne m'ea fais pas k moi-même, je m'en console Cacilement. > Stendhal a complimenté M""" de La Fayette pour une < allée de tilleuls x qui est daus La Princesse de Clètes, Sans dxNile aurait-il aimé cette fin d'une lettre : « Adieu, souvenes-veua de moi dans Yotre sefihide et je tous promels de me suttveuir de toies en Toyaat éclore tes fieurs de mon jardin. > Au sentiment de la campagne, elfe ajoute le senliiuent de la solitude; elle écrit à Ménage • a Adieu. Je ne voua qnittse point pour adier au bal; je
ÈoiaiR EX idiiufri ièl;
sois Umts seule daim na maison ei trouvct {datsani ddj ètre.^ x Aîmcar la caiB|Agiket, ee a'es4 jas t^wl iwmeftt &e plure aa. pa.5r8age, à la eouleiur et aiuL Ugnes de ce que l'on a. soiv» lea yeux. : c'est eoeare mia sagesse de ïàaatit eà de l'aapri^ ; M"^ ée La F«f ettelatpasaède et en jronii Aélîoalemeiii.
PeuÉ-étreaiHEBi.ÏJaBfeDc» de la-oampegoa afausail-il pas suClà 1 Facaaper a Icmgtempa lûîn de Pari»^ dans nm aolitmde oniéa semlGdDaeot de Fabbé de Bayaard et de M» de La Sayetie. Beaucoup plus tavd, eii'i690, quand eUeme Teui pas que M"* de Sévigiié reste aux Rochers, oo. il y a le risque de reasui,. eSe lai cous^lle d'aller en Prairence^ ckta ses efifanta : «? V(his aurei eonugagnie, je dîâ mônke $^»rée de M"^ de Onguan, qui a' est pa» peu ; un grée chàleai^ biera des geos : e&iia c^eei vivre q^a d'6tf e là. > Un gros cbàlnou, c'est ee qa'elle a proba- Mei»efit es Aurer goe, ei l'accupaifton qui ^'enattit. Sans ses lettres à Ménage^ elle cite le SMHft qu'eUe prend de sa maison eomnse son diyortifiaemaU principal et note qu'elle eat, aTec L'agrément, de aan mart, maîtresse absolue^
Elle prit le soin de leur finrtos^ el de leora intérêt;» et devînt une fewme d'affaires très attentive et intet- Hgente. Le ^ joillet^ souffî'ant d'nn mal de tète quasi perpéinet, elle écrit à Ménage : c Vous saves que c'est la maladie des beaux esprits ; et ainsi ii £aut que j'y sois sujette, tant que je serai bel esprit : et apparemment, sitantestque je lésais, je le serai toujours^ Je erois pourtant q«e ton se défait quelquefois du. bel esprit. Par exesi'ple, )e n'as plus dans La tète que^ les semlences^ les exploits, les arrêts, lesproductiâ&si je n^écrîs j^esque que pour mes afiEaires, je ne liS;-
que des papiers de chicane ; je ne songe non plus ni aux vers, ni à l'italien, ni à Tespagnol que si je n'en avais jamais ouï parler. Cela étant ainsi, je crois que> quand j'aurais été bel esprit, je ne le serais plus et que je ne serais qu'un esprit d'affaires. > Elle le dit et s'amuse de le dire : mais elle ne le dit pas avec effronterie ou chagrin. Elle ne dédaigne pas du tout la partie positive de l'existence. Elle entend vivre dans la réalité, non pas dans une chimère. Il y a, dans la réalité, des affaires et des procès : elle ne les refese pas. Voyez comme elle argumente : « Quand 1» saisie de Yalier serait déclarée bonne, l'adjudication que M. de La Fayette a obtenue ne serait pas nulle; car M. de La Fayette s'est défendu jusqu'ici & la Grande Chambre en qualité d'héritier sous bénéfice d'inventaire, soutenant que la dette de Valier n'était pas légitime. Et, quand elle serait déclarée bonne et la saisie aussi, il faudrait savoir après à qui appartiennent les terres qui ont été saisies : car elles lï'étaient pas adjugées à M. de La Fayette, quand ¥a)lep les a fait saisir : et ainsi la saisie a pu être bonne,^ mais ce serait un second procès de discuter si^ Tes terres appartiennent à la succession de feu M. de La Fayette ou à M. de La Fayette d'aujourd'hui... » Cela est de la même plume qui écrira plus tard la Princesse de Clèves et bientôt la Princesée de Mantpensierl..»
Quand M°^^ de La Fayette a fini d'argumenter sur la dette et sur la saisie de Valier, elle parait un peu surprise : « C'est, dit-elle, une chose admirable que ce que fait l'intérêt que l'on prend aux affaires. Si celles-ci n'étaient point les miennes, je n'y comprendrais que le haut allemand : et je les sais dans ma
POiSIl KT RÉAUTi 143
tète comme rnooi patef et dispute iou» les jours contie Bds gêna d'aSàires des choses 4oQt je n'ai nirile eoAnaissance ei où rnoo inlérèi seut ihe donne de la lamiètel » La âoebefoucauld, dans ses Béflexion^ é^verses, disCîngae « un espf it utile et an es{«ît d'af- &iires ». Si l'en a Fesprii d'ailaires, on necb^eke pas exacte mena son intérèl particulier; nfeème, il arrive (pa,*ùik y soit très malbabile. Les esprits utiles ont c une habikté bornée à ce qui les touehe ». Cesi, en affaires, Tesprit de W^ de La Fayette : elle le dit, sans orgueil et sans contrition. Elle n'a point l'amour ée la chicane j et eUe ne s'y amuse pas. Elle consent à la chicane en vue d'établir sa fortune. Seulement, les procès roceuperont, o.u peu s'en faut, toute sa ^e. Elle pc^éfère le re^os, coinme Napoléon préf^ait ht paix. Une telle mésaventure a pour effet de vous donner le goût de ee qui vous est imposé : peut-être Terra-#-€«i M°^ de La Fayette passer de l'esprit utile à Tesprit d'aibires.
Quand eUe préfère encore le repos, du moins s'occnpe-t-elle de ses intérêts avec un zèle méticuleux et hardi. H. de La Fayette a bien l'air de ne pas s'en nèler : discrète personne et nonchalante^ M. de La Fayette ne bouge pas; U°^ de La Fayette bouge deux fois. Elle a un agent à Parts, le sieur Charbonnier, qu'elle secoue et qui, d'une secousse à l'autre, se ren* dort. II est négligent : et il £àche W^ de La Fayette.. U est changeant, iDais entêté : s'il n'a pas rêvé de t f<»rmer une contestation au Parquet », tout ce qu'on kit dira ne sera que chansons* M"^* de La Fayette le traite dur» Elle a un « conseil » en la personne de ll« Fedeau, l'a^vocat parisien. Seulement, elle se méfie de M. Fedeau, tient ses avis pour très suspects et
vient à se demander s'il n'aurait pas € quelque intelligence » avec la partie adverse. II est bon de s'en assurer : prière à M. Ménage d'aller voir M. Fedean et de causer avec lui. M. Ménage trouva M. Fedeau un fort honnête homme et conjura son amie de n'avoir nulle inquiétude : c Me voilà en repos sur nos affaires, répondit-elle, puisque vous avez conféré avec M. Fedeau et que vous êtes du même avis que lui. » M. Ménage est-il donc un si grand homme d'affaires? II a, dans sa jeunesse, été avocat, premièrement à Angers, puis à Paris. Mais ce n'est pas le principal. Le principal est que M. Ménage a des relations. Pour gagner un procès, tout est là, semble-t-il. M™^ de La Fayette songe à la bienveillance de la magistrature.
Le 13 mars 1657, mourut messire Pompone de Bellièvre, pr<^mier président au Parlement. Ménage avait d'excellentes relations avec lui. Le 23 mars, M'"^ de La Fayette écrit à Ménage : « N'attendez pas que je vous console de la mort de M. le Premier Président. Je vous assure que j'ai besoin que l'on m'en console moi-même. » Quel chagrin! Pourquoi ce chagrin? « J'y perds furieusement, puisque vous y perdez; mais j'y perds encore toutes les grâces que j'aurais reçues de lui, à cause de vous, dans la suite de mes affaires. Le général et le particulier perdent infiniment en cet homme-là ; et je ne sais pas de quoi la mort s'est avisée, de le venir prendre dans la force de son âge et dans un temps où il était si nécessaire au public. » La mort ne s'avise de rien, que de faire son métier de mort : et elle ne songe point aux pro* ces dont M*"* de La Fayette est si fort occupée. M°»« de La Fayette, avec sa loyauté, dit ses raisons particulières de s'attendrir sur un malheur général :
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€ S'il n'était point mort, je vous assure que je ne songerais pas à faire sortir notre procès de la Grande Chambre. > Comment louer plus gentiment un magistrat connu pour son intégrité d'abord et près de qui l'on n'est pas une inconnue ?.••
H. Ménage, par bonheur, connaît d'autres magistrats. Et M^* de La Fayette l'envoie parler de son affaire àH« de Palluau, l'un des conseillers lafcsdela Grand'Chambre : « Et, l'hiver qui vient, je vous don* ne rai bien de l'occupation à venir solliciter avec moi. » Elle compte, en effet,- passer le prochain hiver à Paris et, quand il s'agit de choisir une maison, elle s'avise de ne pas habiter un quartier c fort éloigné de tous les lieux où les plaideuses ont affaire >. Elle est une plaideuse et prend son parti d'en être une, h condition de gagner son procès, pour quoi elle n'épargne ni sa peine ni les obligeantes intrigues de H. Ménage. On dirait parfois qu'elle crié au secours : < Nous avons besoin de faveur auprès de Benoise I » Avis à M. Ménage. M. le conseiller Benoise est le rapporteur de l'affaire. Obtenir un bon rapporteur, — bref, un rapporteur qui vous soit bon, — c'est le premier point. Secondement, on s'efforcera d'améliorer le bon rapporteur. Et, si le rapporteur est mau* vais, on tâchera de l'éliminer. M"* de La Fayette emploie Ménage à ces divers travaux. Voici, par exemple, M. Benoise. Elle ne tarde point à s'en dégoûter. Elle le déteste et, pour se débarrasser de lui, voudrait passer de la Grand'Chambre à la cinquième. A la Grand'Chambre, il y a huit présidents à mortier : huit présidents ! on ne lès a pas tous ; et ils vous mènent à leur guise. A la cinquième, il y a le président MoIé : € Nous aurions bien mieux raison de ce prési-
dent Moiâ que de ces vieux présidents au mortier et if nous donnerait un rapporteur dans »a chambre dont nous disposerions mieux que de ce vieux M. Benoise, qui est un vrai opiniâtre. » Elie veut disposer du rap porteur et du président : elle le dit avec une ingénuité parfaite et avec une sorte de cynisme tranquille. La- Bruyère élbrira: c Celui qui sollicite son juge ne lui fait pas honneur. > M"»* de La Fayette ne tient pas à faire honneur àson juge : elle tient à gagner son procès ; et elle met en jeu les stratagèmes d'usage, non la justice éternelle. La plus considérable portion de l'affaire avait pour rapporteur M. de Champré : € J'aurais été ravie que cela fût demeuré à M. de Champré, particulièrement à cette heure que vous êtes si bien avec M""* sa femme... » Et Ton dirait qu'ici M"* de La Fayette ne se tient pas de sourire ; car elle ajoute : « J'admire le don que vous avei d'être bon pour toutes sortes de personnes ; Ton peut bien dire que vous êtes de ces gens qui avez des amis en paradis et en enfer ! > Elle n'a pas du tout perdu la notion de l'enfer et du paradis. Mais elle ne mêle pas la philosophie avec les réalités positives de l'existence ; et nulle philosophie ne la détourne de s'écrier : < Mon Dieu, n'y a-t-it point moyen de le tuer, ce M. Benoise, afin d'avoir un autre rapporteur ? j> Conseiller clerc, M. Benoise était célibataire. Il n'y avait pas de M""* Benoise avec qui M. Ménage pût être « si bien > en faveur de M"® de La Fayette. C'est pour cela que M"*^ de La Fayette conclut gaiement au meurtre de M. Benoise et, du reste, n'en confie pas à M. Ménage l'exécution.
M. de La Fayette, si tranquille d'habitude, n'évita point d'avoir un démêlé d'intérêts avec des messieurs de Beaufort qui étaient «déjeunes fous » bien redou-
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tables. H'°^ de La Fayette avoue à Ménage le tourment qu'elle épr'iuve, « à cause de la jeunesse et de Teniportement [<)e ces] petits messieurs > ; elle craint de Toir une alfaire d'argent tourner à l'affaire d'honneur. Elle a recours à son fidèle Ménage, qui lui procurera des lettr^'h de marécbaux. Les maréchaux avaient une juridiction particulière. Us jugaient « les procès relatifs aux. billets et engagements d'honneur pris par les gentilshommes » ; ils intervenaient aussi en matière iU' point d'honneur et dans les duels ou projets de diK'is entre les gentilshommes. L'affaire s*arrangea sans (]ue M. de La Fayette eût à sortir d« son paisible c ractère.
Les pr.ré«lés un peu hardis de M"** de La Fay<'tte, on les voi^ sans cesse ; on les voit à merveille) dans cet épiso« -ci. Les La Fayette avaient une affaire en Picardie, H qui n'allait pointa leur gré. Le 9 octobre 1657, M*"" de La Fayette prie Ménage de lui faire adresser un commitHmtis par un conseiller d'Etat, M. Salmoii. Le committimus était un acte qui permettait à certains privilégiés de choisir, ou peu s'en faut, leur juridiction. Or, lisons M*"* de La Fayette : € Quoiqu^^ ceux que l'on obtient en vertu des anciennes i ttres de conseillers d'État ne servent de rien, je suis assurée que celui-là me servira, parce que c'est pour envoyer au fond de la Picardie à des gens qui u^ chercheront pas tant de chicaneries et que la peur de venir à Paris fera trembler. Je vous supplie d'avoir ce committimui avec toute la diligence possible. 1 C'est assez clair : et l'on emploie un stratagème d'intimidation, qui est probablement un chefd'œuvre d'habileté, mais qui n'est pas une merveille de délicate loyauté. M"^* de La Fayette n'a aucune
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ttiaBion sar la justice et prend facilement son parti d'une injostice qu'elle s'efforce d'incliner h son profit»
D'autres affaires l'occupent. Elle doit Teilier^ et n'y manque pas^à la succession de sa mère, compU* quée du fait du remariage de sa mère et qui, en partie, passe par l'intermédiaire de son beau-père le cheyalier de Sévigné.
Celui^i, depuis son veuTaga, habitait Paris. Les chagrins rayaient rendu malade : il jugea le moment venu de faire son testament. Le 19 décembre 1656, M"® de La Fayette reproche à Ménage de n'avoir pas vu encore ce pauvre chevalier, si malade. Ménage vit le pauvre chevalier, sut comment il avait formulé ses volontés dernières et le dit à M"^"" de La Fayette en la priant d'être discrète plus qu^ lui : « Vous pouv^ penser, répondit-elle, que, puisque je ne souhaite pas que H. de Sévigné sache que je sais la manière dont il a fait son testament, je n'ai garde de lui témoigner que vous me l'ayez éorit. » Du moins, estelle contente? Assez contente, à ce qu'il semble. Cependant, et peut-être afin de dissimuler mieux la science qu'elle tenait de Ménage, elle écrivit à son beau-père une lettre qu'il trouva « un peu sèche »« Il était bon homme et répondit < le plus obligeamment du monde ». M°^* de La Fayette apprécia sa bonhomie.
Le chevalier de Sévigné offrit de lui céder à bon compte une maison qu'il possédait à Paris et qui lui venait de sa femme. Premièrement, elle refusa, disant que cette maison n'était point du tout logeable et se trouvait trop éloignée des lieux « où les plaideuses ont affaire ]>. ËUe pria son amie M*"* de Sévi^ gné de lui chercher un domicile : < Mais, écrit-^Ue à
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Ménage, quand vous vous en mêlerez, cela ne gâtera rien. Je voudrais fort me loger proche de M'*'* de Sévigné, c'est-à dire vers la place Royale, dans ces rnes de Fhfttel d^AngonlAme ou même aa quartier Saint-Paul. Je ne veux pas y mettre plus de mille ou doaze cents livres; et, si je trouvais quelqu'un qui voulût prendre avec moi une grande maison beau*coup plus chère, j'en serais assez aise. » Mille à douze cents livres ^ Ménage se récria : pour un tel prix, on n'aurait absolument rien, c Je crois bien, réplique-t-elle, que je ne serai pas logée comme la reine... et je ne le prétends pas aussi. Mais comme nos affaires sont tournées à nous tenir longtemps à Paris, cela fait que je ne veux pas une maison de si grand prix que si je no la voulais tenir que six mois. » Cette jeune femme a de l'économie. M. Ménage se mit en campagne et ne trouva rien, ni M""* de Sévigné.
Ce n'est pas que M*^ de La Fayette n'eût, à Paris , la maison que son père avait bâtie, rue de Vaugirard, au coin de la rue Pérou. Seulement elle s'était promis de donner à bail sa maison du faubourg, et plus cher qu'elle ne payerait son installation nou«velle. Séduisante combinaison, mais difficile â réa* User.
Elle était assez mal portante. Elle avait de fréquentes migraines et la. fièvre de temps à autre. Puis, le 9 octobre, elle annonce à Ménage qu'elle est grosse de quatre mois : < et je vous dis cela comme une nouvelle, ne l'ayant point mandé jusques à cette heure ». Après deux accidents, c'est la troisième fois qu'elle est grosse. Elle en éprouve mille incommodités. Le 2 novembre, elle écrit à Ménage : « Si vous
me voyiez, qaand même vous ne sauriez pas que je suis grosse, tous me diriez bien que je le suis, comme tous le disiez à la maréchale de Glairembault quand tous la trouTiez changée. Je le suis tout autant qu'on peut l'être et, si l'amitié que tous aTcz pour moi n'était plus fondée sur la beauté de l'Âme que sur celle du Tisage, je serais en grand hasard de n'être plus aimée de tous. > Le 9 noTembre : c Les médecins disent qu'après mes couches, je ne m'en sentirai plus. Dieu lé Touille ! Je ne me Ûe guère à ce que disent ces messieurs-là! > Et, le 27 noTembre : € Adieu. Je n'en puis plus; la tête me tourne. > Elle avait compté d'abord être à Paris vers la Saint-Martin. Puis, elle ajourna le projet de son départ à Noël. Au mois d'octobre, elle résolut de ne pas tarder après le commencement de décembre, qui serait le septième mois de sa grossesse.
Le même souci l'engageait à quelques précautions. Elle irait par eau jusqu'à Briare, où une litière la viendrait quérir. Seulement, les litières qu'on se procure en locatis sont très incommodes € et les mulets en sont si méchants, dit-elle, que les femmes en l'état où je suis y courent plus de risques qu'en carrosse ». Donc, elle Toudrait qu'une « personne de qualité i lui prêtât une litière : € M*"* d'Angoulême en aTait une, il y a quelque temps. Je lui ai écrit pour l'avoir et je suis assurée que, si elle l'a encore, elle me la prêtera ; mais je crains fort qu'elle ne s'en soit défaite. Mandez-moi cependant si Vous ne connaissez personne qui en ait une que tous me puissiez faire prêter. > Car Ménage est employé de toutes façons. Sans doute M"'* d'Angoulême n'aTait-elle pas gardé sa litière; six semaines plus tard. Ménage «st
POÉSIE ET RÉALITÉ iSt
relancé : € Je vous serai très obligée, si tous me trouyez une litière. Si vous m'en trouvez une, man» dez-le à M. de Sévigaé, parce que je Tai prié de m'en chercher. > Ni Ménage ni M. de Sévigné n'en trouvèrent; et M°** de La Fayette écrit à Ménage le 4 décembre : < J'emmène une litière de ce pays ici avec moi dans nos bateaux, afin de pouvoir prendre terre si le vent nous est contraire, en quelque endroit que nous soyons ; c'est pourquoi ne prenez plus la peine de m'en chercher. > Elle quitta l'Auvergne dans le courant du mois et fit le voyage comme elle l'avait préparé.