CHAPITRE CINQUIÈME
passer les monts aux renforts de cavalerie dont il a besoin et qu'il attend. Une pareille mesure se* rait fatale à l'armée. Le cardinal pria donc Mazarin de ne plus lui parler de suspension d'armes. On lui faisait une peine véritable de lui demander au nom du Saint-Père, pour lequel il professait un si grand dévouement, une chose qu'il lui était même interdit d'entendre parce que le roi le lui défendait, parce que lui-même illa croyait mauvaise à l'Italie, et parce que lesalliés de la France, et il nomma ici les Vénitiens, la considéraient comme inconciliable avec leurs intérêts. Il dit à Mazarin de bien retenir cette déclaration : La France est prête à faire la paix, pourvu qu'elle soit prompte et sûre, et elle ne la jugera telle que lorsque le duc de Mantoue aura reçu son investiture, lorsque les Impériaux auront quitté les* Grisons, lorsque les Espagnols a.uront réduit leur armée du Milanais à son état ordinaire, lorsqu'enfin ils auront donné une autre garantie que leur parole, qu'à l'avenir, ni eux ni les Autrichiens n'e itreprendront rien contre le duc de Mantoue; ir, une telle garantie ne se peut trouver que d? is une ligue des princes d'Italie contre quiconque essayerait de chercher querelle au duc. À ce mot d'une ligue des princes d'Italie, Mazarin s'empressa de dire que cette ligue serait fort bien accueillie des plénipotentiaires, car on
lui en avait déjà touehé quelque chose ; seulement on voudra peut-être lui donner plus d'étendue, et, au lieu de la borner au duché de Mantoue, y comprendre tous les États italiens. Sur quoi, le cardinal l'interrompant s'écria que jamais la France ne consentirait à une ligue de cette sorte, qu'elle n'entendait nullement couvrir les conquêtes que l'Espagne avait faites dans la Péninsule1, et enchaîner l'avenir de l'Italie et le sien propre. Et en parlant ainsi, la France ne pouvait être soupçonnée de l'arrière-pensée de vouloir faire à son tour des conquêtes en Italie, car on venait de la voir, à la tête d'une armée puissante et victorieuse, s'arrêter à Suse, dans un moment où elle aurait rencontré fort peu d'obstacles dans le Milanais, et se retirer après s'être contentée d'avoir sauvé cette fois au moins son allié le duc de Mantoue.
Pour aller au-devant de toutes les difficultés, comme aussi pour s'acquitter de la commission qui lui avait été donnée, Mazarin crut devoir appeler l'attention de Richelieu sur un point dont Collalto l'avait entretenu plusieurs fois. Les Impériaux sortiraient certainement des Grisons dès que l'affaire de Mantoue serait arrangée ; mais
1 Première dépêche du 14 février. « Mentre in virtù di detta lega i Francesi tacitamente rinunciarebbero per sempre le ragîoni che hanno nelli stati posseduti hoggi in Ilalia dal Rc caltolico. »
Collallo pensait que le mieux serait de n'en pas faire mention dans le traité, parce qu'alors on devrait stipuler aussi la sortie des Français de Suse ; car si le roi de France déclare qu'il ne peut abandonner les Grisons comme étant ses alliés, l'Empereur peut répondre qu'ils sont les siens et bien plus anciens, et qu'il a le droit de s'occuper de Suse, cette ville étant un fief de l'Empire qui appartient et doit être restitué au duc de Savoie. Le cardinal répliqua que cette dernière prétention était d'une telle conséquence qu'elle avait grand besoin d'être examinée, et que ce serait là une affaire bien plus grosse encore que celle de Mantoue ; qu'il estimait parfaitement juste de remettre Suse entre les mains du duc de Savoie, et que la France le ferait en vertu du traité spécial conclu avec le duc, mais sans reconnaître aucun autre droit, et se croire obligée d'en rendre compte aux Espagnols ni aux Impériaux.
Voyant donc qu'il était impossible de revenir sur la demande d'une suspension d'armes sans blesser le cardinal et sans rompre la conférence, Mazarin eut recours à cette fertilité d'expédients qui le rendit plus lard si célèbre : il s'avisa d'un biais qui menait presque au même but par un détour; il supplia Richelieu d'autoriser au moins le maréchal de Créqui à se porter dans le Montferrat, où se trouveraient Spinola et Col lai to,
218 LA JEUNESSE DE MAZARilV.
pour examiner ensemble, au moyen d'une trêve de quelques jours, les propositions de paix qui seraient faites. Le cardinal sentit qu'il lui était bien difficile de rejeter cette suprême prière sans avoiï Pair de ne vouloir entendre à aucunaccommodement, et sans prendre une immense responsabilité devant le Saint-Père, dont le suffrage lui était si précieux et dans les affaires d'Italie et dans les vastes et périlleuses entreprises qu'il méditait et enfantait en silence. Mais il montra qu'il était toujours Richelieu, en tâchant de tirer avantage de la concession même à laquelle il ne se pouvait refuser : il demanda au jeune chargé d'affaires pontifical si, au cas qu'il consentit à cette démarche du maréchal de Créqui et qu'elle n'amenât point le résultat désiré, Urbain VIII se déclarerait ouvertement pour la France. Mazarin comprit le cardinal, et s'inclina en disant qu'il n'avait pas pouvoir d'engager son gouvernement sur une chose de cette importance, que l'intention du Pape était de rester le père commun de tous les princes chrétiens, pour être auprès d'eux le médiateur écouté de l'union et de la paix, noble rôle auquel il renoncerait en prenant parti pour l'un ou pour l'autre ; mais il eut Part de faire entendre que le Saint-Père pousserait l'alfection jusqu'à la reconnaissance envers celui qui paraîtrait