‹ La jeunesse de Mazarin;Chapitre 118 sur 282 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Mazariti que lui-même serait fort aise de retourner en Flandro pour y rendre à son roi de nouveaux services, ainsi qu'à Madame l'Infante, gouvernante des Pays-Bas, pour laquelle il ressentait un particulier dévouement. Si d'ailleurs il souhaitait la paix, ce n'était pas qu'il craignit la guerre. Il ne doutait point qu'en se bien fortifiant, comme il pouvait le faire en dix jours, et en se tenant constamment sur la défensive, il ne vit les Français finir par se détruire euxmêmes. Il est accoutumé à camper en plaine toute une année, et à faire front à l'armée la plus puissante sans craindre d'en être attaqué, grâce aux retranchements qu'il peut rapidement élever de tous côlés. Il a la confiance qu'avec ses seules forces il est en état de résister aux Français : qu'on juge ce qu'il pou ira faire uni au comte de Collalto, qui, déjà, lui envoie quatre mille hommes de pied, et lui en peut envoyer huit mille autres, ainsi qu'une nombreuse cavalerie, sans abandonner les postes qu il occupe dans le Mantouan, et qu'il peut aisément maintenir à l'aide des renforts qui lui arrivent chaque jour d'Allemagne. Le comte de Collalto a l'ordre de l'appuyer de toutes les manières, et, au besoin, il viendrait le seconder dans le Montferrat. Si le duc de Savoie se déclare pour l'Autriche, se bornàt-il, sans tenir la campagne, à

retirer ses soldats dans ses places et à réfuser des vivres et des munitions aux Français, ceux-ci seront fort embarrassés d'en tirer d'ailleurs; et comment alors pourraient-ils traverser le Piémont et pénétrer jusqu'à Casai? Spinola insista beaucoup sur ce qu'il devait à son roi. Philippe IV venait de lui écrire de sa propre main qu'il se fiait tant à lui qu'il le voudrait à la fois en Flandre et en Italie, et que cela ne se pouvant il lui laissait le choix; que s'il trouvait bon de rester où il était, il pouvait compter retrouver toujours le même poste en Flandre, quand il aurait terminé les affaires d'au delà des Alpes. Spinola a pris le parti de rester en Italie, mais avec la meilleure volonté d'y faire la paix, s'il peut la faire honorablement pour l'Espagne.

Le lendemain, le comte de Collalto étant arrivé au rendez-vous, Spinola et lui s'abouchèrent ensemble. Mazarin traita séparément avec l'un et avec l'autre. Puis, les deux plénipotentiaires se réunirent pour lui donner en commun leur réponse. Mais, au lieu de la conclusion prompte et nette que voulait Richelieu, cette réponse ouvrait la porte à de nouveaux délais et à de nouvelles négociations.

Mazarin pense que le plénipotentiaire autrichien exerça sur son collègue une fâcheuse influence, et qu'en l'avertissant de ne pas mon-

trer tant d'empressement pour la paix, de peur d'avoir l'air de redouter les Français, il le rendit plus retenu et plus exigeant1. Collalto se complaisait à faire à Mazarin un grand étalage de toutes les forces dont disposait l'Empire ; il lui parlait avec affectation des renforts qu'il attendait d'Allemagne; il lui annonçait qu'une armée autrichienne allait attaquer la France sur le Rhin, une autre la République de Venise par le Frioul, et d'autres semblables forfanteries. Quant à l'investiture demandée par Charles de Gonzague, Collalto disait qu'il avait bien le pouvoir de la promettre mais que l'Empereur seul pouvait l'accorder; il en avait pris l'engagement dans la lettre écrite au Saint-Père, et il le tiendra infailliblement : il ne s'agissait que d'attendre une quinzaine de jours. Spinola avoua que le duc de Guastalla se serait d'abord contenté d'une somme d'argent en compensation de ses droits, mais que ses prétentions s'étaient augmentées, qu'il demandait des terres, et qu'à Vienne on parlait de lui donner Rezolo, Luzara et Gonzaga. Mais Toici l'idée nouvelle qui s'était élevée dans l'esprit du général espagnol, et qu'il jeta dans la

! Sixième dépèche du 1 4 février : « Havrei potuto conseguire d'avantaggio per la gran voluntà che il Marchese hà di far quanto prima questa pace, se dal conte di Collalto non fosse stato avvertilo che con tanta facilita i Francesi havrebbero preso animo, attribuendola a tema délie loro armi e non à buona voluntà. »

discussion : il proposa de déférer l'affaire à l'arbitrage de la sage gouvernante des Pays-Bas, très-contraire à la guerre d'Italie et ouvertement favorable à la paix : on pouvait avoir la réponse de Bruxelles en vingt jours, en sorte que, du côté de l'Empire et du côté de l'Espagne, c'était à peine un délai d'un mois. Mazarin se retrancha dans une seule demande, qui n'était nullement incompatible avec la proposition de Spinola : puisqu'on est résolu de donner au duc de Mantoue l'investiture, pourquoi ne la pas donner sur-le-champ, en réservant le droit des tiers, sàlvo jure terlii, disait l'ancien docteur en droit civil et en droit canon, et en s'en remettant, pour toutes les mesures de détail, à Madame l'Infante? On ne prévenait point son jugement, on s'y confiait, et en même temps un grand pas était fait, l'essentiel des propositions de la France était accepté, et le fondement de la paix assuré. Spinola répondit que cela était impossible; que, pour l'honneur de l'Empire, l'investiture devait suivre et non précéder1. La conférence se termina sur ces mots de mauvais augure. En vain Spinola, la veille de son départ, fit appeler Ma* zarin, lui répéta plusieurs fois avec force qu'il

1 Sixième dépêche du 14 février : « Non vi sarebbe stata riputatione dell' Imperatore mentre Y investitura non fosse stata con* secutiva air accorde »

CHAMTRE SIXIÈME. 249

voulait faire la paix1, le pria de retourner vers le cardinal de Richelieu et de lui porter sa réponse, en l'appuyant de tout ce qu'il savait de ses intentions : Mazarin s'en excusa ; il dit que Mgr le nonce s'acquitterait mieux que lui de cette commission, et que son devoir l'appelait à Bologne auprès du cardinal-légat, auquel il allait rendre compte de sa conduite et de l'état des affaires.

C'est pendant ce séjour à Pavie, en vivant continuellement et dans la plus étroite intimité avec Collalto et Spinola, que Mazarin en apprit des choses qu'il n'avait pas jusque-là soupçonnées, et découvrit enfin les artifices du duc de Savoie, les négociations qu'il entretenait à la fois avec les Français et les Espagnols, ses véritables et secrets desseins*.

Lorsqu'il était encore à Lyon , et à son retour à Turin, Mazarin avait trouvé fort répandu le bruit que Spinola et Collalto, au nom de l'Espagne et de l'Empire, demandaient au duc de Savoie le passage dans ses États pour aller s'opposer à

' Sixième dépêche du 14 février : « La notte che partii, mi fece ehiaraare verso le nove hore di notte, e mi disse : Io voglio far questa pace, replicandomelo moite volte. »

* Huitième dépêche du 44 février : « Acciô V. S. Illust. sappta il netto del signor duca di Savoia con Francesi e Spagnoli, e de' suoi fini, havendo il tutto scoperto in Pavia, combinando i concelti riportati dallo Spinola, da Collalto, dall' abbate Scaglia, e da Lerma, che mi disse pure assai. »

l'entrée des Français. Le duc partait de là pour conjurer la France de ne pas s'avancer davantage et ne point exposer ,1e Piémont à devenir le théâtre d'une guerre affreuse. Mazarin, très-bien traité d'ailleurs par toute la maison de Savoie, éprouvait une commisération profonde pour un pays livré en proie à ses deux redoutables voisins, et qui lui était la douloureuse image de Tltalie. A Pavie, il ne manqua pas d'exprimer à Spinola ses vifs regrets qu'un ami de la paix tel que lui fit une demande qui ressemblait fort à un commencement d'hostilités. Quel ne fut pas son étonnement quand Spinola lui répondit que la demande dont il se plaignait ne venait pas de lui, mais du duc de Savoie lui-même, qui ne cessait de le tourmenter pour qu'il vînt s'établir non pas à quelques lieues de la frontière milanaise, mais au cœur même du Piémont, à Veillane, entre Turin et Suze. Spinola s'expliqua nettement sur Charles-Emmanuel1. Avec les Es-

1 Huitième dépêche du 14 février : « La verità é che S. Alt. ha procurato che si dimandasse il detto passo quanto si avalisasse subito Y essercito caltohco perche si acquartierasse lanto kmtano dà Àvigliana quanto sii Susa, et à questo effetlo inviô Y ahbate Scaglia dallo Spinola, il quale sut principio stette sut duro, non fidandosi di S. Alt. alla quale non hà molta inclinatione, havendomi infinité voile detto ultimamente in Pavia che, per fare quello che il duca pretendeva, voleva che liberamente si dichiarasse et havere certezza per questa strada délia sua intentione; ma alla fine condiscese che Campolattaro et il Trotti si avancassero con li suoi

Page 1