‹ La jeunesse de Mazarin;Chapitre 126 sur 282 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

ment le duc de Savoie de remplir ses engagements, en remettant aussi sous ses yeux la perspective assurée des plus grands avantages dans cette Lombardie où la France ne voulait pas un village pour elle.

Charles-Emmanuel tenait encore dans ses mains sa destinée ; mais fermant les yeux à la lumière, au lieu de faire son devoir et de suivre le droit chemin que lui traçaient les traités de S use, il aima mieux s'enfoncer dans les voies souterraines qui devaient le conduire à sa perte, entasser artifices sur artifices, tromper tout le monde et se tromper lui-même.

Pour aller au plus pressé et retarder au moins la marche de l'armée française, le duc de Savoie répondit au maréchal de Créqui qu'il était prêt à exécuter, dans toute leur étendue, les obligations que lui imposait le traité de Suse; que nonseulement il fournirait des vivres et des munitions pour le ravitaillement de Casai et laisserait les Français passer librement par la Savoie et le Piémont, mais qu'il se joindrait à eux pour envahir ensemble la Lombardie, si la France voulait conclure un nouveau traité dont Créqui vint à Oulx, le 23 février, apporter le projeta Richelieu.

Mais en même temps qu'il ouvrait cette négociation avec nous, le duc écrivait à Vienne, le

21 février, pour remercier l'Empereur de rentrée qu'on lui annonçait des troupes autrichiennes en Alsace. C'était là la puissante diversion qu'il sollicitait depuis longtemps, afin d'occuper la France chez elle et de la détourner des affaires d'Italie. Les troupes autrichiennes en Alsace lui promettaient encore un autre secours pins direct. De l'Alsace les Autrichiens pouvaient passer dans la Franche-Comté qui appartenait à l'Espagne, et de la Franche-Comté dans la Savoie. Ce passage se pouvait faire par la vallée de Cesery et le pont de Gresin, qui étaient bien à la Savoie, mais dont un ancien traité, celui de Lyon de 1601 , laissait le libre usage à la France, et celle-ci avait fortifié ce poste et l'occupait. L'armée impériale une fois en Alsace pouvait envahir la vallée de Cesery, forcer le pont de Gresin, déboucher en Franche-Comté, de là en Savoie, et y prendre à revers l'armée française, tandis que Spinola et Collalto lui feraient tête en Piémont. Le duc de Savoie exhortait l'Empereur d'agir promptement. Il l'avertissait que Mazarin à Lyon n'avait pu retenir l'ardent et opiniâtre cardinal. Richelieu n'a pas même voulu voir son fils, Victor-Amédée. Il est à Embrun. Aujourd'hui ou demain il sera à Suse. Il a trente mille hommes de pied et quatre mille chevaux. La défense des Alpes est impossible, Spinola n'ayant pas voulu

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lui fournir les troupes qu'il réclamait. Il s'est plaint très-vivement en Espagne. A Madrid, on désapprouve Spinola, et on lui fait espérer bientôt une tout autre assistance. 11 se remet avec confiance lui et ses enfants entre les mains de Leurs Majestés Impériale et Catholique l.

Celte lettre, jusqu'ici ignorée, comme toutes celles du duc de Savoie que nous avons données, jette un jour tout nouveau sur le traité que le maréchal de Créqui venait proposer à Richelieu. Ce traité se composait de cinq articles. Le premier demandait que la France retirât les troupes qui occupaient la vallée de Cesery, la présence de ces troupes marquant, disait Charles- Emmanuel, une défiance injurieuse à sa loyauté : il s'engageait d'ailleurs à n'ouvrir à qui que ce fut ce passage, sans la permission du roi; et s'il contrevenait à cet engagement, il se dévouait d'avance à toutes les vengeances. Quand on sait, comme nous le savons maintenant par la lettre du 21 février à l'Empereur, de quel prix il était à l'armée autrichienne qui arrivait, en Alsace, de trouver la vallée de Cesery sans gar-, nison française, on comprend à merveille la

1 Archives des Affaires étrangères, Turin, 1630, fol H5 : « Al marchese di Versois 21 febbraio, 1630. » Divers endroits de cette lettre supposent une longue correspondance. La signature do Charles-Emmanuel semble ici autographe.

portée de ce premier article, et que pour l'obtenir l'allié caché de l'Autriche avait bien raison de prodiguer toutes les promesses. Un autre article du même traité est une preuve vraiment extraordinaire de la folle persistance du duc de Savoie dans tous ses plans d'agrandissement au moment même où il courait le plus grand danger. Cet article stipulait que, comme le prince Victor-Amédée se joindrait aux Français pour combattre les Espagnols ^et entrer ensemble dans le Milanais, ainsi les Français laisseraient Charles- Emmanuel entrer dans l'État de Gênes, et lui prêteraient même un corps de troupes pour l'aider en cette entreprise. Il était trop aisé de répondre comme le fit Richelieu : « On ne croit pas qu'on puisse entendre à ce dessein proposé à mauvaise fin et clairement déraisonnable en ce qu'il augmente les ennemis du roi en offensant les Génois, et diminue nos forces dont on voudrait, nous tirer une partie pour cette expédition. » Dans un dernier article, le duc de Savoie déclarait bien qu'il voulait rompre avec l'Autriche et attaquer le Milanais, mais après nous et quand nous aurions frappé les premiers coups : condition étrange, qui semblait trahir Tarrièrepensée de nous abandonner sous quelque prétexte lorsque nous aurions les Espagnols sur les bras. Richelieu répondit qu'assurément les Fran-

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