CHAPITRE SEPTIEME
Âmédée, qui connaissaient et goûtaient la prudence du jeune chargé d'affaires pontifical ; en Savoie, Louis XIII lui avait aussi donné une lettre pour remettre à sa sœur, en ajoutant de vive
par un secrétaire, mais, comme j'estime tant vos bonnes grâces, je cherehe toutes les occasions que je puis pour vous en demander la continuation... Je vous prie que quand Ton fera la paix je cognoisse que ce que je vous demande vous l'avez en recommandation, et que par votre moyen je puisse avoir le contentement que j'espère tant en cela qu'en autre chose. Je vous supplie de faire quelque chose auprès du Roy pour ma consolation, car je suis si misérable qu'il n'y a plus de moyen de vivre de cette façon. Tous mes maux ne viennent que pour m'être montrée trop votre amie et affectionnée à la France, car vous le pouvez savoir de tous comme je vous le dis ; mais cela ne me fera jamais changer, je vous le proteste, et je n'épargnerai ni soin ni peine à ce que je croirai vous estre agréable. Mais je vous supplie d'avoir soin de mes intérêts, et vous m'obligerez de plus en plus à ne dépendre tout à fait que de vous comme j'en ai la volonté. J'ai envoyé ces lettres à Monsieur d'Avaux pour vous les faire tenir, car quoique Ton face je ferai tout mon possible à vous rendre toute ma vie toutes les preuves que vous désirerez de moi en signe d'amitié... Je vous conjure d'avoir pitié de moi; car si vous saviez le misérable état en quoi je me trouve, vous auriez plus égard à me donner consolation que je n'ai d'en chercher moi-même. Au nom de Dieu, je vous supplie que la paix ne se face que par mon moyen, car autrement, je vous l'ai déjà mandé, je ne dois plus espérer ici de contentement. Us me haïssent tellement en ce pays, qu'ils ne veulent pas que j'aye nulle part aux affaires, et ils cherchent tout moyen possible pour m'en empescher .. Faites donc, je vous supplie, qu'il faille que la paix se fasse par mes mains, puisque la gloire du Roy en sera plus grande par mille considérations que vous pouvez mieux juger que moi, et aussi que j'aurai plus moyen après de servir le Roy... Je serai toute ma vie, Monsieur mon Cousin, votre bien affectionnée cousine. De Turin, le 1" juin, Chres-
TIEKKE. »
voix les choses les plus tendres pour elle, et ces propres paroles : « J'apprends qu'on la maltraite « à Turin ; cela suffirait à me faire passer les « Alpes pour aller à son secours '. « Mazarin avait porté a la princesse la lettre du roi, et Ghrestienne avait été si charmée du message et du messager, qu'elle lui avait offert un présent qu'il avait décliné, comme il avait déjà fait celui de Louis XIII, et par le môme motif, pour prévenir toute ombre de soupçons sur son indépendance *. Mazarin, on le voit, n'était pas moins bien avec la princesse qu'avec son mari ; il avait su trouver le secret d'inspirer à l'un et à l'autre la même confiance qui, s'accroissant avec le temps et les circonstances, lui permit plus tard de leur rendre à tous deux de mémorables services.
Mais quel que fût, dès lors même, le crédit de Mazarin auprès de Charles-Emmanuel et de Victor- Amédée, et malgré tous ses soins à leur présenter de la façon la plus favorable 5 le projet de traité
1 Dépêche du 8 juin : « Mi disse che intendeva che il Duca la trattava maie e che per difenderla havrebbe sempre prese Parmi. »
* Ibid. i II medesimo ho fatto con la principessa di Piemonte, con tutto che il sign. cardinale legato, pregato da S. Alt., midesse licenza di ricevere quello che mi havesse dato; e mi è parso bene, per poter parlare con la medesima libertà e trattare senza alcuno sparmio. »
5 Ibid. a In Torino diedi parle al Duca ed al Principe con la maggior destrezza che potei di tutto il negozialo, addolcendoqueUi punti che pote?ano disgustarli. »
qu'il leur apportait, il n'était pas en son pouvoir d'empêcher l'impression que devaient faire sur ces esprits et sur ces cœurs ulcérés et déjà remplis d'implacables ressentiments les articles de ce traité relatifs au Piémont. Cette condition de démolir les fortifications de Suse et de Pignerol, non-seulement les nouvelles qui étaient l'œuvre des Français, mais les anciennes mêmes, et sans qu elles pussent être jamais rétablies, révolta le duc de Savoie ; il s'écria avec une noble fierté qu'il aimait mieux être souverain indépendant d'un village que vassal avec un grand nombre d'États '. Pour l'apaiser, Mazarin lui dit qu'avec le concours du cardinal Bagni il espérait bien amener Richelieu à céder quelque chose sur plusieurs articles et particulièrement sur celui-là. Le duc se borna à répondre qu'il n'avait rien à accepter ni à rejeter, qu'il avait remis ses intérêts à ses deux alliés, l'Empire et l'Espagne, et qu'il se conformerait à la résolution que prendraient Spinola et Collalto.
Mazarin se hâta donc de se rendre auprès du général espagnol, qu'il trouva faisant le siège de Casai. Spinola le reçut avec sa bienveillance accoutumée ; il montra le même désir de la paix, et ne fit aucune difficulté au projet de traité, sinon
1 Dépêche du 8 juin : • Che sempre havrebbe eletto esser piuttosto principe libero d'una sola terra che sogetto con molti stati ...»
sur un point, lequel, il est vrai, était tout le traité en ce qui regardait l'Espagne. Cet article était celui qui autorisait le duc de Mantoue à recruter ses troupes en tout pays, et par conséquent lui permettait de prendre des Français à sa solde. Spinola ne demanda pas, comme a Alexandrie, qu'on dit expressément le contraire, mais il réclama la suppression de cet article tout à fait inadmissible; car, si le roi d'Espagne voulait avoir Casai, c'était seulement pour que les Français n'y fussent point et restassent loin du Milanais. À Madrid le comte-duc ne lui avait prescrit d'autre condition de paix que la sortie des Français deritalie.il ne pouvait donc accepter l'article en question, quoique assurément personne ne désirât la paix plus que lui ; et il la désirerait encore quand il verrait ses soldats sur les remparts de Casai ; même alors il ne demanderait rien de plus que le rétablissement des choses dans leur précédent état ; et il n'assiégeait Casai que pour avoir l'honneur de la rendre au duc de Mantoue. Il avoua que la gloire de prendre Casai touchait le roi d'Espagne, sans qu'il eut le moins du monde l'intention de la garder. Mazarin se déclare convaincu de la sincérité de Spinola; mais il doute fort qu'Olivarez se piquât de la môme générosité ; et on peut voir à quel point Mazarin entrait déjà dansla politique de Richelieu par cette insinuation