CHAPITRE HUITIÈME
être aussi offensée du ton et des airs de Montmorenci , que son bon sens étai t choqué de sa conduite. Montmorenci, toujours serviteur des dames, se plaisait à renvoyer à la belle princesse de Piémont des prisonniers de nom et jusqu'à des compagnies entières1, galantes munificences qui privaient le trésor de l'armée de bien des rançons etque blâmait sévèrement le très-peu chevaleresque surintendant des finances. Le duc avait donné toute sa confiance au comte de Cramail, qui en était bien digne par sa bravoure, mais dont l'esprit critique et frondeur ne voyait partout que des difficultés et s'opposait à toute entreprise, ce qui condamnait les troupes aune langueur funeste où se perdaient les fruits de la victoire de Yeiilane. Cette victoire avait fort enflé l'amour-propre de Montmorenci, et la petite cour qui l'entourait, déjà composée de mécontents, lui en rapportait tout l'honneur; lui-même la rappelait volontiers, à ce point qu'un jour d'Effiat fut obligé de lui dire2 qu'en vérité il n'y avait pas tant lieu de se vanter de cette affaire, car c'était un combat que nous n'avions pas cherché et qu'il nous avait fallu subir malgré nous, pour éviter le désastre que devait amener notre imprudence. Cette pe-
1 Arch. des Aff. étrang., Turin, 1630, t. H, fol. 80, lettre de d'Effiat à Richelieu, et Richelieu, t. VI, p. 250.
8 Ibid.y fol. 534, longue et importante dépèche de d'Effiat à Richelieu, du 27 juillet, chiffrée et déchiffrée, où d'Effiat lui ex-
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litc altercation entre les deux généraux prouve au moins que si dEffiat se conduisit admirablement dans la célèbre bataille, il est étranger, ainsi que la Force et Praslin , à la légèreté et à la présomption qui nous jetèrent dans ce mauvais pas.
Dès qu'on avait été en possession de Saluées, d'Efliat, se fondant sur les instructions du cardinal, proposa de marcher au secours de Casai et de forcer la ligne du Pô; on le pouvait, car l'armée française était encore très -nombreuse et n'avait pas perdu l'ardeur que la victoire lui avait donnée. On trouvait dans le comté de Saluées des blés et des vivres en abondance, qu'on pouvait rassembler et conduire avec soi.
pose confidentiellement l'état vrai des affaires. 11 dit, en parlant de Montmorenci : « (lest une bonne intention qui s'embarrasse par des incertitudes telles que ce [qu'il passionne le matin, il le contrarie l'après-midi. Je ne sais si c'est son naturel, ou celui du comte de Cramail qui est son grand gouverneur, et, à mon sens, le plus chancelant qui ait jamais élé. C'est un esprit d'arrêt qui ne trouve que des difficultés et n'a nul expédient. Quand il est en un lieu, il n'en peut sortir. 11 veut descommodités qui ne se peuvent fournir, et par là contrarie toutes les entreprises J<*
fus contraint l'autre jour de dire à M. de Montmorenci, en la présence dcd'Argewourl, qu'il ne se fa lloit .point, vanter décela, et que c'étoit un combat que nous avions fait, non par élection, mais par force; pour éviter la perte que notre imprudence nous avoit causée, ayant fait filer l'armée sans ordre, à contre tempset en présence de l'ennemi qui nous éloit venu attaquer, au lieu de le chercher, comme nous en avions l'ordre. » Richelieu s'est fort servi de cette dépèche, t. VI, p. \M, 185.
UIAI'IIIIK HUITIÈME, ici
L'armée ennemie, concentrée sous Saviglian, allait perdre son général ; incertaine et troublée, elle pouvait être aisément culbutée; le Pô franchi, la campagne était libre, et Spinola eût bien élé contraint de quitter le siège qu'il faisait pour venir à notre rencontre. Il est certain que, du 20 au 27 ou 28 juillet, pendant la maladie et un peu après la mort de Charles-Emmanuel, il y avait place pour quelque grande entreprise. Moulmorenci et ses amis firent échouer la proposition de d'Effiat. Laissons parler celui-ci dans son langage soldatesque : « Je soutins, dit d'Effiat, qu'ayant amassé des blés nous devions trouver nos commodités de poste en poste, et faire l'affaire de Casai, ce quiétoil fort aisé, ayant sur notre route de bonnes villes qui ne peuvent résister et la nappe mise par toute la campagne. Mais cela a passé pour une fable, et moi quasi pour ridicule, ce qui m'a piqué si fort que, trouvant M. de Montmorency qui parloit à d'Argencourt, je lui dis qu'il répondrai t du dépérissement de l'année, de ce que l'on ne secourait point Casai et que Ton n'amassoit point de blé. 11 me répondit qu'il faisoit ce qu'il pouvoit, et qu'il ne croyoit pas que personne put faire davantage. Cela m'obligea de lui dire vivement que si j'avois l'honneur de commander une si belle armée, je voulois que le roi me fit tirer à quatre
chevaux si je n'amassois du blé el si je ne secourois Casai1. »
N'ayant pu persuader à ses collègues d'aller au secours de cette place, d'Effiat, pour ne pas laisser les troupes inoccupées, ouvrit l'avis de prendre les devants sur le nouveau duc de Savoie encore tres-irrésolu, et, en remontant la vallée du Pô, d'aller se jeter sur Moncalieri4, qui n'était pas plus difficile à enlever que Saluées et qui serait un poste admirable pour marcher sur Casai quand on le voudrait. De son côté Victor-Amédée avait assemblé à Saviglian, le 50 juillet, un conseil de guerre dont nous avons déjà parlé3. On y posa la question : Comment empêcher les Français d'aller secourir Casai? Les avis furent très-partages. On inclinait à Tidée de laisser passer les Français, de les suivre, et de les mettre entre les Piémontais et les Espagnols. Mais il ne manqua pas de gens pour répondre que les Français pourraient trèsbien s'arrêter, et, revenant sur leurs pas, écraser d'abord les Piémonlais, pour aller ensuite à Spinola qui , ayant tout au plus douze mille hommes, et forcé d'en laisser au moins trois mille autour de Casai, ne pourrait venir à leur
1 Dépêche du 27 juillet.
J Mercure françois, 1630, p. 6t>0 et 651.
3 Plus haut, pnge 455 ; Richelieu, t. VI, p. 12IM15.