‹ La jeunesse de Mazarin;Chapitre 206 sur 282 · CHAPITRE HUITIÈME. 4t · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME. 4t

rencontre qu'avec neuf mille hommes, ce qui n'était pas suffisant pour livrer bataille en plaine aux Français. Voilà comme on parlait dans le conseil de Saviglian. Certes, si, à Saluées, on l'avait su, on aurait pris plus au sérieux l'avis ded'Effiat; mais on repoussa cette seconde proposition, comme on avait fait la première. Le plus vieil officier de l'armée, le maréchal de camp d'Auriac, après avoir fortement appuyéd'Effiat, impatienté de tant d'objections toujours si faciles et qui allaient à ne rien faire, s'écria : a Eh quoi, Messieurs, l'armée du roi sera-t-elle comme une compagnie d'Égyptiens qui se promènent de village en village sans savoir où ils vont1? » Et d'Effiat écrivit à Richelieu2 : « Si cette armée n'est promptement mise en besogne, ou qu'elle ne soit pas rafraîchie, je prévois qu'en moins de rien elle périra... Je ne vous déguise rien, je vous dis la vérité comme si j'étois devant Dieu. »

La conclusion de tout cela fut qu'on écrirait au roi, au nom des trois généraux, une lettre où on lui ferait connaître l'état de l'armée. Cette lettre n'était autre chose qu'une déclaration d'impuissance , se terminant à la demande d'un grand renfort ou plutôt d'une

1 Dépêche déjà eilée* du 27 juillet; * Ibid.

iOi LA JfclLNKSSE DK MAZAIUN.

armée nouvelle. Quelques jours après celle lettre, le duc de Mon tmorenci envoya un de ses officiers particuliers à Saint-Jeau-de-Maurienne pour bien expliquer sa pensée au roi et au cardinal. Cet officier montra le plus grand étonnement de ne pas trouver le roi à Saint-Jean de-Maurienne ; il avertit qu'au delà des Alpes officiers et soldats ne tenaient bon que parce qu'on leur disait que le roi se préparait à venir, et que, s'ils perdaient celte espérance, « il y avoit à craindre un débandement général. Il représenta les affaires au plus mauvais élat qu'il se peut imaginer ; que la peste étoit si grande que, par toas les chemins où l'on passoit, tout étoit semé de corps; que tel, à qui on venoit de parler se portant bien, étoit trouvé à un quart d'heure delà mort en un instant; que la compagnie des chevau-légers du duc de Montmorency, qui étoit de quatre-vingts, éloit réduite à dix-sept; tout étant mort de peste; qu'il en éloit de même de sa compagnie des gardes; que la peste éloit si grande à Pignerol que les oiseaux mëmed tomboienl morts passant par-dessus la ville, à ce qu'on lui avoit dit; que la contagion éloit par tous les régiments et dans toute la cavalerie; que M. de Montmorency avoit pensé être pris de la peste; que M. d'Effiat étoit si mal qu'il ne pouvoit quasi marcher, et étoit jaune comme un coing mûr, et ne pouvant éviter une grande

CUAPITRE HUITIÈME. 4C5

maladie; qu'il avoit vu l'armée en si grande misère que les généraux mêmes étoient contraints de se passer d'un repas par jour, n'ayant pas de quoi en faire deux ; que M . de Montmorency étoit ruiné des grandes dépenses qu'il lui falloit faire. . . et qu'il prioit le cardinal de lui témoigner qu'il étoit son ami en le faisant rappeler de l'emploi où il étoit... Les généraux conseilloient au roi d'accepter la paix \ »

Voilà où en étaient les affaires d'Italie; celles de France n'allaient pas mieux; La prise de Mantoue et les malheurs qu'elle présageait avaient animé de plus en plus contre la guerre les serviteurs de Marie de Médicîs. Le garde des sceaux, Marillac, avait avec elle de longs entretiens secrets où sa piété s'exhalait en gémissements sur les misères des peuples accablés d'impôts et épuisés par les continuelles levées de troupes ; il lui peignait, en l'exagérant, le mécontentement des parlements et du clergé ; il l'alarmait sur les, dangers que courait le roi au milieu de la contagion répandue d'un bout à l'autre de la Savoie. Un personnage venait d'arriver à Lyon capable de donner un chef et une épée à toute cette intrigue. C'était le duc de Guise, le fils aîné du Balafré, politique médiocre, officier

'Richelieu, t. VI, p. 204.

habile, qui avait rendu plus d'un service à la couronne, et, en 1615, avait couvert le double mariage de Louis XIII avec Anne d'Autriche et de la princesse Elisabeth avec Philippe IV, contre la révolte des protestants et du prince de Condé, Guise était gouverneur de Provence, et il s'arrogeait le titre d'amiral du Levant fort peu compatible avec la juste autorité du ministre de la marine, alors appelé grand maître de la navigation, lequel n'était autre que Richelieu lui-même. La présence inattendue de Guise à Lyon, lorsqu'elle était si nécessaire en Provence, était à bon droit suspecte au cardinal. Celui-ci n'ignorait pas aussi que le duc de Bellegarde avait adroitement semé le bruit de ses dissentiments avec la reine mère et déjà de sa disgrâce; on lui annonçait diverses séditions qui se préparaient sur plusieurs points du royaume ; enfin on lui donnait avis de prendre garde à lui et qu'il y avait des complots contre sa personne. Jamais, depuis la tragique journée du 24 avril 1617, où l'assassinat du maréchal d'Ancre brisa sa carrière et mit ses jours en périls, Richelieu n'avait eu plus de sujets de crainte* 11 écrivit à Marie de Médicis « qu'il la supplioit de trouver bon qu'il quittât la partie après que cette affaire seroit finie, et qu'il ne pou voit plus subsister; » et il avoue qu'il était alors « réduit en ce point de pouvoir dire avec

Page 1