CHAPITRE NEUVIÈME
sont convaincues de reposer sur des fondements imaginaires; il faut qu'il mette de côté tous ces vains prétextes, et confesse qu'il veut prendre à tout prix Casai, ou pour la garder, ou du moins pour ne la rendre qu'après avoir satisfait un frivole point d'honneur. C'est donc à un motif tout personnel qu'il sacrifie le duc de Savoie, le repos de l'Italie et celui de l'Europe. Et là-dessus Mazarin n'hésita pas à lui dire, à la fois comme son serviteur affectionné et comme ministre du Saint-Siège, que tous les malheurs qu'engendrerait son refus de signer la paix contre l'avis et l'intérêt de tous et contre sa propre parole, seraient à la charge de son âme1.
Que répliquer à tant d'arguments dune irrésistible évidence? A bout d'équivoques et de subterfuges, Spinola déclara enfin que le roi lui avait ôté ses pleins pouvoirs, et qu'il n'avait plus le droit de faire la paix sans une nouvelle et expresse autorisation*. Cette déclaration tout à
1 Dépêche du 11 août : « ... E che il maie che ne fosse seguito sarebbe stato a carico delF anima sua, » etc.
* Ibid. : « ... Vedendosi S. E. strelta in modo che non poteva scusaredisodisfare a tante istanze e cosl ben fondate, con una catlegorica risposta ha detto al Paser et a me che il Re gli ha levata Taulorità circa al concluder la pace... » Lettre du 19 août : « ... Angustiato e senza haverpiù rifuggio né ragione con laquale potesse sodisfare a tanti fondati motivi, disse che se gr era levata la plenipotenza di Spagna circa il concluder finalmente la pace senza haverne nuovo ordine dà Sua Maeslà, » etc.
fait inattendue parut si étrange à Mazarin, qu'il la crut d'abord une nouvelle défaite imaginée pour prolonger encore les négociations1. Il communiqua ses soupçons à Passer, et tous deux laissèrent échapper quelques signes d'incrédulité. Spinola leur montra la lettre même de Philippe IV. Elle contenait les paroles suivantes : « L'expérience nous a prouvé que le désir de la paix que vous avez laissé paraître en a empêché l'accomplissement; c'est pourquoi nous vous ordonnons et commandons d'entendre les propositions qu'on vous fera, et de nous rendre compte de tout, sans rien conclure \ »
Spinola avait cherché quelque temps à se dissimuler la gravité du coup qui le frappait; mais, ne pouvant plus se faire illusion sur ce manifeste amoindrissement de sa dignité, il s'en plaignit avec amertume et s'emporta contre l'abbé
1 Dépêche du 11 août : « ... Io sospettavo che S. E. liavesse trovato questo ripiego per esimersi dalF assentire adesso alla pace e godere del tempo che spenderà un corriere in andare e tornare di Spagna. t
8 Ibid. : < ... Il Marehese ha mostrala la medesima lettera di S. Maestà... » La lettre à Bagni du 19 contient le texte espagnol lui-même : « La esperiencia nos ha mostrado que el haver vos facilitado tanto la paz, ha estorbadola efieetuacion délia; yassios ordenamos y mandamos che oygais los que se os dira a cerca délia, para dar nos quenta de todo, sin concluyr nada. • C'est évidemment de cette lettre de Mazarin à Bagni, communiquée à Richelieu, que le texte espagnol a passé dans les Mémoires de ce dernier.
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Scaglia, auquel il attribuait sa disgrâce1. C'était . en effet Scaglia qui, conformément aux ordres de Charles-Emmanuel, avait travaillé à perdre l'ennemi de son maître dans l'esprit du roi d'Espagne. Il l'avait particulièrement accusé de se montrer si favorable à un accommodement que les Français s'en prévalaient pour élever de plus en plus leurs prétentions. Les efforts de l'intrigant abbé, secondés par la secrète jalousie du tomte-duc Olivarès, avaient fini par réussir, et Charles-Emmanuel était à peine descendu dans la tombe qu'à Madrid on lui immolait Spinola. La foudroyante dépêche avait déjà vingt jours1. Mazarin s'écria qu'il était fort extraordinaire qu'on lui eût imposé tant de fatigues, de veilles, de périls, pour arracher au roi très-chrétien et à son ministre leur consentement à un traité qu'on avait soi-même inventé et proposé, lorsqu'on n'avait pas le pouvoir de le conclure. C'était là un procédé diplomatique auquel il avouait ne rien entendre, et qui en vérité ferait perdre la tête, non pas seulement à lui, jeune homme de peu d'expérience, mais au plus grand ministre du monde consommé dans les manœu-
1 Dépêche du 11 août : t ... Il Marchese ha voluto sin liora celare questa diminutione délia sua autorité, ma non potendo far altro, l'ha palesata et ha fatto meco gran doglienze dello Scaglia. . . •
* Lettre du 19 août à Bagnt : » ... Havendo dà 20 giorni in quà Tordine sodetto, etc. •
vres de la politique. Il croyait qu'à ce jeu le général espagnol courait grand risque de perdre en Europe et surtout en France la considération qu'il avait acquise1. Spinola répondit qu'aussitôt qu'il avait su que les propositions portées à Saint-Jean-de-Maurienne y étaient acceptées, il s'était empressé de les communiquer au roi d'Espagne. Il attendait chaque jour le retour du courrier envoyé à Madrid. Il avait l'espérance qu'on lui rendrait le pouvoir de conclure la paix, et que les effets témoigneraient de sa loyauté et de celle de MazarinS
Vaine espérance ! Les jours s'étaient écoulés, et Spinola n'avait reçu aucune nouvelle lettre du roi d'Espagne qui changeât sa situation. Il était donc certain qu'il ne lui restait que le pouvoir inhérent à tout général d'armée de faire une suspension d'armes.
Mazarin le pressa de s'en servir et de conclure un armistice qui fût en quelque sorte une paix
1 Ibid. : « ... Torno a dire che non so quello cbe mi credo, ma so bene che quesf è un modo di negoziare dà far perdere il cervello, non a me giovane e di poca esperienza, ma al maggior ministre» del mondo... ho delto con gran senso che non occorreva farmi travagliar notte e giorno, assicurandomi che la pace si sarebbe fatta, condescendendo il Cristianissimo a molti punti cbe TE. S. desiderava, montre non haveva autorité di concludere, e en1 il credito ch1 haveva acquistëlo nel mondo, e particolarmente nella Francia, ha yrebbe corso gran rischio, » etc.
* Dépèche du 11 août : « ... E che gli effetti havrebbero teslificata la sua sincerità e la mia appresso la Francia, » etc.