CHAPITRE DEUXIÈME
guerre injuste que n'avait pu arrêter la légation pontificale, et que poursuivaient avec ardeur le duc de Savoie et Gonzalès de Gordova, animés par leurs premiers et rapides avantages. Ce qui par-dessus tout les enhardissait, c'est qu'en ce moment la France, qui seule aurait pu secourir le duc de Mantoue, avait sur les bras une toute autre affaire, celle du siège de la Rochelle, que défendaient toutes les forces du protestantisme et les flottes de l'Angleterre. Ils pensaient qu'embarqués dans une entreprise d'une telle difficulté et d'un tel intérêt, nous ne nous en laisserions point détourner pour nous jeter dans une expédition lointaine1, qu'ainsi Casai aurait cédé aux armes espagnoles, et que le traité de partage serait accompli et consommé bien longtemps avant que la Rochelle fût prise et que nous pussions regarder du côté de l'Italie.
La question était donc de savoir qui succomberait la première de la Rochelle ou de Casai. Les regards de l'Europe étaient fixés sur ces deux forteresses. On sait avec quelle constance et quelle vigueur Richelieu, au milieu de l'année 1028, pressa le siège de la Rochelle , continuant la fameuse digue, battant et dispersant la flotte anglaise, las-
1 Archives des affaires étrangères, Rome. Béthune, dans une dé* pêche déjà citée du 23 mars 1628 : « Ceux qui ont dessein de troubler la succession de Mantoue se fondent sur rengagement où le roi est du siège de la Rochelle. »
sant le courage des assiégés par les plus terribles attaques, et en même temps leur offrant une honorable capitulation, l'amnistie la plus étendue, la liberté de leur culte, tout, excepté le droit de former un État dans l'État et d'en appeler à l'étranger dans nos querelles domestiques. Gonzalès e Cordova rie montra ni la même habileté ni la même énergie, ou bien il fut mal secondé, et il survint à Casai des défenseurs inattendus.
Beaucoup de gentilshommes français étaient alors répandus en Italie ou même servaient dans l'armée piémontaise. Ils s'échappèrent, passèrent à travers les lignes espagnoles, se jetèrent dans la place, et y formèrent une nouvelle et vaillante garnison. Parmi eux était un cadet d'une vieille et noble famille de Normandie1, qui, au mépris des édits du roi, avait provoqué le fameux Montmorency-Bouteville, s'était battu avec lui en plein midi à la place Royale, et s'était dérobé par la fuite au sort qui attendait son héroïque et infor-
1 Archives des affaires étrangères. Rome. [Correspondance de Béthune, du mois d'avril 1628, nouvelles d'Italie: • Le baron de Beuvron s'est jeté dedans Casai, et depuis, deux ou trois cents Français débandés le sont allés trouver. Monsieur de Saint-Chamont a parole de plusieurs capitaines de chevau-légers français de se retirer de cette armée (de Savoie) et lui ont promis d'amener six cents chevaux avec eux. La seule difficulté est que Monsieur de Savoie, vtout en donnant congé aux capitaines, ne veut pas laisser partir les soldats, et en a fait de même au régiment de la Tour. »
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tuné adversaire. Bouteville était monté sur un échafaud; l'autre, désespéré, errait en Italie: c'était Guy d'Harcourt, baron de Beuvron, l'un des aïeux des ducs et maréchaux d'Harcourt. Beuvron saisit avec joie cette occasion de faire voir au roi que, si l'honneur lui avait fait braver ses édits, il était toujours prêt à combattre et à mourir pour son service. Sa renommée et ses exploits le portèrent promptement au commandement de la place. 11 ne se borna point à attendre les Espagnols derrière les murailles, il alla les chercher jusque dans leur camp, déploya autant de talent que de valeur, et prolongea la défense au delà de toute espérance. La Rochelle se rendit enfin le 28 octobre 1628, et le roi y entra le 1er novembre, aux applaudissements de tout ce qui portait un cœur français1. Beuvron célébra la glo-
1 « Ainsi, dit l'impartial et judicieux président Hénault dans son admirable Abrégé chronologique de Vhistoire de France, fut soumise cette ville rebelle qui, depuis près de deux cents ans, s'armoit contre ses maîtres, et choisissoit toujours pour se révolter, suivant la politique des séditieux, le temps où nos rois avoient le {(lus d'embarras. Telle fut sa révolte sous Louis XI, pendant les menées du duc de Guyenne, son frère ; contre Charles VIII, lorsque toute l'Italie Tattendoit à Fornoue ; contre Louis XII, durant les guerres qu'il soutenoit pour le Milanez ; contre François Ier, lorsqu'il étoit aux prises avec Charles-Quint ; contre François II et Charles IX en leur minorité ; contre Henri III, en armant son frère contre lui ; contre Henri IV, près de venir aux mains avec le duc de Savoie, et contre Louis XIII enfin, à qui elle avoit fait trois fois la guerre, et à qui ce dernier siège coûta
rieuse nouvelle par des salves d'artillerie et par une sortie audacieuse dans laquelle il fut tué. Heureusement il lui était arrivé depuis peu un digne successeur. Lorsque, devant la Rochelle, Richelieu avait appris la trahison du duc de Savoie, il s'était empressé d'envoyer en Italie un de ses meilleurs officiers, le maréchal de camp Guron1, qui, après* avoir été à Venise et
quarante millions, i — Il faut voir dans la correspondance de Béthune quelle attente excitait à Rome le long siège de la Rochelle. On s'informe des moindres progrès de la digue. A la prise de la ville les transports éclatent. Le pape Urbain VIII s'en Ta à cheval à Saint-Louis des Français chanter le Te Deum. Tous les cardinaux lui font cortège, et la plupart lui écrivent pour le féliciter. Toutes ces lettres sont aux archives des affaires étrangères, avec celles de Béthune, qui pousse son gouvernement aux résolutions énergiques, et répète sur tous les tons : « Ne rien attendre que de nos succès. »
1 Disons un mot de ce brave officier dont le nom est tombé dans l'oubli. Jean de Rechigne-Voisin, seigneur de Guron, avait déjà servi sous Henri IV dans l'expédition de Savoie en 1600. Il se distingua en 1620 à l'attaque du Pont-de-Cé, et obtint le brevet de maréchal de camp le 20 septembre 1627. Il leva en 1628 un régiment d'infanterie et le mena au siège de la Rochelle. Avant la prise de la ville, il fut envoyé auprès des princes d'Italie, à Venise et à Rome. Il écrit de cette dernière ville le 4 mai 1628 : « Il me tarde bien que je sache les intentions du roi sur les choses de deçà. Toute l'Italie les attend en silence, personne ne disant mot qu'on voie la résolution de Sa Majesté. Au plus tard, je serai le 20 de ce mois à Turin. Je suis arrivé le l*r en ce lieu; j'en partirai le 6. » Archives des affaires étrangères, Rome, 1628, fol. 95. Au milieu de 1629, il accompagna le roi et Richelieu en Languedoc, et c'est lui qui négocia la soumission de Montauban. En 1631, il alla en Lorraine pour tâcher d'arranger le différend du duc Charles IV et de la France. En 1652, nous le trouvons