CHAPITRE QUATRIÈME
II avait trouvé à Milan des lettres de Rome un peu arriérées qui, toutes, lui confirmaient l'intention bien arrêtée du Saint-Père d'envoyer dans le nord de l'Italie la grande ambassade dont il avait conçu l'idée aux premières menaces d'une nouvelle guerre. Mais auparavant on voulait savoir les sentiments du nouveau capitaine général qui remplaçait Gonzalès de Cordova, ceux du représentant de l'Empereur, le comte de Collai to, et ceux aussi du duc de Mantoue et du duc de Savoie. C'était là le soin que Ton confiait à sa pénétration bien connue ; en conséquence, on lui adressait tous les pouvoirs nécessaires, des lettres de crédit du cardinal secrétaire d'État, et même des brefs du Pape, avec l'ordre de se rendre le plus tôt possible auprès du duc de Savoie qui affectait un grand dévouement au Saint-Siège et un vif désir de la paix. Les lettres du ministre et les brefs du Pape1 étaient conçus en termes
1 Archives des Affaires étrangères, Rome, 1629, fol 181, lettre du cardinal François Barberini, du 15 septembre, à Tévêque de Plaisance, personnage considérable, un des agents les plus intelligents et les plus dévoués du Saint-Siège dans le nord de l'Italie, lui disant que le but de toutes les démarches de la cour de Rome est la paix ; qu'ainsi il faut savoir avant tout les dispositions de Spinola, du duc de Mantoue et du duc de Savoie, et qu'il doit avoir pleine confiance dans Mazarin, auquel il envoie le double de cette dépêche. — Ibid. même jour, fol. 184 et 185, lettres qui accréditent Mazarin auprès de Spinola et du duc de Savoie, et fol. 200, deux brefs latins du Pape l'accréditant aussi auprès du duc de Mantoue et du comte de Collalto, datés du 22 septembre.
flatteurs pour Mazarin, et il aurait fort bien pu prendre le titre de commissaire du Saint-Siège pour la paix de l'Italie ; c'eût été là du moins le titre qui aurait le mieux répondu aux fonctions dont il était chargé. Il avait devancé les tardives commissions qui lui étaient données auprès de Spinola et du duc de Mantoue, et il n'eut plus qu'à remettre à Collalto le bref de Sa Sainteté. L'altier général en fut si touché qu'il promit à Mazarin de concourir à la paix, pourvu que la dignité de l'Autriche demeurât entière ; il alla même jusqu'à lui dire que l'Empereur son maître serait plus satisfait de la nouvelle d'une paix honorable que de celle d'une bataille gagnée1. Les hostilités, si menaçantes quelques jours auparavant, étant ainsi suspendues, Mazarin se rendit en toute hâte à Turin pour exprimer au duc de Savoie la confiance que mettait en lui le Saint-Père et lui faire part de la mesure conciliatrice imaginée par Spinola.
Mazarin resta moins de temps encore à Turin qu'à Mantoue : cinq jours seulement ; car, parti de Milan le 27 septembre au soir, il y était revenu le 8 octobre4, et ce jour même il rendait
'- Dépêche du 27 septembre: « Mi ha detlo che maggior guslo riceverà Sua Maeslà Cesarea intendendo essersi conclura la pace, menlre sapesse che il suo essercito havesse vinta una battaglia. »
s Ibid. : « Questa sera parte per Torino. » Dépêche du
compte au cardinal Barbe ri ni de la façon dont il avait rempli ses ordres. Il avait accoutumé le ministre à une activité étonnante ; cette fois il se surpassa lui-même, et on a peine à concevoir qu'en si peu de temps il ait pu voir et faire tant de choses. Mais malgré toute sa sagacité il ne pouvait atteindre d'un premier coup d'œil jusqu'au fond des âmes ; les desseins compliqués de Charles-Emmanuel n'étaient pas aussi faciles à surprendre que les pensées du sincère et un peu léger Charles de Gonzague, et Mazarin ne les pénétra qu'un peu plus tard.
Le duc de Savoie, né en 1562, était vieux; mais Tâge n'avait ni refroidi son ambition ni abattu son énergie, et il s'appuyait sur trois fils, assurément inférieurs à leur père, mais très-capables de le seconder : Victor- Àmédée, héritier présomptif de la couronne, qu'on appelait le prince de Piémont, le prince Maurice, ecclésiastique et cardinal, et le prince Thomas de Savoie Carignan. Tous trois étaient couverts des bienfaits de la France. Le prince Thomas avait épousé, avec une dot considérable et une forte pension française, une fille du comte de Soissons; le cardinal de Savoie était protecteur de France à Rome, charge qui lui valait par an quarante
8 octobre : • Per cinque giorni, che mi trattenni in quella corte. »
mille écus d'or1; et Victor-Amédée était depuis dix ans le beau-frère de Louis XIII, qualité qui fut plus d'une fois le salut de ses États. Cependant ils n'aimaient pas la France, et il faut avouer qu'ils ne s'aimaient guère davantage entre eux, les deux cadets devant un jour tirer l'épée et s'unir à l'Espagne contre leur aine, ou du moins contre sa veuve et ses enfants. La princesse de Piémont, Chrestienne de France, qui, grâce aux leçons de l'expérience et du malheur, devait plus tard montrer autant de prudence que de courage et jouer un assez grand rôle, n'était encore qu'une jeune femme occupée de ses plaisirs, qui n'était pas au mieux avec son mari, et laissait trop paraître ses sentiments français pour n'être pas en butle à la malveillance de sa nouvelle famille. C'était elle qui tenait cette petite cour de Savoie qui, par ses intrigues galantes et politiques et par la langue qu'on y parlait, était comme un diminutif de la cour de France. Mazarin ne pouvait y arriver dans des circonstances plus favorables. 11 trouvait Charles -Emmanuel et son fils aîné, Victor-Amédée, dans un de ces moments de péril extrême qui, sans faire fléchir leur indomptable ambition, leur imposait une modération apparente. Le vieux duc s'était en quelque sorte pris
1 Deuxième dépêche du 6 mai 1630 : c La detta protezione frà una cosa e un' altra li vale da 40 m. scudi d'oro. »