CHAPITRE QUATRIÈME
lui-même au piège de sa déloyauté ; en voulant tromper tout le monde, il s'était trompé lui-même, et il était fort embarrassé entre ses secrets alliés du jour, l'Empire et l'Espagne, et son public allié de la veille, le redouté négociateur du traité de Suse. Charles-Emmanuel était bien résolu dans son cœur à ne pas exécuter ce traité solennel, qu'il avait signé avec tant d'empressement ; mais il se gardait bien de le dire tout haut, et il travaillait dans l'ombré contre la France avec toute l'ardeur d'une haine mal étouffée et tous les ménagements de la crainte. Sa diplomatie, qu'il avait façonnée à son image, ses agents favoris, le comte Louis d'Àglié, le marquis de Versoix, ses quatre évangélistes, comme les appelait Richelieu1, et à leur tête l'intrigant abbé Scaglia, le frère remuant et artificieux de l'honnête et modéré comte de Verrue ; tous, à Milan, à Rome, à Vienne, à Madrid*, protestaient du dévouement de leur maître à la maison d'Autriche, et soufflaient incessamment la défiance et la jalousie contre ce qu'ils appelaient l'ambition française, tandis que le président de Monfalcon,à
1 Les abbés Gaetano et la Torre, levêque de Vinlimille et Scaglia.
* On peut voir là-dessus, aux archives des affaires étrangères, Turin, un volume hors série, contenant une copie de lettres italiennes des ducs de Savoie, Charles-Emmanuel et Victor-Amédée, depuis la fin de 1629 jusqu'à la fin de 1635. Nous ferons bienlôt usage de ces lettres importantes et authentiques.
Paris, tâchait d'adoucir et d'amuser Richelieu. Il était donc dans la situation et dans le génie du duc de Savoie de ralentir, autant qu'il était en lui, les événements qui se précipitaient; et, en attendant des temps meilleurs, il s'accommodait fort bien de l'armistice que poursuivait le Saint-Siège aux conditions proposées par Spinola, car cet armistice, sans l'enchaîner ni faire'obstacle aux chances qu'il se réservait dans l'avenir, le délivrait du danger présent, l'irruption des Français dans ses États. Mazarin, annoncé comme un zélé partisan d'un arrangement pacifique et comme un négociateur habile, investi de toute la confiance de son gouvernement et porteur de lettres du cardinal Barberini et même d'un bref du Pape pour le duc de Savoie, ne pouvait manquer de recevoir à Turin l'accueil le plus empressé.
Une circonstance heureuse contribua encore à rehausser Mazarin et à en faire un plus important personnage. Le nonce apostolique à Turin avait trop peu caché ses sentiments en faveur de l'Autriche, et, à tort ou à raison, était trop suspect au parti français et vénitien pour pouvoir intervenir utilement, et lui-même avait été d'avis qu'au moins dans ces commencements Mazarin, qui n'était pas ecclésiastique et n'était encore d'aucun parti, devait seul négocier avec les princes de Savoie et avec les ministres de
Venise et de France l. Forcé de paraître seul sur la scène, Mazarin y fit très-bonne figure, et c'est de là que datent ses relations intimes avec la maison de Savoie, surtout avec Yictor-Amédée, auquel il inspira d'abord un goût et une confiance qui s'accrurent avec le temps, au grand profit de ce prince , de sa couronne et de son pays.
Mazarin eut plusieurs entretiens particuliers avec le duc de Savoie, le prince de Piémont, l'ambassadeur de France, Marini, le maréchal de Créqui, le résident de Venise. Invité à une soirée de la cour, il y vit pour la première fois l'aimable Ghrestienne de France. Jeune et beau, portant encore l'habit militaire si honoré en Piémont, circonspect et ouvert, modeste et hardi ; cachant sa pensée et prodiguant les paroles, il eut partout d'assez grands succès. Il fut frappé de la capacité du vieux duc; il retrouva la politique vénitienne telle qu'il l'avait déjà entrevue à Mantoue ; il rencontra dans le maréchal de Créqui le vrai représentant des qualités et des défauts de sa nation, surtout de l'aristocratie, qui marchait alors à sa tête. L'attente inquiète qu'excitait partout la France la lui rendait en quelque sorte présente ;
1 Dépêche du 8 octobre : « Para al detto Monsignore cbe 10 le prime vol te negoliassi solo tanlo con quelle Altezze che con il ma-» resciai di Chrichi et altri ministri. t
dans toutes les bouches il entendait retentir le nom de celui qui était la France aux yeux du monde; on lui en faisait des portraits assez peu flattés, et des salons du palais de Turin il put apercevoir l'ombre menaçante de Richelieu.
Mazarin a raconté son séjour à Turin dans une longue dépèche, adressée à son minisire, le cardinal François Barberini, et toute pleine des impressions qu'il avait reçues. Il nous semble que des extraits abrégés, mais fidèles, de cette dépêche vaudront mieux pour le lecteur qu'un récit de seconde main, et qu'on y verra, peint par luimême, pour ainsi dire, le grand diplomate à son début, d'une activité et d'une puissance de travail vraiment extraordinaires, d'une curiosité sans bornes, passionné pour les détails et s'y complaisant, sans jamais perdre de vue le but qu'il poursuit, et montrant déjà cette intelligence des affaires qui, pour monter au premier rang et étonner l'Europe, n'a besoin que de l'expérience, du temps et des circonstances. Laissonsle donc s'expliquer lui-même dans ce style limpide et coulant, ne visant point à l'effet littéraire, comme celui de Bentivoglio, souvent même assez peu châtié, en un mot un style d'affaires, si on peut parler ainsi, qui cherche seulement à se faire bien comprendre, mais en même temps spirituel, intéressant, animé jusque dans ses longueurs