CHAPITRE QUATRIÈME
ne parût delà faiblesse. Je ferais bien aussi d'exagérer un peu les forces de l'Espagne pour bien établir que si elle consentait à quelque démarche pacifique, ce n'était pas qu'elle doutât de sa puissance. Là-dessus je crus pouvoir interrompre le prince et l'assurer qu'on était bien dans l'erreur en s'imaginant qu'il n'y avait pas à Milan plus de huit mille hommes. Votre Seigneurie Illustrissime ne peut pas croire quel effet a produit à Turin le refus fait à si bonne intention par le nouveau capitaine général d'envoyer du secours au marquis de Grana, commandant de Rocca- Vignale que serrait de près le comte de Toiras. Le marquis Spinola a refusé le secours demandé pour ne pas commencer la rupture et ouvrir les hostilités; cette résolution généreuse passe ici pour de la pusillanimité1. »
1 Richelieu lui-même ne rend point justice aux motifs qui, dans cette circonstance, animaient Spinola, t. V, p. 267 : « La prise de Rocque-Yigniale aida encore à la réputation de la France et à la diminution de celle d'Espagne. Toiras, par la résolution du conseil de Casai et par ordre exprès du duc de Mantoue, l'avoit assiégée le 20 août, et la prit au commencement de septembre avec moins de cinquante hommes, sans que Spinola l'osât secourir, ce qui fit dire à plusieurs qu'ils voyoient bien que la paix se feroit en Italie, puisque les Espagnols qui vouloient la guerre ne la pou voient faire, et que les François qui la pou voient ne la vouloient pas. Personne ne jugea cette entreprise avoir été faite avec jugement, vu le peu de troupes de Toiras, le mauvais état de Casai, les grandes forces d'Espagne et de l'Empereur, et l'intérêt qu'avoit le roi de ne point hâter la guerre ; mais l'événement la fit agréer. »
« Le prince de Piémont, redoublant de bonté el de politesse, me dit qu'il voulait en toute confidence me faire connaître le caractère des divers ministres avec lesquels j'aurais à traiter ; et il le fit avec une précision et des détails qui -me facilitaient bien ma tâche. Il s'expliqua sans illusion sur les difficultés d'un accommodement dans une affaire où il y avait tant d'intérêts opposés. Si on était forcé de traiter de loin et par courriers, on ne verrait jamais la fin de négociations si embarrassées : il faudrait que le cardinal de Richelieu vînt en personne à Suse négocier lui-même, avec la conviction qu'il peut se faire autant d'honneur en rétablissant la paix entre catholiques en Italie, qu'il s en est fait en France en combattant les huguenots. Il est très-attaché aux intérêts de son roi. S'il formait une telle entreprise, il viendrait à Suse avec une puissante armée, qui lui servirait merveilleusement à mieux faire la paix. J'ai beaucoup traité avec lui, me dit le prince1, c'est vraiment un grand esprit ; mais en toutes choses il
1 Dépèche du 8 octobre : « Mi disse in questo proposito che hâve va trattato seco a lungo, e che veramente haveva grande ingegno, ma operava sempre in modo che voleva che qualsivoglia risolutione apparisce che dipendeva dà lui, non volendo haver nessun collega nella gloria che poteva dà se acquistarsi con qualche mezzo. E mi confessé la qualilà délia sua natura, con che sapeva che usava far negoziare ad uno qualche cosa difficile, e doppo che quello 1' haveva ridotta a buon termine, con qualche modo gliela leva va di mano per ullimarla egli e riportanie V honore. »
veut que la décision, quelle qu'elle soit, paraisse dépendre de lui, et de lui seul; il n'admet personne au partage de sa gloire. À-t-il chargé quelqu'un d'une affaire difficile : dès qu'il la voit en bon chemin, il trouve moyen de l'ôter des mains de celui auquel il l'avait confiée, de l'attirer à lui, de la terminer et d'en avoir tout l'honneur. Dans les présentes circonstances, il est bien disposé et porté à la paix, surtout parce que le roi la désire, et que les discordes civiles ne sont pas en France à ce point éteintes qu'un adversaire puissant et habile ne pût aisément les ranimer. On dit que le cardinal arrangera l'affaire de Monsieur, duc d'Orléans ; on assure qu'il travaille à persuader au roi de laisser son frère épouser la princesse Marie, une des filles de Charles de Gonzague, à condition que lé prince vienne en Italie défendre les États de son beau-père1. Mais la chose est beaucoup plus difficile qu'on ne le pense. Les prétentions de Monsieur sont très-grandes : il veut un apanage plus considérable, présider tous les conseils, commander l'armée, toutes les fois que le roi n'y sera pas en personne, avoir le gouvernement perpétuel d'une province, qu'on le laisse se
1 Passage important, qui prouve au moins que ce bruit était fort répandu; et ce fut une des choses qui commencèrent à indisposer contre Richelieu la reine mère, dont il avait été jusquelà le favori.
marier à son gré, et une place ou deux pour sa sûreté et aussi comme garantie des promesses qu'on lui fera. Aujourd'hui il esta Nancy, auprès du duc de Lorraine, Charles IV. Srses affaires ne s'accommodent point, il passera en Allemagne ; et, quoique ce soit un prince de peu d'esprit1, et qu'assurément la noblesse française ne fera pas pour lui ce qu'elle ferait si elle lui croyait du courage et de la constance, cependant les révoltes des protestants sont si récentes et le gouvernement du cardinal de Richelieu fait tant de mécontents, que bien des gentilshommes suivront le duc où il ira ; on prétend même qu'il y en a déjà près de mille autour de lui. De tout cela, le prince de Piémont concluait que la paix était moins dans l'intérêt des Espagnols que dans celui des Français. 11 passe bien quelques Français dans le Montferrat; on ne peut pas l'empêcher, parce qu'ils filent un à un; mais ils trouvent le pays tellement ruiné qu'ils peuvent à peine y subsister et que le pain est leur plus grand régal. Le maréchal de Créqui a beau demander avec instance, au nom du traité de Suse, qu'on lui permette d'acheter des grains pour les envoyer dans le Montferrat et à Casai : on trouve toujours des rai-
1 Dépêche du 8 octobre : « Signoredi poco spirito. » Non, ce n'était pas l'esprit qui manquait au duc d'Orléans, car il en avait beaucoup : c'était le cœur, et tout ce que le cœur donne ou suppose.
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