‹ La jeunesse de Mazarin;Chapitre 94 sur 282 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

desseins. Avant de partir, il reçut les pouvoirs les plus étendus : le H novembre 1 629 , des lettres patentes lui conféraient le titre de premier ministre1; le 24 décembre il était nommé lieutenant général du roi, représentant sa personne en l'armée d'Italie*. Une déclaration royale, rappelant les incontestables droits du duc de Mantoue, les démarches réitérées faites en vain pour obte^ nir l'investiture impériale, notre première et légitime intervention, les traités de Suse, leur

à Sa Majesté son affection, il ne pensoit point avoir fait encore aucune action qui lui en rendît preuve plus signalée qu'il en recevrait par ce voyage, puisqu'il ne Tentreprenoit que pour empêcher qu'il y allât en personne, ce qu'il ne pourroit faire sans beaucoup d'inconvénients pour lui et pour son état, et que par ce moyen il s'exposoit à plusieurs accidents dont les moindres étaient ceux qu'on considéroit d'ordinaire à la guerre ; qu'il savoit que les plus raffinés courtisans a voient pour maxime d'être le moins qu'ils pouvoient absents de leur maître et jugeoient que les grands sont esprits d'habitude auprès desquels la présence fait beaucoup ; qu'ils croir oient qu'ayant été mal avec la reine il pourroit retomber aisément en pareil malheur* ce qui enfin pourroit attirer la disgrâce de Sa Majesté..., mais que, puisqu'un serviteur n'est pas tel qu'il doit s'il ne sacrifie tous ses intérêts pour ceux de son maître lorsque l'occasion le requiert, toutes ces considérations raisonnables ne l'empêcheroient point de marcher. »

1 Richelieu faisait déjà sans doute les fonctions * de premier ministre, et il en avait le rang dans le conseil,. mais c'est alors seulement qu'il en eut le litre. Archives des affaires étrangères, France, t. Lï, fol. 28 : « Lettres patentes par lesquelles le roi choisit M. le cardinal de Richelieu pour l'un de ses conseillers en ses conseils et principal ministre de ses Estais. »

* Mercure françois, 1 630, p. 4- 1 2 .

flagrante violation et la soudaine irruption des Autrichiens dans les Grisons et en Italie, prenait l'Europe à témoin de la justice et de la nécessité de la guerre nouvelle que nous allions entreprendre1. Le 29 décembre, Richelieu sortit de Paris, et après avoir été passer quelques jours auprès du roi à Fontainebleau, il s'achemina vers Lyon. Il y arriva le 18 janvier 1650. Là, il résolut d'envoyer le maréchal de Bassompierre en Suisse pour pousser les cantons à revendiquer leur neutralité, ou pour y recruter au moins quelques milliers de bons soldats Ml fit partir pour Venise le marquis de Cœuvres, devenu le maréchal d'Estrées, bien connu des Vénitiens qui l'avaient vu dans la Valteline, avec ordre de seconder d'Avaux qui servait alors et admirablement à Venise, comme il le fit plus tard en Suède et en Allemagne, et de presser la république de faire marcher de nouvelles troupes au secours du duc de Mantoue. D'Estrées devait aussi passer à Mantoue, conseiller et guider Charles de Gonzague, dont les talents n'égalaient pas la bravoure3. Enfin le cardinal destina au maréchal La Force un petit corps avec lequel celui-ci devait entrer en Savoie pour se rendre dans le bas

1 Mercure françois, 1630, p. 13-18, et 19. * Ibid., 19.

3 Ibid.

Montferrat, pendant que lui-même, avec le gros de l'armée et des officiers d'élite, il se tenait prêt à s'avancer vers Suse par ces mêmes chemins des Alpes qu'un an auparavant il avait déjà traversés, et qu'il avait eu soin de maintenir libres.

Au bruit du départ de Richelieu et des approches d'une armée française, l'alarme s'était répandue à -la cour de Turin et dans la légation pontificale. Plus que jamais on pressa le maréchal de Créqui de faire usage de ses pleins pouvoirs et de signer la suspension d'armes. Mazarin, à peine revenu de ses courses continuelles en Lombardie, dans le Mantouan et a Bologne, fit auprès du maréchal, en présence du duc de Savoie et au nom du cardinal légat, les plus fortes instances pour qu'un sursis permît au neveu du Saint-Père de venir lui-même en personne plaider la cause de la paix. Il disait que les deux plénipotentiaires espagnol et autrichien allaient arriver et se joindre au plénipotentiaire français. Créqui tint ferme, et quand il sut que Richelieu touchait Lyon, il déclara que le premier ministre de son roi étant si près, c'était à lui qu'il appartenait de décider d'une telle affaire *.

Dans cette extrémité, la légation pontificale,

1 Archives des affaires étrangères, Tcum, 1630, t. I", fol. 6G.

qui n'était pas complice des fourberies du duc de Savoie, et poursuivait son noble but à travers tous les obstacles et toutes les passions, considéra comme un devoir de tenter un suprême effort, et le nonce Pencirole offrit d'aller luimême au-devant de Richelieu, pour essayer d'en obtenir la suspension d'armes qui était la dernière ressource de la paix. Charles-Emmanuel applaudit à cette résolution ; mais il sentit bien que Pencirole n'était guère propre à faire impression sur un esprit tel que celui auquel on avait affaire. Il représenta au nonoe qu'un voyage aussi rapide en France, dans la saison où Ton était, ne convenait point à sa gravité, et qu'une pareille course demandait la force et l'agilité de la jeunesse. Pencirole agréa ce motif1, et

Lettre de Créqui à Richelieu, 27 janvier 1630 : • Le même jour (18 janvier), le signor Masariny est revenu, et aussitôt M. le duc de Savoie m'envoya prier de l'aller trouver... Ledit Masariny me pressa fort de la part du cardinal légat d'accorder une suspension d'armes afin qu'il pût s'approcher d'ici, Golalto s'offrant d'en faire de même pour traiter de la paix... Ils me pressèrent extrêmement, et je me défendis sans rien rompre, par des raisons auxquelles ils ne purent rien répliquer. J'estime que le nonce .Pencirole voyant qu'ils ne peuvent rien c an dure avec moi, se résoudra de vous aller trouver: tellement, Monseigneur, que me Yoilà arrivé au point où j'ai toujours aspiré, que les affaires tombent en leur entier entre vos mains. » Richelieu, t. V, p. 581, parle de cette dépêche de Créqui avec son exactitude ordinaire, et il en rapporte presque les termes.

1 Benedettî, p. 23; Brusoni, p. 165.

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