‹ La jeunesse de MirabeauChapitre 5 sur 9 · PRISONS. — PROCES · texte numérisé non relu

PRISONS. — PROCES

gelons nous, c'est une erreur où sont tombés plusieurs historiens et une foule de romanciers, en écrivant la biographie des hommes célèbres, d'avoir signalé, comme l'influence la plus active de leur destinée , Tamour qu'ils ont inpiré à des femmes qui furent mêlées accidentellement à leur vie, qiii éveillèrent dans leur âme des sentiments vifs, orageux, mais passagers, dont ils furent dominés, dont leur carrière se ressentit, sans doute, mais qui n'en décidèrent pas irrévocablement. — Une influence plus directe, plus durable et plus

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vraie, et qui en réalité prépare la destinée de tous les hommes, c'est celle de la famille, celle du mariage. Moins romanesque et moins passionnée que des liaisons libres, l'union qui mêle à jamais les noms, les fortunes, la considération de deux individus, a un ascendant plus décisif sur toute la vie; ce qu'une telle union a d'irrévocable dans sa durée, s'empreint, pour ainsi dire, sur les événements heureux ou malheureux qui en découlent, et leur donne une force, une sanction que le poids ou le charme d'autres liens ne sauraient produire. Cette influence a été incontestable, quoique peu remarquée, sur la destinée de deux hommes à qui leur naissance et leur fortune assignaient d'avance dans le monde une place dont leurs passions pouvaient bien les écarter momentanément, mais à laquelle ils n'auraient pas en définitive renoncé, sans cette influence incessamment funeste de la femme qui portait leur nom, de la mère de leur enfant, de la confidente de leur génie , de celle qui ne sut pas partager leurs vicissitudes, et manqua de dévouement à l'enfantement douloureux de leur gloire. Ces deux hommes furent Mirabeau etByron. La femme

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qui leur faillit de diverses manières, celle qui ne sut ni les comprendre ni les aimer véritablement, et qui n'étant pas la sauvegarde de leur génie, en devint la fatalité: cette femme ne fût point pour Mirabeau cette Sophie dont on a tant parlé, et pour Byron une de ces beautés poétiques auxquelles il adressait ses vers; pour l'un et l'autre ce fut la femme à qui la loi les unit, qui devait perpétuer dans leur patrie leur nom, leur sang et leur illustration; toutes deux manquèrent à leur mission. Nous n'en jugerons qu'une; la mort ne nous a pas livré la mémoire de l'autre, et soulevé le voile qui cache sa vie (1).

Quand Mirabeau, poursuivi par l'implacable rigueur de son père, fut enlevé de la petite ville do Manosque, où il vivait en exil, ainsi que nous Tavons rapporté, les dernières paroles qu'il adressa à sa femme furent une prière. Puis ils se séparèrent pour ne jamais se revoir. Elle resta libre et jeune dans un*monde dont les plaisirs et les vanités suffisaient à son cœur. Lui fut enchaîné au début de sa

(1) Lady Byron vivait encore lorsque ces lignes furent écrites.

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carrière par l'oppression paternelle ; traîné de prison en prison, il se débattit contre Tesclavage dont il faisait l'odieux essai en rêvant la liberté et le renversement de tout ce qui prêtait des forces à la puissance tyrannique qui le torturait.

C'est le 23 août 1774 que Mirabeau fut écroué au ch&teau d'If, rocher aride dont une sombre citadelle couvre toute la surface, et qui s'élève au-dessus de la mer, à l'entrée du port de Marseille. Longtemps ce fort a servi de geôle à des prisonniers d'État ou à des malfaiteurs. Aujourd'hui ce n'est plus qu'une sorte de caserne , d'où les ofGciers de santé signalent les vaisseaux qui doivent faire quarantaine avant d'entrer au port.

A l'époque où Mirabeau arriva dans ce donjon, il était peuplé de voleurs et de vagabonds de toute espèce, contre lesquels, pour maintenir une sorte de discipline dans l'intérieur du fort, les plus durs traitements devaient être employés. M. Dallègre, commandant du château d'If, reçut l'ordre du marquis de Mirabeau d'user envers son fils de la même sévérité qu'on déployait envers les autres

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prisonniers : toute communication, toute correspondance arec le dehors lui furent interdites, et cette espèce d'égalité que le châtiment de son père établissait entre les erreurs de sa jeunesse et les crimes ou les yices dont étaient Souillés ses compagnons de détention, cette parité supposée dé dégradation était pour l'âme fière et véhémente de Mirabeau un horrible supplice. Mais à peine eût-il passé un mois au château d'If, que là, comme chez Tabbé Choquart, comme à l'Ile-de-Ré, comme au régiment, comme auprès de son oncle le bailli, les préventions odieuses que son père avait inspirées contre lui cédèrent à la séduction de cette franchise à la fois aimable et courageuse qui faisait le fond du caractère de Mirabeau. On ne pouvait voir d'ailleurs sans un puissant intérêt cette jeune vie, fort orageuse sans doute, mais pleine de fougue pour le bien, persécutée, traquée et séquestrée du monde où elle devait briller.

Le commandant Dallègre cessa bientôt d'être le geôlier du prisonnier pour en devenir l'ami. Il ne pouvait enfreindre les ordres qu'il avait reçus, mais il tâcha d'adoucir le sort de Mirabeau, en lui

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procurant plus de liberté dans l'intérieur du fort, en l'isolant des autres détenus dont le contact était pour lui une irritante humiliation, et en lui attirant, de la part des gardiens, ce respect mêlé d'intérêt qui sait distinguer le malheur de la dégradation.

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Parmi les militaires du fort employés à la garde des prisonniers^ était un jeune soldat invalide, amputé à la jambe gauche après une bataille, et qui avait obtenu, comme une sorte de retraite, la charge de surveillant intérieur de la prison : cet homme se nommait Mouret. Franche et joyeuse nature, il avait accepté gaîment sa destinée, et pour vivre moins seul sur cet aride rocher, perdu entre le ciel et Teau, il s'était marié à une fraîche et avenante Marseillaise, fille d'une femme de la Halle, qui était bien le type le plus accompli de ces Phocéennes plébéiennes. Mourette (car dans la langue provençale les noms se déclinent et se féminisent) devint après son mariage la cantinière du donjon, la seule femme admise au service de la prison ; elle était la joie, la poésie riante, la fleur

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prinlanière de ce rocher aride ; empressée et agaçante, elle savait pourtant tenir en respect tous ces êtres corrompus; non qu'elle eût l'air réservée et pudique, ce n'était point là, il faut l'avouer, les allures extérieures de la vive Provençale : brusque, franche et alerte, Mourette était une gracieuse virago à Tœil hardi, au rire éclatant, à la voix vibrante, et qui prononçait sans hésitation le sonore juron du pays. Elle buvait le petit verre aussi bien que son mari, savait jouer du poing et du pied avec énergie, et repoussait les attaques galantes des détenus par des corrections toutes masculines. Il fallait la voir, active et gaie, ipfatigable au travail, porter chaque jour aux prisonniers leur repas grossier, mais proprement préparé par ses mains. Elle donnait à chacun une parole amicale, un bon conseil, et tout en jurant, leur conseillait de prier ; 'car Mourette avait cette foi naïve des peuples méridionaux qui s'allie aux mœurs les plus grossières. Sa dévotion à Notre-Dame-de-la- Garde , patronne de Marseille, était fervente et sincère. Elle la priait pour les prisonniers malades ou endurcis; elle la priait aussi pour la prospérité de son petit com-

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merce; et chaque dimanche, montée sur un bateau qu'elle conduisait elle-même de ses mains vigoureuses, elle allait entendre la messe à la chapelle de la Vierge, et en rapportait aux prisonniers des images et du pain bénit qu'elle avait achetés pour leur édification.

Ce jour-là le retour de Mourette au donjon était impatiemment attendu par tous les détenus, et sitôt que le refrain provençal qu'elle répétait à pleine voix leur était apporté par le vent qui enroulait les vagues au pied de la citadelle, ils se suspendaient aux barreaux de leur fenêtre, agitaient leur mouchoir ou leur bonnet, et lui criaient des paroles de bienvenue. Alors la joyeuse cantinière, debout sur le banc de sa barque, d'où elle leur rendait leur salut, leur apparaissait comme l'ange bienfaisant de leur sombre demeure. Ainsi parée de ses habits du dimanche, c'était une créature pleine d'originalité et de charme. Un jupon trèscourt en laine écarlate laissait voir, non-seulement son pied mignon, chaussé d'un joli soulier à boucle d'or, mais encore sa jambe fine couverte d'un bas violet brodé, à coins rouges; son corset en velours,

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juste et collant, dessinait sa taille souple et ferme à la fois ; le fichu de dentelle qui cachait son sein en laissait deviner la fraîcheur. Elle portait au cou un ruban noir serré par un cœur d'or, auquel était suspendue une croix bénite. Des pendants d'oreilles en forme de longues poires et scintillant au soleil à chaque mouvement de sa tête, s'échappaient des barbes de sa coiffe^ de dentelle coquettement placée en arrière, et qui laissait à découvert les deux bandeaux luisants de ses cheveux d'ébène ; son teint était brun, mais pur et éclatant; ses yeux, les plus vifs du monde, entourés de longs cils, pleins de soleil et de vie. Ses dents brillaient éblouissantes comme ses yeux, son nez correct rappelait celui des beautés grecques, dont, fille du peuple, elle descendait par les Phocéens ses aïeux. Ses bras hâlcs, durcis par la fatigue, conservaient la forme la plus pure, et ses mains, malgré leur rudesse, pouvaient toucher dans leur propreté une blanche main sans la souiller. Telle était Mourette dans sa toilette du dimanche.

La jalousie active des prisonniers et la douce malice du commandant Dallègre avaient à Tenvi

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constaté que depuis l'arrivée de Mirabeau au donjon, la séduisante cantinière revotait chaque jour de la semaine ses pimpants habits de fête. Plusieurs en conjecturèrent qu'elle voulait plaire à monsieur le comte, d'autres pensèrent avec plus de vérité et do bienveillance, qu'elle désirait seulement faire honneur à la haute naissance du nouveau prisonnier en paraissant toujours devant lui proprement vêtue comme une servante de grande maison. Ce fut là, en eflfet, la première pensée de Mourette; fille du peuple, elle respectait toutes les prérogatives de la noblesse, et éprouvait pour les malheurs do ce jeune gentilhomaie une sorte d'attendrissement religieux; elle le servait avec le zèle le plus dévoué, l'entourait d'attentions délicates, de prévenances révérenlieuses et s'efforçait par cette sensibilité ingénieuse de la femme, qu'on rencontre dans toutes les classes, delui rendre tolérablele séjour de la prison. Mirabeau récompensait son service affectueux par des manières qui la flattaient singulièrement, il lui faisait la confidence de ses infortunes, lui adressait en beau langage des propos galants, qui à demi compris par la cantinière, n'éveillaient pas les scru-

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pules de sa vertu et enchantaient son amour-propre. Elle était d'ailleurs auprès du jeune comte sous la sauvegarde de son mari, qui servait de valet de chambre au prisonnier, tandis qu'elle apprêtait ses repas, raccommodait son linge et chantait ou jasait pour le distraire.

11 s'était cependant établi comme une mystérieuse intimité entre la cantinière et Mirabeau. Elle avait consenti à se charger des lettres du prisonnier, et à lui rapporter des nouvelles du dehors, et, en ceci, elle avait dû se cacher de son mari, auquel sa consigne aurait rendu tout consentement impossible. Chaque fois que Mourette allait à Marseille chercher des provisions pour la citadelle, elle emportait les messages de Mirabeau et revenait avec les lettres qui étaient adressées pour lui dans plusieurs maisons amies; elle les cachait avec soin sous ses vêtements et les remettait furtivement au prisonnier.

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c'est ainsi que Mirabeau put correspondre avec ceux de ses parents qui, désapprouvant la rigueur extrême de son père, cherchaient à adoucir sa captivité par des paroles de consolation. Sa sœur, madame de Saillant, Tange de cette famille aux passions véhémentes, intercédait chaque jour auprès du marquis pour obtenir l'élargissement de son frère, et malgré la défense de ce père redouté, elle écrivait au prisonnier pour l'exhorter à la patience, à la résignation et à l'espoir. Le bailli de Mirabeau s'efforçait aussi de mettre un terme à cette incessante colère du père envers le fils; mais tous les efforts de la sagesse et de l'affection échouaient contre cette nature inflexible, raidie par un long exercice de domination absolue.

C'étaient presque des jours de bonheur pour le

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prisonnier que ceux où il apprenait par quelque lettre amicale de sa sœur ou de son oncle qu'on ne l'abandonnait point dans son malheur^ et qu'on veillait de loin sur sa destinée. Ces preuves d'intérêt lui rendaient plus amère rindiflérence frivole de celle qui aurait dû partager cette destinée pleine de vicissitudes et d'orages.

Selon la prière de son mari, la jeune et mondaine comtesse de Mirabeau s'était rendue au château du Bignon (1) avec son enfant, mais elle ne sollicita que faiblement la grâce du prisonnier. Le marquis de Mirabeau la reçut comme une victime qu'il avait délivrée d'un joug odieux par l'incarcération de son fils. 11 flatta son goût pour les plaisirs, donna pour elle des fêtes et des spectacles au château, cherchant à lui faire oublier dans les distractions, ce qu'elle oubliait assez d'elle-même, le but de son voyage : la demande de l'élargissement de Mirabeau. Ainsi, ce père si rigoureux stimulait la légèreté de cette jeune femme, l'autorisait à abandonner son mari et ne comprenait pas tout ce qu'il y avait d'égoïsme et d'immoralité à la dégager des senti-

(1) Résidence du marquis de Mirabeau.

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ments les plus sacrés. — Mirabeau qui devinait à demi la vérité, à travers les lettres plus craintives que tendres qu'il recevait de sa femme à de longs intervalles, en ressentit une navrante impression. Celle à qui il avait tant pardonné, celle qui était la cause de sa ruine^ l'abandonnait dans le malheur. En vain, il la rappelait près de lui, la suppliant de lui amener son fils, ne fût-ce que pour l'embrasser, que pou rie revoir une heure! la comtesse ne répondait point à cet appel ; bientôt importunée de ses instances, elle cessa de lui écrire.

Mirabeau languissait depuis deux mois au château d'If, et trois semaines s'étaient écoulées sans qu'il reçût aucune nouvelle, aucune espérance qui rendit moins lent le cours de ses éternelles journées passées dans la solitude et la captivité ; en vain demandait-il à l'étude de calmer les tortures de son imagination et les révoltes de son esprit opprimé par le joug, en vain le commandant Dallègre, homme plein de droiture et de bonté, touché du triste spectacle de cette jeunesse toujours esclave, toujours persécutée, cherchait-il à rendre son sort moins triste en métamorphosant en une sorte d'hos-

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pitalité militaire le sombre et humiliant séjour d'une prison ; Mirabeau recevait avec abattement ces témoignages de sympathie. En vain la gentille Moufette, elle-même, l'entourait- elle de soins, de zèle et d'enjouement ; son chant provençal, ses récits animés, tout ce qui était parvenue le distraire dans les premiers jours de sa détention, échouait maintenant contre la tristesse profonde du prisonnier. Depuis que Mourelte revenait chaque soir de la ville sans lui rapporter aucune lettre, il n'avait plus pour elle ce sourire de bienvenue, cette parole empressée et courtoise qui enchantaient la jeune femme.

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On était à la fin d'octobre, la journée avait été très-chaude, et vers le soir Mirabeau se promenait sur la plate-forme du donjon, pour respirer un peu d'air ; après une heure de marche, il s'assit et se mit à contempler mélancoliquement le soleil qui se couchait dans les vagues de la mer si belle, si imposante à cette heure de repos. Marseille élevait devant lui son amphithéâtre : au premier plan, la forêt de mâts des vaisseaux du port, les maisons, les monuments , les bastides, puis les plaines et les montagnes se perdant à Thorizon et se mêlant au ciel. Ce spectacle était pour le prisonnier une vue toujours poignante , qui l'attirait chaque jour, mais dont il détournait parfois son ' regard avec irritation. Cette cité vivante, agitée et bruyante, ce fragment d'une société ou il était

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appelé à vivre, lui l'homme d'action et de pensée, cette population dont il entendait presque la voix, dont il voyait le mouvement, ce foyer de vie et de civilisation qui s'agitait là devant lui, qu'il touchait du regard, presque du bras, mais qu'il ne pouvait atteindre, était pour cette âme enchaînée un horrible mirage, qu'il eût voulu voir se dissoudre, comme ceux qui trompent au désert le voyageur épuisé.

Ce soir-là, ne pouvant supporter la vue du rivage inaccessible, il tourna brusquement ses regards vers l'immense et vague horizon de la mer, où rien du moins ne lui rappelait ce monde qui lui était fefmé; quelques bateaux de pécheurs qui regagnaient le port, troublaient seuls, par intervalles, la solitude des vagues; mais bientôt leur majestueuse étendue devint déserte, leurs oscillations se calmèrent et les teintes assombries du ciel cessèrent de se refléter dans les eaux tranquilles.

Autour du prisonnier tout aussi était rentré dans la solitude et le silence; la citadelle semblait dormir, chaque détenu était renfermé dans sa geôle ; ^chaque garde était à son poste; Mirabeau seul, par une faveur toute spéciale , qu'il devait à l'amitié

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du commandant, semblait avoir été oublié par la

consigne, et promenait les agitalious de son esprit

à travers le calme imposant de la mer et du ciel. Sa

pensée s'élançait vers les régions lointaines que les

vagues lui dérobaient; il eût voulu aborder sur

leurs rivages inconnus et échanger contre un désert

ces prisons sans air, sans lumière, sans espace, que

son père lui assignait pour demeure. Nous verrons

plus tard qu'il exprima ce vœu au marquis et qu'il

implora comme une grâce la déportation. Parmi

les horizons invisibles où s'arrêtait tour à tour son

désir, il en était un qui se dessinait plus nettement

à son esprit; il croyait voir au loin les plages de

Malte et il regrettait d'avoir reçu de sa naissance

les prérogatives du droit d'aînesse, qui n'avaient

été pour lui qu'un prétexte aux persécutions de son

père. Il enviait la vie aventureuse et pauvre, mais

presque hbre, des cadets de famille. Combien

joyeusement il aurait échangé son rang, ses titres

et la fortune qui lui reviendrait un jour, contre

le sort de son jeune frère officier de Malte , qui

à vingt ans jouissait d'une sorte d'indépendance,

pendant que lui, marié, père, représentant de sa

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race, subissait un long et douloureux esclavage.' André Boniface, vicomte de Mirabeau, connu depuis sous le surnom de Mirabeau-Tonneau (1), était alors un jeune homme beau, spirituel, plein de fougue et de courage, mais indiscipliné comme tous les fils de sa noble maison (dont le bailli était une heureuse exception). Il avait pour le caractère de son frère une vive sympathie. Plus tard, l'amitié qui les liait résista même aux dissentiments politiques. Députés tous deux aux États-généraux, où ils représentaient chacun un parti opposé, ils luttèrent violemment à la tribune. Le vicomte opposait à l'éloquence irrésistible du grand orateur, des sarcasmes énergiques ou de spirituelles saillies; mais Tamitié des deux frères n'était pas éteinte par les luttes publiques de leurs opinions diverses.

(1) Les seuls héritiers qui restent encore du nom de Mirabeau descendent de ce frère. Le vicomte se maria en juillet 1788, à Marie-Louise Adélaïde Jaquette de Robieu, fille du comte de Robieu, maître de camp de cavalerie, procureur général, syndic des États de Bretagne. De ce mariage naquit un fils, lequel a laissé quatre enfants qui tous vivent encore; une fille nommée Marie, mariée au comte de Kersaint, et trois fils dont l'aîné, qui porte le nom de Gabriel, est aujourd'hui marquis de Mirabeau,

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A répoque de notre récit, rien n'avait encore altéré leur affection mutuelle, André connaissait par lui-môme, quoiqu'il en eût moins souffert que son frère, toute la sévérité paternelle, et malgré les distractions tumultueuse de sa vie militaire, il était douloureusement frappé lorsqu'il apprenait sur quelque rivage lointain, où les hasards de la guerre le conduisaient, qu'une nouvelle persécution opprimait son cher Gabriel, et forçait à l'inaction celte âme véhémente dont il comprenait si bien Torageuse activité.

Mirabeau, certain de la sympathie de son jeune frère, lui avait écrit dès les premiers jours de sa détention au château d'If ; il confia sa lettre à un de ses amis, chevalier de Malte, qui partait pour celte île, où André était alors, et bientôt il apprit que son message lui était fidèlement parvenu; pourtant il ne recevait aucune réponse de ce frère, dont l'amitié franche et vive l'avait jusqu'à ce jour si bien compris. Lui aussi, entraîné par l'autorité paternelle, lassé de la plainte de ses longs malheurs, allait-il l'abandonner comme le faisaient sa femme, sa sœur et îsêpe son oncle le bailli?

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Le crépuscule s'obscurcissait et le ciel et Teau se confondaient à ses clartés douteuses. Mirabeau, replié en lui-même, avait cessé de regarder l'horizon; sans oublier ses malheurs, il oubliait les lieux qui l'entouraient; mais il fut tout à coup rappelé à la contemplation de la mer par un bruit de rames qui baUait les vagues et se rapprochait du donjon. En tournant la tête du côté de Marseille, il aperçut la barque de Mourette, qui volait sur les flots guidée par ses mains exercées. La jeune femme chantait, et sa voix fraîche et pénétrante rendait plus vif et plus léger Tair de la farandole qu'elle avait entonnée. Les notes argentines de cette musique joyeuse semblaient bondir sur les vagues, et y décrire les tours véloces de la ronde provençale. A mesure qu'elle approchait, la voix

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de Mourette, comme pour hâter sa course, devenait plus agile, et Mirabeau, en l'entendant si gaie, eut l'espérance qu'elle lui apportait enfin une lettre si longtemps et si vainement attendue! Quand il la vit s'élancer sur le rivage et franchir la porte de la citadelle, il quitta la plate-forme, et descendit en toute hâte à sa chambre pour y recevoir la cantinière. Mourette ne se fit pas attendre : — Monsieur le comte veut-il que je lui serve son souper? dit-elle en paraissant sur le seuil d'un air heureux. — Quoi I rien encore? s'écria Mirabeau tout entier à sa préoccupation. — Rien, répéta Mourette en souriant, que d'excellent poisson et d'autres friandises que je rapporte pour vous de la ville. Voyons, faites honneur à mes provisions; j'ai là d'un vin de Malaga qui chassera vos humeurs noires? — Merci, Mourette, répondit tristement Mirabeau, je ne boirai pas, je ne souperai pas ce soir. — Ohl cela ne sera point! s'écria la cantinière, je vais servir votre souper, et je suis sûre qu'en le voyant vous ne pourrez lui bouder. —Ainsi, aucune nouvelle? répétait Mirabeau. — Voyons, pourquoi vous désespérer; j'ai le cœur tout joyeux

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ce soir, et quelque chose me dit qu'il vous arrivera bonheur! — Tu prends ta gaieté naturelle pour un heureux présage, ma chère enfant; et moi aussi lorsque je t'ai entendu revenir en chantant, j'ai cru à quelque bonne nouvelle ; mais ce n'était qu'une dérision pour ton pauvre ami. — Ah ! vous croyez, monsieur le comte, dit malignement Mourette; vous croyez que je pourrais rire ainsi de ce qui vous fait peine? Eh bien! pour vous punir de méjuger si mal, vous ne saurez pas le bon espoir que j'ai au cœur pour vous ! — Quel espoir? répéta vivement Mirabeau. — Je vous jure que vous n'en saurez rien, vous attendrez et vous verrez! Allons, faites-moi raison de ce vin du paradis et résignezvous à ne rien savoir. — Mourette tira alors de sa poche un flacon de malaga et, avançant deux petits verres, elle les remplit, puis, donnant l'exemple au prisonnier, elle en vida un tout d'un trait. — Cela donne du courage, monsieur le comte, ajouta-t-elle en lui secouant le bras comme pour l'arracher à ses réflexions. Le froid de la mer m'avait engourdie et me voilà toute ranimée. Mirabeau leva machinalement les yeux sur la canti-

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nière sans intention de la regarder, mais elle était si riante, si jolie ce soir-là, qu'il éprouva malgré lui une sorte de plaisir à la voir, et cette sensation très-indéterminée le porta à boire le vin de Malaga qu'elle venait de lui verser. — Ton vin est aussi plein de soleil que tes yeux, et je sens aussi qu'il me rend la vie, dit-il en secouant son épaisse chevelure. Allons, je veux suivre ton conseil, croire à Tespoir que tu as pour moi, chasser le chagrin et souper avec toi, et il entourait de son bras la taille de Mourette ; elle tourna sur ses talons en sens inverse pour lui échapper; ce mouvement la dégagea, mais il fit tomber entre les mains de Mirabeau une bourse turque brodée d'orque dés cordons de passementerie suspendaient à sa ceinture. — Qu'est-ce donc que ce trésor? s'écria le prisonnier en ouvrant la bourse et en faisant jaillir sur la table plusieurs pièces d'or. Six louis, est-ce là le fruit de tes économies? — Non, non, cet or-là est venu plus vite, répondit Mourette, je ne ne l'avais pas ce matin. — Tant pis, répliqua Mirabeau en souriant significativement, — Dites : tant mieux, monsieur le comte, s'écria Mourette d'un air courroucé, car, si

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cet or esl venu vite, par Notre-Dame de la Garde, il a été bonnètement gagné, ainsi que la jolie bourse où il est enfermé ! Elle fit quelques pas vers la porte, malgré les efforts de Mirabeau qui voulait la retenir. — Voyons, conte-moi cela? — Vous ne saurez rien de mes affaires, rien sur vous, rien sur moi, dit la cantinière en sortant. Voilà mon raari qui m'appelle, le feu de la cuisine est allumé, je vais préparer votre souper et je reviens à l'instant vous servir. Et en deux bonds elle fut à l'étage inférieur, où Mirabeau l'entendit chanter gaiement son refrain habituel. — Elle sait quelque chose d'heureux pour moi, et c'est vraiment une fort agréable créature ! Ces deux réflexions achevèrent de chasser de la tôte du prisonnier les idées sombres qui l'avaient attristé ce soir-là; son esprit se monty, ses yeux s'animèrent, et quand la jolie cantinière revint, tenant en mains un succulent bouUlabaïsse, dont le fumet était exquis, Mirabeau la reçut avec une tendre vivacité; il fit grand honneur à son souper, mais sans cesser de s'occuper d'elle. — Ainsi, ma chère enfant, cette bourse n'est pas le cadeau d'un galant, cela est-il bien sûr?'— Cette bourso,

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La Jeunesse de Mirâëeâu 9^^

monsieur, est le cadeau d'un ami. — Galant, ami, je ne vois pas bien la différence? — Je vous l'apprendrai, dit Mourette en le repoussant, tandis qu'il voulait l'embrasser. Vous êtes mon ami et vous ne serez jamais rien de plus. — Jamais? répéta le jeune comte. — Jamais, dit gaîment la cantihière. — Ceci m'encourage, c'est un défi, et celui qui l'a donné celte bourse ne sera pas plus heureux que moi. — Je ne vous comprends pas, dit Mourette en pirouettant, ou plutôt je ne veux pas vous répondre ; car si je me laissais entortiller par vos questions, vous en sauriez bientôt autant que moi ; et quand le moment arrivera, ce serait sans plaisir, sans surprise pour l'un et pour l'autre. Et aj^anl fini de débarrasser la table où le prisonnier venait de souper, elle se disposait à sortir. — Tu es un petit démon, mais je suis un vieux diable, et il faut que je l'emporte, dit Mirabeau en voulant la retenir. — Pas de violence, répliqua Mourette, ou j'éveille la garnison et tout est perdu pour vous !— Que veux-tu dire? que dois-je attendre? quelle nouvelle me caches-tu? — Vous le saurez! mais dormez en paix jusqu'à minuit; à minuit, vous entendrez ouvrir

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votre porte. — Et ce sera? — Ce sera moi, monsieur le comte, dit Mourette d'un air fripon. — En vérité ! s'écria Mirabeau croyant à une bonne fortune. — En vérité! répéta la cantinière. Ainsi donc à minuit. — A minuit, et ce sera toi? — Je vous dis que ce sera moi, répliqua-t-elle en éclatant de rire, et en fermant à double tour la porte du prisonnier, au moment où il courait vers elle les bras tendus.

La gaîté retentissante de Mourette avait quelque chose de moqueur qui jeta le doute à la présomptueuse espérance de Mirabeau; mais quoiqu'il ne comptât plus que faiblement sur la possibilité d'un rendez-vous galant, Patiente d'un événement, quel qu'il fût, qui viendrait interrompre sa vie monotone, était pour lui pleine d'un charme agité. Huit heures sonnaient quand Mourette le quitta ; il attendit minuit sans dormir, ni sans pouvoir se livrer à l'étude ; se levant, se promenant dans sa chambre, et désirant avec toute l'énergie de sa nature une surprise, une sensation quelconque, qui jetât enfin dans son existence enchaînée quelque chose d'aventureux et d'inattendu.

Les heures s'écoulèrent, et déjà vingt fois au moindre bruit il s'était élancé aux barreaux de sa

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fenêtre, espèce de meurtrière qui donDait sur une des cours intérieures du donjon, lorsqu'un bruit plus distinct l'attira de nouveau et fixa toute son attention; il entendit ouvrir une des portes basses de la citadelle, par laquelle passaient durant le jour les gardiens des prisonniers; il vit glisser le long des murs une ombre légère qu'il crut reconnaître pour celle de Mourette ; elle rasa les murailles de la cour jusqu'à une autre poterne, parallèle à celle qu'elle venait de franchir et qui donnait sur la mer; elle l'ouvrit avec précaution, et Mirabeau vit alors s'élancer d'une barque amarrée, qu'il n'avait point d'abord aperçue, un homme qui s'appuya au bras de Mourette et l'embrassa sans "façon. Elle le prit par la main pour le guider, et ayant refermé la poterne, ils longèrent ensemble le mur et passèrent sous la porte intérieure que Mirabeau entendit se refermer sur eux. — Voilà le spectacle que la traîtresse voulait me donner? se dit-il avec une sorte de dépit, en abandonnant la fenêtre. Pauvre Mouret! son heure est venue et ce n'est pas moi qui suis l'heureux coupable. Se croyant joué par la cantinière, il se disposait à

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LA i£tJNESSB DE MIRABEAU 97

se mettre au lit et à demander au sommeil un peu de philosophie, lorsqu'il entendit un bruit de pas dans le corridor; il prêta Toreille : le bruit se rapprochait. Bientôt une faible lueur passa à travers les joints de la porte et une clef tourna doucement dans la serrure, la porte s'ouvrit et Mourette apparut tenant à la main une lanterne sourde.

Mirabeau s'élança vers elle en vainqueur et l'embrassa avant qu'elle eût le temps de s'en défendre.— Allons, voilà que vous faites comme l'autre ! dit-elle en riant, mais je vous pardonne, car je ne veux pas gâter la joie que je vous apporte ; puis reculant d'un pas, elle introduisit un homme dans la chambre. Il était d'une taille moyenne, entièrement couvert d'un manteau qu'il tenait étendu sur le bas de son visage, dont la partie supérieure était cachée par un chapeau à trois cornes, enfoncé sur sa tête; mais à peine eût-il pénétré dans l'intérieur de la chambre, que se débarrassant de cette espèce de déguisement, il se jeta dans les bras de Mirabeau en l'appelant : mon frère! — André! s'écria le prisonnier attendri, par quel miracle es-tu ici? — J'ai reçu ta lettre, Ga-

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briel, et malgré la défense de notre grand -maître je me suis échappé de Malte. Ne trouvant aucun vaisseau de Tordre qui voulût me prendre à son bord, je me suis embarqué sur un chasse-marée, j'ai bravé la mer et ses tempêtes et je suis arrivé sain et sauf à Marseille; mais ce n'était rien encore : sans cette excellente femme, dit-il en se tournant vers Mourette, qui contemplait cette scène avec attendrissement, je ne serais jamais parvenu jusqu|à toi; elle m'a aplani tous les obstacles; c'est à elle que nous devons de nous revoir. — C'est à elle que je dois de vivre encore, ajouta Mirabeau, elle a été ma consolation dans ce triste donjon ; sans les soins dont elle m'a entouré, je me serais porté à quelque acte de désespoir; un de mes plus grands chagrins est de ne pouvoir reconnaître tout le bien qu'elle m'a fait. — Que dites-vous là I répliqua Mourette , votre frère n'a été que trop généreux; cette jolie bourse pleine d'or, c'est à lui que je la dois, monsieur le comte, îl m'a forcée de l'accepter ; à présent vous croyez bien, n*est-ce pas, que c'est le cadeau d'un ami? Et joyeuse de la douce émotion du prisonnier.

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elle se retira en disant aux deux frères qu'ils pourraient rester ensemble jusqu'à l'aube, mais qu'à ses premières lueurs elle viendrait chercher le visiteur pour le reconduire à la barque qui l'avait amené.

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— Et moi qui l'accusais, mon cher André, qui doutais de ton affection! s'écria Mirabeau en embrassant tendrement son frère. Non-seulement tu ne m'oublies pas , mais tu t'exposes , pour venir à moi, aux dangers de la mer sur une frêle embarcation, tu braves la colère du grand-commandeur de Malte, et celle, plus redoutable encore, de iiotre père. — Bahl dit André, je voudrais l'attirer un peu sur moi pour t'en alléger le poids; mais ce cher père me traite en cadet de famille, je n'ai jamais eu qu'une faible part dans sa disgrâce, et pourtant, Dieu m^est témoin que j'ai mérité plus que toi ses sévères réprimandes. — 11 t'aime, dit tristement Mirabeau, et moi, il ma pris en haine, et ce sentiment a gagné toute ma famille; tous m'abandonnent depuis quelques

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mois, toi seul m'es resté I — Ne doute pas de notre sœur, ne doute pas de notre oncle, reprit André, ils ont un cœur que nul contact ne peut endurcir.

— Et ma femme? dit le prisonnier. — Ta femme, c'est différent; elle ne songe qu'au plaisir, elle est frivole, d'un esprit borné, elle ne te comprend point et doit se consoler naturellement de ta prison qui lui donne une entière liberté. N'as-tu pas assez de philosophie pour te faire à son abandon?— Oui, si elle ne m'enlevait pas mon fils; mais cet enfant, le seul être que je pouvais aimer et qui m'aurait aimé, on le dérobe à mon affection, on le sépare de moi, oa veut qu'il ne me connaisse jamais.

— Le malheur t'amollit, répliqua vivement André en souriant, pourquoi te lamenter ainsi; ton fils est encore au maillot, et quand il sera temps qu'il t'aime, et que tu le diriges, ohl j'en suis sûr, tu auras fait parler de toi autrement que par tes malheurs.

— Eh I que peut la plus grande énergie morale contre le poids de l'oppression, contre un esclavage matériel qui paralyse à la fois la pensée et l'action? Tu le vois bien, mon ami, tout ce qu'il y avait de

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puissant dans ma nature est perdu! Le lion s'est fait chien couchant. Je ne suis plus que timidité et tristesse. Le blâme acharné, Tinimitié inflexible qui me poursuivent me font douter de cette force d'intelligence que je croyais sentir en moi.

— Et que le malheur engourdit, mais ne saurait détruire, ajouta son frère; bientôt, la liberté te rendra toute ton énergie, chez les Mirabeau rabattement est de courte durée, mais agir, tel doit être notre mot d'ordre : aussi, au lieu de rester à Malle et de m'affliger stérilement sur ton sort, je suis venu vers toi pour te propooer un grand parti.

— Lequel? s'écria Mirabeau.

— Celui de t'échapper de cette citadelle, de fuir à Malte avec moi et de te mettre au service de Tordre; j'en conviens, ce n'est pas là une position brillante pour un gentilhomme, pour un aîné de famille, mais mieux vaut encore servir obscurément comme volontaire que languir dans une prison.

— Sans doute, dit Mirabeau d'un air sombre, mais cela ne se peut point. — Et qui pourra l'empêcher, si tu le veux? — Mes devoirs, ma conscience, mon honneur, répondit le prisonnier, —

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Te voila l'esclave de pompeuses chimères, reprit sou jeune frère d'un ton demi-railleur. Quoi! tous les charmes d'une vie libre et aventureuse ne sont rien pour toi, et ne peuvent l'emporter sur les préjugés d'un monde qui te refuse ta place?

— Plus tard, dit gravement Mirabeau, si le malheur s'appesantit sur moi, s'il me brise tout à fait, je renoncerai, en désespérant qu'elle me soit rendue, à cette place qui m'appartient, où mes devoirs m'appellent comme fils aîné, comme époux, comme père, comme gentilhomme. Ma conscience me dit que j'y ai droit et mon honneur m'empêche de l'abandonner; fuir à présent, ce serait me reconnaître coupable et justifier les persécutions de mon père. Un jour, je te le répète, j'en viendrai peut-être à cette faiblesse, à cette nécessité ; si l'esclavage se prolonge, si je n'y vois pas de ternie, je fuirai. Aujourd'hui je veux encore espérer, je veux reconquérir ma liberté et non l'escamoter.

— Bravo ! s'écria André, je reconnais ton caractère, te voilà redevenu toi-même, rabattement a fait place à la résignation, mais à la résignation qui cs-

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père> à la résignation vivante, agissante ; je veux te seconder dans celte voie, te servir si je puis, et puisque mon projet d'enlèvement ne te sourit pas, tourner mes efforts d'un autre côte. Ce qui -m'importe, c'est le résultat, c'est que tu sortes de ce donjon.

— Quelle est ta pensée ? demanda le prisonnier.

— Ma pensée, c'esl de forcer mon père, par l'intercession du commandant de cette citadelle, à te rendre la liberté.

— Le commandant Dallègre est ému de mon sort, il m'aime, mais que pourra-t-il? — Plus que tu ne penses, reprit André. Il s'adressera à l'orgueil de notre père, il lui représentera qu'un Mirabeau ne peut rester confondu avec les malfaiteurs auxquels cette Ile sert de prison, il tâchera de toucher le philanthrope, s'il ne peut toucher le père, et peut-être réussira-t-il. — Comment as-tu conçu cet espoir? — J'ai vu le commandant, il m'a parlé de toi en ami, et non en persécuteur, il m'a offert de m'amener vers toi, mais ses ordres Tobligeaient à être présent à notre entrevue, j'ai voulu d'abord en avoir une plus intime, je songeais alors à te faire

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évader, c'était plus prompt qu'une négociation; ce dernier parti est peut-être plus sage, mais il faut se hâter, tu ne peux vivre ici plus longtemps, j'en étouffe pour toi, mon pauvre ami! Dans quelques heures je reverrai le commandant, je l'attendrirai ; je lui dicterai une lettre pour notre père et ce sera bien le diable, si ton cadet ne trouve pas une étincelle de ton éloquence à laquelle Vami des hommes soit accessible.

Mirabeau embrassa son frère avec effusion.

— C'est pour toi que je crains maintenant la colère de notre père; s'il apprend la visite que tu m'as faite, les consolations que tu m'as données, il ne te pardonnera pas. — Mais alors, par contrepoids, il deviendra indulgent pour toi, et cela m'enhardit, répliqua gaîment le jeune chevaher. La crainte que je recommence de pareilles escapades pour venir te voir, le forcera à t'ouvrir les portes du château d'If.

Mirabeau, ranimé par la franche et vive amitié de son frère, cessa de s'appesantir sur lui-même, et comme se dégageant des entraves de sa situation^ il se mit à parler des théories généreuses

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qui remplissaient ses méditations solitaires. Dès lors, du voile qui couvrait encore cette âme puissante jaillissaient des éclairs qui en laissaient voir la grandeur. Tous ceux qui rapprochaient subissaient Téblouissement de son esprit et la fascination de sa parole. Dans ses sentiments , en amitié comme en amour, son génie servait son cœur, son éloquence le rendait irrésistible. Il séduisait en entraînant. Il était sûr de convaincre ses ennemis les plus acharnés lorsqu'ils consentaient à Tentendre. Son père lui-même subit plus tard le prestige de cette puissance sans égale. Quant à son jeune frère, il était à la fois attendri et dominé par cette nature persuasive qui attirait en se jouant la sympathie et l'admiration. Doué luimême d'un esprit vaste, plein de verve et de feu, il embrassait ardemment ce monde d'idées nouvelles, écloses sous la parole de Mirabeau, et sa vive imagination y trouvait un charme inconnu qui la captivait. Ils devisèrent ainsi longtemps durant les heures de la nuit, dans cette citadelle battue par la mer, et personne en France ne se serait alors douté que de l'une de ces deux jeunes têtes sortirait

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renfantement d'une ère nouvelle. André écoutait encore cette parole passionnée, qui devait un jour remuer tout un peuple, lorsqu'une teinte blanche surgissant à l'horizon de la mer avertit les deux frères qu'ils devaient se séparer.

Bientôt les pas légers de Mourette se firent entendre dans le corridor, elle ouvrit doucement la porte du prisonnier et dit au jeune chevalier de Malte : — Eh bien 1 l'avez-vous déterminé à vous suivre? Ya-t-il partir avec vous? — Non, répondit André, il vous reste, il tient à cette citadelle, il ne veut pas renoçicer aux soins dont vous l'entourez. — Ohl tant mieux, s'écria involontairement la pauvre femme, car s'il était parti tout serait devenu triste ici; c'est l'àme de la maison.

-- Vous voulez donc, ma chère enfant, dit Mirabeau en souriant, et en lui prenant la main, que je passe ma vie en prison? Mourette parut réfléchir, puis levant la tête, elle répondit péniblement : Vous avez raison, j'étais une folle de penser que cela se pourrait; mais du moins si vous nous quittez, que ce ne soit point en prenant la fuite comme un cri- Dûinel, il faut que vous sortiez d'ici en plein jour,

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félicité, fêté, entouré de nos regrets et de nos bénédictions. — C'est là ce que je veux, c'est là ce que j'attends, répondit Mirabeau. —Et c'est ce qui sera, ajouta vivement son frère, je vais y travailler; je ne m*en retournerai à Malte que lorsque je serai certain de ta délivrance. — Allons, embrassez-vous, dit Mourette, il est temps de vous séparer, le jour vient; si l'on nous surprenait ici je serais perdue. —Marchons! répliqua le chevalier, cache-moi dans quelque recoin jusqu'à ce que l'heure où je pourrai parler au commandant soit venue.

Les deux frères se serrèrent la main, mais sans se dire adieu ; ils se promirent de se revoir en présence du commandant Dallègre.

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La citadelle s'était éveillée, les prisonniers étaient à leurs travaux, les soldats et les gardiens à leurs postes, lorsque le jeune chevalier de Mirabeau fut introduit auprès du commandant. C'était un ancien militake, à la fois plein de bonté et de bravoure ; il aimait les hommes parce qu'il les jugeait sincères et courageux comme lui-même. Ayant passé sa jeunesse au milieu des périls sur mer et sur terre, il avait connu toutes les privations matérielles auxquelles expose la guerre, mais il n'avait pas souifert du contact de la société ; les trahisons et les haines étaient inconnues à cette heureuse nature. Cette sérénité d'une Yie irréprochable le rendait naturellement indulgent et le faisait adorer des prisonniers qu'il savait soumettre par la douceur.

Mirabeau lui avait inspiré une affection presque

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paternelle.Ce grand esprit, qui dominait même ceux qui n'en comprenaient pas la portée, l'avait charmé; il trouvait dans ses entretiens une distraction active qui animait sa retraite. C'était comme un courant de vie où se retrempait sa vieillesse.

11 reçut le frère de Mirabeau avec une bienveillance empressée; mais lorsque celui-ci lui eût fait part de son espérance de mettre un terme à la longue captivité de son frère, et qu'il l'eût supplié de l'aider de son intervention, le visage du vieux militaire se couvrit de la même expression de tristesse dont s'était empreiut celui de la jeune cantinière. — Ainsi, vous voulez nous l'enlever ? s^écria le commandant attendri. Vous ne savez donc pas que je l'aime comme mon enfant. Je me suis habitué à sa présence ; s'il n'était plus là, cette citadelle deviendrait mon tombeau f Mais je suis fou, n'estce pas, de vous parler ainsi, poursuivit le vieillard en remarquant la surprise du jeune Mirabeau, je vous exprime une amitié égoïste; ne pensez pas que je la prenne pour guide. Dites ce que vous désirez de moi et je le ferai; je ne veux pas que votre frère puisse m'aecuser de m'étre ligué avec ses persécu*

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LA JEUNESSE DE MIRABEATT IIl

teurs. Puisqu'il faut nous séparer, qu'il garde du moins de moi un bon souvenir. André lui prit affectueuse naent la main : — Eh bien f dit-il, consentez à écrire de suite à mon père, et permettezmoi de Yous dicter cette lettre ; je le connais, je sais quelles paroles pourront le toucher. Le commandant sourit : Vous yous méfiez de moi, mon jeune ami, vous avez tort; vous allez voir que Tamitié rend persuasif et que je saurai trouver sans vous des arguments qui pourront flFéchir votre père. Et prenant la plume il écrivit au marquis de Mirabeau la lettre qu'on va lire :

» Toute la province sait, Monsieur le marquis, tt que vous avez fixé l'élargissement de M. le comte « de Mirabeau au rapport que je vous ferai de sa « bonne conduite; îl me suffira donc de vous faire « part de ma profession de foi, puisqu'eBe doit « briser ses fers. Je suis persuadé que celle pièce « produira tout son effet sur le cœur de lame ofe» « ftommeSf qui a donné de si excellentes leçons « d'humanité. La grâce que je sollicite est en ^ fuveur d'un iUs qui, par sa résignation à votre « volonté, mérite tout le retour de tendresse d'un

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« père respectable, que toute l'Europe révère.

(c Recevez donc Tattestation la plus authentique « que depuis que M. le comte de Mirabeau est re- (( tenu au cbàteau d*If, il ne ma jamais donné, ni à a personne le moindre sujet de plainte ; qu'il s'est « toujours parfaitement bien conduit, qu'il a sou- « tenu avec toute la modération possible toutes les a altercations que je lui ai quelquefois suscitées « pour éprouver sa fougue, et qu'il emportera avec « lui l'estime, l'amitié et la considération de toute « la place, (i) »

Lorsque le commandant Dallègre eut fini sa lettre, il la lut au jeune Mirabeau : — Il n y a là que la vérité, lui dit-il, mais certaines vérités simplement exprimées frappent mieux l'esprit et le cœur que toutes les i^echerches du style.— Combien vous avez raison , dit André, en remerciant avec effusion le bon commandant. Celle lettre est la raison, la sagesse et la bonté mêmes, et si elle ne parvient pas à convaincre mon père, nous devons tous désespérer de le Ifléchir jamais; moi-même j'y renoncerai

(1) Lettre authentique du commandant Dallègre au marquis de Mirabeau.

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et je m'en retournerai tristement à Malte, en formant le vœu que mon cher Gabriel s'échappe un jour de sa prison pour venir m'y rejoindre.— Vous arrivez de Malte, mon jeune ami, reprit le commandant, vous avez obtenu un congé ?— Je me le suis donné j répliqua André en souriant, au risque d'être à la fois vertement réprimandé par mon père et par le grand commandeur de notre ordre. — Le prince de Rohan? répliqua le commandant; je le connais, c'est un homme qui ne souffre pas qu'on viole la discipline; mais j'ai été assez heureux pour lui rendre, dans ma jeunesse, un service dont il se souvient, et si vous pensez que ma recommandation vous soit utile, je lui écrirai en votre faveur. — Vous serez ainsi mon sauveur et celui de mon frère, s'écria André ; car , en vérité, après m'être échappé pour accourir auprès de Gabriel, espérant le consoler et le délivrer, je ne saurais comment m'en retourner à Malte, ni comment j'y serais reçu sans votre intercession. — Le motif qui vous a fait partir vous excuse, mais il ne serait pas suffisant pour vous faire pardonner une pareille faute de discipline. Pourtant rassurez-vous, mon jeune

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ami, je prends votre équipée à cœur, et j'espère vous obtenir le pardon du grand maître. Seulement, ajouta la commandant, il faut me promettre d^ repartir aussitôt que vous aurez vu votre frère. Vous êtes tous les deux d'excellents cœurs, mais de bien mauvaises tètes, -r Je ferai tout ce que vous voudrei, dit André, je partirai ce soirméme, si vous le jugez bon, après avoir embrassé mon cher Gabriel et emporté la promesse que vous emploierez tout votre pouvoir à lui rendre la liberté ! — Je vous donne ma parole de vieux soldat que vous serez satisfait; allons voir d'abord le prisonnier, votre visite sera d'un heureux présage pour lui : et ils se dirigèrent vers îa chambre qu'occupait Mirabeau,

Les deux frères s'abordèrent en s'embrassant comme s'ils ne s'étaient pas encore vus ; le vieux commandant les regardaitavecunedouce émotion. Après un long entretien où ils échangèrent tous trœs des paroles d'amitié et de dévouement, il se dirent adieu; Mirabeau plein d'espérance de voir approcher le terme de sa captivité, le commandant triste de la pensée de le perdre, et beureuiç de le rendre

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à la liberté ; quant au jeune chevalier, charmé d'avoir fait faire un pas à la délivrance de son frère, s'éloigna insoucieux de sa propre destinée, et s'en fiant au hasard qui, disait-il, l'avait toujours tiré de tous les mauvais pas où son sang de Mirabeau l'avait jeté; le commandant Dallègre se fiant moins à cet heureux hasard, fit embarquer dès le lendemain le jeune chevalier sur un vaisseau qui partait pour Malte, et il lui remit pour le prince de Rohan des lettres qui lui obtinrent sa grâce.

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Depuis que Mirabeau avait lu la demande dé pardon et de liberté adressée en sa faveur à son père par le commandant, espérant une favorable issue à cette négociation, il trouva moins longs et moins douloureux ces tristes jours de prison qui se multipliaient pour lui, mais auxquels il pouvait enfin, dans sa pensée, assigner un terme. Se livrant à l'étude (1) avec une quiétude et une vigueur d'esprit

(1) Ce fut durant sa détention au château d'If qu'il écrivit, en 1774, une notice sur ses ancêtres. Les Mirabeau descendaient d'une ancienne famille gibeline, chassée de Florence en 1268, les Arrighetti dont, par corruption, on fit Riquetti.

Au commencement du xviii* siècle, on trouve les Mirabeau mêlés à tous les mouvemenls populaires de la Provence : — « Vivent MM. de Mirabeau ! Voulez-vous que nous les jetions tous à la mer? » Ainsi hurlait, vers 1715, le peuple de Marseille, prêt de lancer dans la mer les sergents du fisc, qui avaient essayé de franchir le seuil i-edouté de Jean-Antoine Riquetti de Mirabeau, le brave Provençal, Un autre trait distinctif des Mi-

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qu'il perdait parfois dans ses heures d'abattement, mais que sa nature énergique lui ren-

rabeau, c'est une indépendance qui fait d'eux, à l'occasion, de fort mauvais courtisans. Ce Jean-Antoine, l'aïeul de Gabriel- Honoréy qui lui consacre les trois quarts de son importante notice sur sa maison, fut le héros de la famille. A la célèbre journée de Canano» une armée tout entière lui avait pa^sé sur le corps; on l'avait ramassé sous un tas de morts, tout tailladé et perforé de blessures. Il n'était point mort pourtant; mais il fut obligé, le reste de sa vie, de tenir son bras droit en écharpe et de porter un collier d'argent pour soutenir sa tête. A quelque temps de là, il se fit présenter par le duc de Vendôme à Louis XIV. Celui-ci daigna complimenter le seigneur de Mirabeau sur ses héroïques cicatrices. — « Oui, sire, répond le colonel Riquetti, et si, quittant les drapeaux, j'étais venu à la cour payer quelque catin, j'aurais eu mon avancement et moins de blessures. » — « J'aurais dû te connaître, dit Vendôme, mais désormais je te présenterai toujours à Tennemi, et jamais ab roi. »

Mirabeau, dans une lettre à Sophie, raconte cet autre trait de son oncle le bailli de Mirabeau. : « L'abbé, depuis le cardinal de Bernis, portait le chevalier de Mirabeau au ministère. Le préliminaire essentiel était de le raccommoder avec la marquise de Pompadour. Le chevalier, un des plus beaux et des plus spirituels hommes de son temps, est introduit à la toilette; il cause longtemps; il brille de tous ses talents naturels et acquis ; en un mot, il est eharmanij et tu sens bien que d'un homme charmant à un homme d'État, il n'y a, en certaines circonstances, qu'un pas. Dans un de ces moments d'engouement qui mènent par sauts et par bonds ton respectable sexe> madame de Pompadour dit au chevalier : « Quel dommage que tous ces Mirabeau soient si mauvaises têtes ! » Le chevalier de Mirabeau reprend aussitôt avec toute

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dait bien vite, il hâtait le temps par Tactivité de son intelligence, et dans cet exercice de ses facul-

ràpreté d'un marin et répond ces mots remarquables : u Madame, il est vrai que c'est le titre de légitimité dans cette maison; mais les bonnes et froides têtes ont fait tant de sot* lises et perdu tant d^Ëtats, qu'il ne serait peut-être pas im* prudent d'essayer des mauvaises. Assurément, du moins, elles ne feraient pis. »

Le marquis de Mirabeau, père de Gabriel-Honoré, commença à tremper le caractère guerrier de sa race par les études économiques et politiques; il se fit lui-même appeler VAmi des komfnêtt du titre de l'un de ses ouvrages, et avait l'esprit asseï indépendant pour avoir mérité d'être renfermé quelques jours à Vincennes pour sa Théorie de l'impôt.

Mais voici venir celui qui va les faire oublier tous en immortalisant leur nom; voici venir celui qui réunit en lui tous les caractères héroïques, audacieux et révolution^ naires de cette race vigoureuse. Oabriel-Honoré, naquit le mars 1749. Une grossesse orageuse et la dimension snrna* turelle de la tête de l'enfant mirent les jours de la mère dans le plus grand danger. La taille et la vigueur du nouveau-né étaient sans exemple, et deux dents molaires étaient déjà formées dans sa bouche. « Je n'ai rien à te dire de mon énorme fils, écrit le marquis à son frère le bailli, sinon qu'il bat sa nourrice, qui le lui rend bien ; ils se gourment à qui mieux mieux : ce sont deux bonnes têtes ensemble. Cette nourrice est une maréchale-ferrante verte et robuste qui ne laisse point chômer le commerce de son époux et bat chaque jour Tenclume pour se distraire. »

Trois ans après, une petite vérole fond sur l'enfant, confluente et maligne. La mère éperdue applique sur le visage du malade un collyre inopportun qui le crible de marques éternelles. Désormais le neveu du bailli est laid comme celui

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tés, il recouvrait cette gatté franche, cet abandon bienveillant qui le rendaient cher à tous ceux qui

de Satan, ce dont le marquis enrage, car de tout temps les Riquetti furent beaux. Peut-être y a-t-il là, chez lui, le germe de cette sorte d'aversion involontaire, qui surprend quelquefois des parents, même sages et tendres, et qui n'est pas toujours surmontée par les suggestions de la raison, de la justice et de la nature, et faut-il chercher dans ce sentiment Torigine de Tiniraitié si obstinée avec laquelle plus tard il poursuivra son fils?

L'enfant se fait remarquer par une rare précocité. A l'âge de cinq ans, Poisson, son précepteur, lui dit d'écrire ce qui lui viendrait dans la tête. Le petite comme dit son père, écrivit littéralement ceci : — « Monsieur, moi je vous prie de prendre attention à votre écriture et de ne pas faire de pâtés sur votre exemple ; d'être attentif à ce qu'on fait ; obéir à son père, à son maître, à sa mère; ne point contrarier ; point de détours, de l'honneur surtout. N'attaquez personne lorsqu'on ne vous attaque. Défendez voire patrie. Ne soyez point méchant avec les domestiques, ne familiarisez pas avec eux : cacher les défauts de son prochain, parce que cela peut arriver à soi-même. «

A sept ans, Gabriel reçut la confirmation. C'est au grand repas qui suivit cette cérémonie qu'il fit la singulière question rapportée par lui-même : — « On m'expliquait que Dieu ne pouvait faire les contradictoires, par exemple, un bâton qui n'eût qu'un bout ; je demandai si un miracle n'était pas un bâton qui n*eût qu'un bout. Ma grand'raère ne me l'a jamais pardonné. »

A quelque temps de là, la mère de Mirabeau lui parlant en badinant de sa femme future, il répondit qu'il espérait qu'elle no le considérerait pas au viiage ; la mère dit ingénument : Où veux-tu qu'elle te regarde f Et tous de rire, et

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Tentouraient ; mais après plusieurs mois d'attente trompée, cette sérénité, produite par une vive espérance, s'obscurcit par de;;^ro, et fit place à un profond découragement.

La lettre du commandant Dallègre était restée sans réponse ; le marquis de Mirabeau ne pouvant justifier Tabus de la prolongation de sa tyrannie paternelle, prit le parti de garder le silence avec le vieux militaire dont la rigoureuse et simple justice n'aurait admis ni sophismes passionnés, ni subterfuges ; mais il s'expliqua sur le sort qu'il réservait à son fils avec ceux qui l'abandonnaient à son despotisme.

Mirabeau voyant se prolonger sa captivité, s'était de nouveau adressé à toutes les personnes de sa famille, dont l'intercession pouvait toucher son père; il avait même écrit au marquis de Marignan (son

lui de rétorquer : Le destout emportera le dettut, « Et nous de rire de plus belle, continue le père qui raconte cette anecdote ; sans compter qu'il y a de quoi réfléchir sur cette saillie d'un bambin. »

A douze ans, son père disait de lui : « C*est un cœur haut sous la jaquette d'un bambin. Cela a un étrange instinct d'orgueil, noble pourtant. C'est un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler tout le monde avant d'avoir douze ans. »

beau-père), de solliciter sa liberté ; et le marquis qui était un homme léger, mais point méchant, écrivit en sa faveur. Voici un fragment de la réponse que lui fit le marquis de Mirabeau :

«Non, car mon dessein est maintenant de Téprou- « ver tout de bon, et à ma manière ; il est où il « doit être, au château d'If, et y sera longtemps, « en supposant un miracle, et qu'il se contint assez « pour que le commandant à la fin réponde de sa tt sagesse et de sa repentance. » (Nous avons vu que le miracle s'était opéré, mais il entrait dans le système du marquis de n'en point parler.) « Alors je le « ferai passer dans quelque citadelle, où il aurait à «vivre avec quelqu'un pour l'éprouver ; à suppo- « ser un autre miracle qui le fit sortir à bien de cette « seconde épreuve, j'en tiendrais d'autres prêtes et (c ainsi par degrés i c'est tout ce que je puis de noua velle patience à sa qualité de mari et de père, « c'est là tout. »

Ainsi, quelle que fût la conduite du fils, la volonté du père était inflexible. Et elle se traduit d'une

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mauière plus cruelle encore dans une phrase de la réponse qu'il fit alors au bailli. « Prends-y garde, « lui écrivait celui-ci, on s'obstine à te croire un « peu dur vis-à-vis des tiens; ton fils, aux yeux du « public, ne parait coupable que de dettes, et à dire « vrai, la jeunesse a pris un étrange train à cet a égard ; et si l'on enfermait tous les jeunes gens « endettés on ne verrait que des barbons par les tt rues. » ^ Le marquis lui répondit : « Sois sûr « qu'il file sa corde et finira dans peu par une clôc( ture absolue sur laquelle je serai bien servi« »

C'était, comme nous le voyons, un parti pris^ une résolution irrévocable de résister à toutes les voix qui s'élevaient pour défendre Mirabeau: à la voix de Tamitié comme à celle de la justice, mAme à celle de l'indifférence^ éveillée par la conviction du bon droit du prisonnier. Aux arguments de la vérité, le marquis opposait ceux de son autorité suprême, et tandis qu'on lui demandait de toute part l'élargissement de son fils, il sollicitait et obtenait contre lui , du gouvernement, des lettres d'incarcération à vie.

Enferma depuis un an au château d'If, désespé-

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LA JBUNBBSB DS MIRABBAU 1S3

raut d'en sortir, Mirabeau avait cessé de solliciter sa liberté ; il était tombé dans une torpeur morale qui paralysa ses forces et mina sa santé ; la vivacité de son esprit et l'ardeur de son sang semblèrent s'engourdir à la fois, et bientôt il devint si sombre et si languissant que le bon commandant Dallègre craignit pour sa vie. Sans en prévenir le prisonnier, il fit part au marquis de Mirabeau des alarmes qu'il éprouvait, et le pressa avec instance d'adoucir enfin un châtiment qui compromettait les jours de son fils ; il lui peignit le triste spectacle de cette jeune et robuste organisation, s'afTaiblissant par degrés dans Tinaction d'une prison, de cette intelligence hardie repliée maintenant sur elle-même, et prête à s'éteindre, de ce corps si vigoureux, où la Yie surabondait, devenu à vingt-six ans lourd et infirme comme celui d'un vieillard et menacé d'apoplexie faute d'air et de mouvement. C'est à cette époque que Mirabeau remarqua les symptômes d'une indisposition bizarre dont il parle dans plusieurs de ses lettres ; aussitôt que sa santé s'altérait, son épaisse chevelure ondulant d'ordinaire sur son front en boucles naturelles, tombait alors,

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molle et sans vie, et inondait son visage de mèches longues et humides ; mais à peine ses forces revenaient-elles que ses cheveux, se relevant comme une plante, s'enroulaient en anneaux et semblaient avoir recouvré une sorte de sève qui les ranimait.

Le prisonnier écrivit tous ces détails à la comtesse de Mirabeau, qui était toujours auprès du marquis. Il avait espéré émouvoir son cœur ; mais la jeune femme, à l'exemple du père inexorable, traita de charlatanisme ces plaintes, navrantes. Cependant, importuné par les représentations du commandant Daltègre, craignant d'ailleurs que son fils cadet, toujours à Malte, ne tentât quelque nouveau coup de tête pour enlever son frère ; l'ami des hommes se décida enfin à faire sortir Mirabeau du château dlf. Un autre motif encore le détermina ; sa belle-fille désirait vivement retourner à Aix où l'attiraient toutes les séductions d'une société frivole, où elle pourrait jouir de son indépendance, de l'immense fortune de son père et se livrer à tous les plaisirs d'un monde dont la captivité de Mirabeau lui facilitait Taccès ; mais malgré les mœurs du temps, elle sentait que ce serait un scandale trop

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•odieux si elle reprenait celte vie de luxe et de dissipation qui l'altendait à Aix, tandis que son mari, à peine à une distance de quelques lieues, languirait encore sur ce triste rocher où ses jours s'épuisaient lentement dans toutes les privations. Afin de se débarrasser de ce voisinage importun elle insista auprès de son beau-père pour obtenir, non la liberté, mais la translation de son mari. Et après avoir resté plusieurs mois sans écrire à Mirabeau, elle lui annonça cette nouvelle dans quelques li- : gnes froides et vagues qui glacèrent ce cœur géné- : reux :

^ « Comme j'étais hier à solliciter votre père, il « m'a dit qu'enfin je serais satisfaite ; et qu'en at- « tendant que la tournure de vos affaires permit « davantage, vous alliez ôtre dans un lieu beaucoup « plus convenable que le château d'If. En vain lui « ai-je demandé le lieu que vous alliez habiter. »

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