XXI
Tandis que Mirabeau recevait ce billet qui lui apprenait un changement dans son sort^ mais le laissait dans le doute sur lavenir qpi lui était réservé, le marquis répondait enfin au commandant Dallègre qu'il cédait à ses instances, et que désarmé par aon témoignage il allait mettre un terme à la captivité de son fils. Il ajoutait qu'un homme qui avait toute sa confiance irait chercher le prisonnier au château d'If, pour le conduire au lieu de sa des* tination.
Le commandant Dallègre, plein de loyauté et de droiture d'esprit, vit dans ces paroles une promesse de grâce, mais quand il fit part de son espérance au prisonnier, celui-ci hocha tristement la tête : — Je vous quitte, dit-il, mais c'est pour une nouvelle prigop ; rpieux encore eût valu rester ici, où l'on me
dbyGoogk
plaignait et où j'étais aimé I — Ne vous alarmez pas ainsi, dit le bon commandant, demain noug saurons la vérité, demain M. Duveyrier, l'ami d0 votre père, vient briser vos fers, je l'interpellerai et il faudra qu'il me dise à moi, quel sort on vous destine I
Mirabeau fit ce soir-là ses préparatifs de départ, tristement, et pon comme un homme qui prévoit sa déUvrance, il n'entrevoyait qu'un changement d'infortune I II donna ses livres et son portrait au commandant, distribua aux prisonniers les plus honnêr tes et les plus malheureux ses bardes et quelque argent ; pour la cantinière Mourette, pour .cette jeune iemm0 si gracieuse, si vive et si bonne, qui Tavait entouré de tant de soins et d'affection, il réserva sa montre d'or, et quelques cravates en mousseline blanche, aux coins brodés, dont la jeune femme se fit des fichus, En recevant ces souvenirs, Mourette versa des larmes, et comme le prisonnier lui demandait si, parmi ce qu'il possédait, quelque objet encore pouvait lui être agréable : — Oui, monsieur le comte, répondit-elle avec recueillemept, il 6n est lin qui a adouci vos heures de captivité, qui
les a fait passer plus rapides et moins douloureuses, et dont, malgré mon ignorance, j'ai bien remarqué le pouvoir; donnez-moi cet objet. Demain en demandant que Dieu vous accompagne, je veux en faire un ex-voto à Notre- Dame-de-la- Garde, cela vous perlera bonheur ! — Et quel est cet objet ? demanda Mirabeau avec étonnement. — Cette vieille plume brisée, tachée d'encre, qui vous a rendu un long service, dit lacantinière; elle a tracé vos plaintes, vos douleurs, vos espérances, maintenant il faut qu'elle se repose ; vous allez être heureux, vous n'aurez plus besoin d'elle: donnez-la moi comme un souvenir? Mirabeau fut ému et surpris de cette pensée délicate, venue à une femme du peuple , et trempant une dernière fois dans Tencre cette plume, vieille et fidèle compagne de sa solitude, il traça sur un papier quelques lignes affectueuses qui constataient les services que Mourette lui avait rendus et la reconnaissance qu'il lui vouait, puis il remit à la jeune femme et la plume et l'écrit qu'elle ne pouvait pas lire, mais qu'elle cacha sur son cœur qui en devinait le sens.
Le lendemain dans la ijoatinée, une barque élé-
dbyGoogk
gamment pavoisée et couverte d'une tente à la manière des gondoles de Venise, s'arrêta au pied de la citadelle. Elle portait le sieur Duveyrier qui venait réclamer Mirabeau au nom de son père. Ce Duveyrier que le marquis avait désigné comme un de ses amis, n'était autre qu'un homme d'affaires que plusieurs nobles familles de Provence employaient dans certaines expéditions hasardées où l'intrigue et l'habileté devaient remplacer la justice. C'était un esprit subtil, rampant et obséquieux ; excellemment rompu à son métier, et qu'un homme plein de droiture et de franchise comme le commandant Dallègre, était incapable de pénétrer. En vain le questionna-t-il directement sur le sort réservé au prisonnier, il ne put en tirer que des réponses évasives, mais qu'il colorait de manière à les rendre satisfaisantes. — M. le comte de Mira- • beau est libre, entièrement libre, disait-il avec urbanité; quant aux intentions définitives de son père, lui et moi nous ne les connaîtrons qu'à Aix, où une lettre de monsieur le marquis doit nous attendre; d'ici là, M. le comte voudra bien me donner sa parole de ne point me quitter, et je ferai tous mes efforts
dbyGoogk
pour que ces quelques heures de lêle-à-lêle ne lui paraissent ni trop longues ni trop importunes. — Cest bien, murmura Mirabeau qui devinait à demi cet homme, que ma, destinée s'accomplisse î Et voulant hâter cette heure pénible des adieux, il t^tdit les bras au com mandant Dallègre etTembrassa avec émotion. — Adieu, mon fils, lui dit le vieux soldat en essuyant une larme, que mes bénédictions vous accompagnent T on pensera souvent à vous ici, on vous enverra des vœux ; ne nous oubliez pas, et quand vous serez libre et heureux, venez revoir en visiteur ce triste rocher où vous avez tant souffert. — Où jTai passé de douces heures, dit Mirabeau; car ici f ai connu l'homme le plus brave, le plus vertueux et le meilteur de la terre.
— • Vott^ m^avez laissé votre portrart, reprit le; •commandant, merci, je le garderai toute ma vie; mais je veux aussi que vous emportiez un souvenir de moi ; un vieux soldat n'a à donner que des armes; tenez, prenez ces pistolets qui m'ont suivi dans bien des campagnes; j'espère, ajouta-t-il, que M. Bu- . veyrier he désapprouvera pas que vous les acceptiez* — Je vous répète, dit Duveyrier, que M. te
dbyGoogk
LA JEUNESSE DE MIRABEAU 13î
comte de Mirabeau est absolument libre, je suis ici non comnae son gardien, mais comme Tami de son père. Ces dernières paroles réjouirent le bon commandant et rendirent quelque espérance à Mirabeau . II embrassa de nouveau son vieil ami et se dirigea vers la barque qui l'attendait, en saluant du geste et de la voix les employés de la citadelle et les prisonniers qui s'étaient réunis sur le rivage pour lui dire adieu. Parmi les personnes qui l'escortaient, il fut surpris de ne point apercevoir Mourette ; il la chercha quelques instants du regard, mais en vain, et ce fut avec une sorte de regret qu'il s'éiança dans le bateau dont d'habiles rameurs dirigèrent la course rapide vers Marseille ; comme ils allaient entrer dans le port, ils virent venir à eux une petite barque à demi cachée, derrière une des excavations d'un grand rocher dont la base se baigne dans la mer, et dont le sommet est couronné par la chapelle de Notre-Dame-de -la- Garde. Mirabeau reconnut aussitôt la barque de Mourette que la jeune femme conduisait elle-même et qui toucha bientôt à celle qui le portait ; la cantitiière était vêtue de ses atours du dimanche ; elle avait sur son
dbyGoogk
sein un des fichus que lui avait donnés Mirabeau, et portait à sa ceinture sa montre d'or; mais malgré les soins qu'elle avait mis à sa toilette, on voyait qu'elle était triste et qu'elle avait pleuré. Elle prit d'une main un charmant panier formé avec de fines nattes des colonies, et rempli des plus beaux fruits, et l'offrant au prisonnier :
<— Pardonnez-moi, monsieur le comte, dit-elle avec une sorte do timidité qui ne lui était pas natu* relie; j'ai voulu vous revoir encore et vous présenter ces fruits que j'ai ciïeillis moi-même ce matin à la petite bastide de ma mère ; et maintenant, adieu, monsieur le comte, je vais prier pour que votre voyage soit heureux ; et de son autre main elle lui montra un petit tableau en velours noir, sur lequel on avait fixé le cœur d'or que la jeune femme portait d'ordinaire à son cou, et au-dessous la vieille plume que Mirabeau lui avait donnée ; ces objets mis sous verre étaient entourés d'un petit cadre doré : c'était l'ex-voto destiné à Notrc-Damede-la-Garde. Mirabeau pressa la main de la cantinière et la remercia avec des paroles émues. — Adieu, adieu, répéta-t-elle d'une voix tressaillante,
dbyGoogk
n'oubliez pas la pauvre Mouretle ! Et reprenant les rames, elle cingla de nouveau derrière les rochers où elle s'était cachée ; mais cette fois elle aborda sur le rivage escarpé; et comme Mirabeau entrait dans le port en tenant toujours ses regards attachés vers la direction qu'elle avait suivie, il l'aperçut qui gravissait le sentier tortueux creusé dans les flancs de la montagne où s'élevait la chapelle. Sa jupe rouge flottait agitée par le vent et dessinait sa taille charmante sur le fond gris du rocher. Le bras tendu, elle agita longtemps son mouchoir du côté de Marseille : c'était un dernier adieu au prisonnier qu'elle ne pouvait plus distinguer, mais qui, pensait-elle, devait l'apercevoir encore debout sur ces hauteurs. En eflet, Mirabeau la suivit du regard jusqu'à ce que la barque, engagée au milieu du labyrinthe des vaisseaux qui encombraient le port, cessât de dominer l'horizon. En cet instant, Mourette entrait dans la chapelle.
Le sieur Duveyrier fit aborder Mirabeau sur la partie la plus déserte du port, et à peine furent-ils débarqués qu'il le conduisit vers une place voisine où une chaise de poste les attendait ; il pria le prisonnier d'y monter. — Quoi ! s'écria celui-ci, surpris et à moitié irrité, c'est là la liberté dont je vais jouir ? Je n'ai pas fait trois pas sur la terre ferme, j'ai à peine respiré un peu d'air libre et entendu quelque bruit humain, que déjà vous voulez m'enfermer dans cette boîte et m'emmener, Dieu sait où! vers de nouvelles régions de tortures, sans doute?— Mais, monsieur le comte... murmura Duveyrier.— Pas de phrases, monsieur, pas de déception railleuse surtout; si je suis libre prouvez-le moi à l'instant, en me laissant aller seul par la ville, revoir mes parents, mes amis, respirer sans con-
dbyGoogk
traintc et me sentir enfin maître de moi après un an de captivité. — Je suis désolé, monsieur le comte, mais je ne puis accéder à vos désirs : la volonté de monsieur votre père est que vous ne soyez libre qu'à Aix* Nous allons partir à l'instant, nous y serons bientôt ; mais je vous en supplia, prenez patienca encore quelques heures. — Ceci est iine feinte, n'importe, je me soumettrai jusque-là ; mais alors il faudra bien que je connaisse la vérité. — Ils montèrent tous deux dans la chaise de poste qui roula bientôt rapidement sur la route qui conduit à Aix. Le sieur Duv^yrier se confondait en politesses auprès de Mirabeau, et l'eatourait de soins obséquieux. Sous prétexte que le grand jour pouvait fatiguer les yeux affaiblis du prisonnier, il voulut plusieurs fois fermer les vasistas de la voi» ture; Mirabeau, qui répondait à peine à ses paroles par des monosyllabes, impatienté à la fin par ses doucereuses attentions : — Par Dieul s'écria-t-il, qu'avez-vous à vouloir me priver ainsi d'air et de lumière ?You6 craignez donc que je sois libre même du regard ? et levant alors sa tôte qu'il avait tenue aGTaissée, assis jusque-là au fond de la voiture, il fit
dbyGoogk
un bond vers Duveyrier et lui saisit violemment le bras : — Ah ! sire geôlier, s'écria-t-il exaspéré, je vous comprends maintenant; vous voulez m'empêcher de reconnaître la route ; mais je n'ai pas à tel point perdu la vue et oublié ma topographie. Ce n'est point ici le chemin qui conduit à Aix, vous me trompez encore? Où me menez- vous? répondez ! répondez, vous dis-je ! ou je vous brûle la cervelle, ajouta-t-il hors de lui, et en brandissant un des pistolets que lui avait donnés le commandant Dallègre. Dans un mouvement d'effroi, Duveyrier sauta hors de la voiture, Mirabeau le suivit et l'atteignit bientôt.
La route tout à fait déserte en cet endroit était encaissée par une double colline couverte de pins rabougris, et les anfractuosités du terrain formaient de chaque côté des fondrières de roc et de sable du plus aride aspect.
On était au mois de mai (1775), la chaleur était extrême, et le vent soufflant de la mer faisait tourbillonner sur le chemin des nuages de poussière.
dbyGoogk
Aucune habitation ne s'élevait au milieu de ce paysage sauvage ; Duveyrier eut peur en se voyant dans une telle solitude , et il fut tenté d'échapper à la colère de Mirabeau en prenant la fuite à toutes jambes ; le souvenir de la' somme qui lui était promise pour son expédition le retint. Il réclama par quelques paroles le secours du postillon qui les conduisait ; mais celui*ci répondit impassiblement qu'il avait à s'occuper de ses chevaux et que, d'ailleurs, il n'oserait jamais s'interposer entre deux gentilshommes. — Lui, gentilhomme I s'écria Mirabeau ; mais tu ne vois donc pas comme il pâlit, comme H a peur? Non, pa{; Dieul il ne l'est point; ce n'est qu'un sbire, ma colère lui fait trop d'honneur. Et se tournant vers Duveyrier :
— Monsieur, dit-il, ne craignez rien, je comprends que vous n'agissez ici que d'après des ordres, mais je vous somme de me montrer ces ordres, car je n'obéirai à un homme tel que vous que s'il est représentant de la volonté de mon père. — Monsieur le comte peut-il en douter ?dit d'un ton patelin Duveyrier, et ne voyez-vous pas que c'est à mon corps défendant que j'exécute ces ordres? —
dbyGoogk
S'ils sont signés par les ministres du roi et par mon père j'obéirai. — Voyez, monsieur le comte, je suis parraitement en règle, les ordres sont précis ; et tirant de son portefeuille un parchemin revêtu du sceau royal et une lettre du marquis, il les communiqua à Mirabeau. — Au fort de Joux, dans ce pays sauvage, couvert de neige même en été I oh t c'est horrible I s*écria-t-il.Puis étouffant tout à coup son émotion : "C'e^t bien, monsieur, remontons en voiture et poursuivons notre routo." Duveyrier s'effraya de cette résignation subite. — Ainsi vous vous soumettez, dit-il enjetantun regard tremblant sur les pistoletf que Mirabeau tenait encore à la main. — Rassurez- vous, monsieur, et jugez vousmême de mes intentions; la fuite me serait facile, nous sommes seul à seul sur une route déserte où personne ne viendrait à votre aide, je suis armé, je puis vous épouvanter et avec quelque argent me faire conduire par cet homme où je voudrais, eh bien, monsieur, je n'en ferai rien, je vous suis, ce n'est pas par la fuite que je veux recouvrer ma liberté I Remettant alors ses armes à Duveyrier, ils remontèrent dans la chaise de po8te,|et Mirabeau
dbyGoogk
LA JEUKESSB DB IfIRABEAU }39
demeura longtemps ploDgé dans une déchirante méditation.
Certes, s'il subissait sans résistance cette nouvelle persécution, s'il se soumettait aux ordres de son père comme à une loi sans apppl, ce n'est point qu'il n'en comprît Tabus et qu'il n'en seiitît la tyrannie. Son discernement du juste et de l'injuste, sa haine de l'arbitraire n'était pas à naître ; déjà il avait écrit V Essai sur le despotisme, pendant son exil à Manosque. Mais quel que fût l'entraînement de cette nature ardente et de ce puissant géi^ie, quel que fût le découragement^ et parfois le désespoir où le jetaient la dureté de son père it l'abandon de sa femme, une haute raison qui contrebalança tou- * jours dans cette âme forte les plus fougueuses passions, Tempêchait de se soustraire à l'oppression paternelle par la révolte, ou par la fuite ; il voulait être réhabilité par les persécutions quïl soufrait, et non être accusé de les avoir méritées en y échappant occultement comme un criminel.. Son orgueil d'individu et de gentilhomme le raidissait contre le malheur. Fils aîné de sa race, époux, père, il avait une haute position à reconquérir, et
dbyGoogk
il sentait qu'il la perdrait à jamais, s'il se mettait en rébellion contre les lois dont son père se servait pour le persécuter; lois qu'il récusait dans son cœur, mais dont la puissance arbitraire le pliait sans le convaincre. Quelques fautes de jeunesse, quelques dettes étaient le prétexte de ces longues années de prison où se traînait sa vie, et nul mieux que lui ne devait être frappé de tout ce qu'avait d'odieux un pareil emploi de la force ; pourtant il n'osait résister à cette autorité despotique qui l'opprimait, tant étaient puissants les liens qui l'çnchalnaient encore à cette société neillie, dont il devait être un des plus hardtB destructeurs.
Mirabeau était arrivé le 25 mai 1775 au fort de Joux. (( Dans ce nid de hiboux (comme il le dit lui- « même) égayé par quelques invalides, dans cette « résidence, dont les vieux murs sont couverts de « neige, et qui, aux plus beaux jours, est fréquem- (( ment enveloppée de nuages qui viennent se dé- « chirer dans les aiguilles des rochers qui renie tourent. »
Durant un mois Mirabeau vécu triste et solitaire dans ce sombre donjon, où il ne voulut recevoir personne. Prisonnier sur parole, il avait la liberté d'explorer ces rocs sauvages, de descendre jusqu'à la petite ville de Pontarlier, et d'étendre ses promenades dans la campagne environnante ; mais il n'usa pas d'abord de cette liberté circonscrite. Accablé par le malheur, il réunit toutes les forces
dbyGoogk
de son esprit pour lui résister, et pour le combattre une dernière fois. C'est de nouveau à la justice du bailli qu'il en appelle : il lui demande d'être juge et de prononcer si les châtiments endurés n'ont pas surabondamment expié ses fautes. Il lui peint sa situation comme époux, comme père; puis passant des soufifrances de son cœur à celles de son intelligence, il lui dit avec une éloquence qui fait présager l'homme :
a Jyes temps se régénèrent et l'ambition est per- « mi$e aujourd'hui. Et, croyez-vous, souffrez que « j'ose vous le demander, croyez-vous que l'ému- « lation qui m'inspire doive être absolument sté- « nie, et qu'à plus de vingt-six ans votre neveu ne « soit capable d'aucun bien? Non, mon oncle, a yoqsf ne le croyez pas. Relevez-moi donc, daia gnez me relever, sauvez-moi de la fermentation u terrible où je suis et qui pourrait détruire l'ef- « fet produit sur moi par les réflexions et par l'é- « preuve du malheur. Croyez-moi , il est des « hommes qu'il faut occuper, et je suis du (i nombre; l'activité qui peut tout, et sans laquelle H op ne peut rien, devient turbulente et peut de-
dbyGoogk
« venir dangereuse alors qu'elle n'a ni objet ni « emploi.
« Mais quels que soient les desseins de mon père, « soit qu'il veuille aider ou détruire mon ambition, « daignez du moins lui demander ma liberté. Une « veut pas sans doute me jeter dans la démence ou « me précipiter dans la frénésie? Je sens que ma « santé m'échappe; ma tête bouillonnante souffre « d'autant plus que je fais plus d'efforts potir la « retenir.
a Dans xm mais des monceaux de neige tont a m'enserelir datis un pays^ dénué de toutes res- « sources morales; cette perspectire est cnieile, a mon état est douloureux et pénible ; iï s'aggra- « vera, il excédera mes forces et vous regretterez « alors, mais inutilement, un neveu qui ne teut « plus vivre que pour votre satisfaction et Fmtérêt « de sa famille, de son nom et de son pays. »
Après avoir écrit cette lettre, Mirabeau espéra de nouveau un changement dans son sort; les natures enthousiastes espèrent toujours!
dbyGoogk
11 jouissait, comme nous Tavons dit, d'une demiliberté qui lui permettait de parcourir en visiteur la petite ville de Pontarlier, voisine du fort de Jeux. Le comte de Saint-Mauris, gouverneur de cette ville, et le vieux marquis de Monnier, qui y vivait retiré avec sa jeune femme, accueillirent Mirabeau comme un homme déjà célèbre par son esprit et par ses malheurs. La maison du comte et celle du marquis, étaient les seules du pays où le prisonnier pût trouver quelque distraction ;'il s'y présenta d'abord en indifférent, cherchant à s'étourdir sur son sort et n'y réussissant pas toujours; mais bientôt un attrait plus vif l'attira chez madame de Monnier. C'était une jeune femme, pleine de grâce et d'agrément et qui , sans être parfaitement belle, avait, comme Mirabeau le dit lui-même, « une phy-
dbyGoogk
lionomie fine, douce el voluptueuse, beaucoup de raicheur, puis un esprit aux saillies heureuses et laturelles qui sortaient comme un éclair, et frappaient d'autant mieux qu'elles étaient plus imprévues. Ses paroles allaient à l'âme. » Toute jeune Glle, son père, M. de Ruffey, magistrat à Dijon, avait voulu la marier à Buffon, âgé de soixante ans. Ce mariage manqua, et elle fut unie au marquis de Monnier, vieillard jaloux, morose et brusque, pratiquant une dévotion monacale. Aus« sitôt après son mariage, le marquis de Monnier ensevelit sa jeune femme dans la petite ville de Pontarlier où il avait des propriétés. Jusqu'à l'arrivée de Mirabeau, elle y vécut dans une retraite absolue. L'isolement enflammait ses rêves ardents de jeune fille que le mariage n'avait pas réalisés pour elle. Le germe des passions couvait dans son cœur, pur encore, mais agité dans l'attente. Elle aspirait à l'amour sans en redouter les égarements. Elle vit Mirabeau, et malgré le peu de charme de son visage, elle fut entraînée par les séductions réunies de sa jeunesse, de son génie et de ses malheurs. Lui, céda, dans l'abandon où le te-
146 LA JBUNBSSR DB MIRABBAU
naient les siens, à Tattrait tout-puissant d'une société douce et tendre, et bientôt la plus intime liaison s'établit entre le prisonnier et la jeune femme. Nous verrons que ce ne fut pas sans combats que Mirabeau se livra à Tentralnement de ce nouvel amour ; il semblait an redouter les suites, le scandale et les nouvelles infortunes qu'il allait attirer sur sa vie; mais plusieurs circonstances le poussèrent dan3 l'abîme , et ici encore, tous les appuis qu'il réclama liii faillirent, tous les cœurs qui devaient préserver le sien lui firent défaut.
Noupl n^ reviendrons pas avec détails sur ces amoum trop connues, et sur lesquelles on a tant écrit; nous ne parlerons de madame de Monnier, de c^tte 9opbie, héroïne passionnée des lettres de Vineenneff qu'autant qu'il sera nécessaire au cours naturel de iiotre récit. Selon nous, son influence pa^agère m décida point de la destinée de Mirabeau; une autre femme bien autrement puissante 9ur cette destinée, dominait l'image de Sophie , celle qui aurait pu» par l'accomplissement de ses devoinSf annuler les séductions d'un amour illégi- UmBf mm dévoué. Cette famo^e était la comtesse
dbyGoogk
de Mirabeau ; et ici encore elle opposa le plus froid égoïsme à Fappel désespéré, aux prières touchantes du prisonnier.
dbyGoogk
L'amour que Mirabeau avait inspiré à madame de Monnier avait d'abord répandu quelque charme sur les jours de sa captivité; mais ce sentiment donna de l'ombrage à un homme qui disposait alors de sa liberté, et qui devint bientôt son persécuteur. Le vieux comte de Saint-Mauris, gouverneur du fort de Joux et de Pontarlier, ressentait, malgré son âge, une passion très-vive pour Sophie. Débris souillé de la cour de Louis XV, aspirant aux plaisirs jusqu'à ses derniers jours, il n'avait pu réussir à plaire à madame de Monnier, et il ne pardonnait pas à Mirabeau de l'avoir emporté sur lui. Désespérant d'être son rival heureux, il devint son persécuteur implacable.
On était alors au mois de décembre^ il faisait un hiver rigoureux dont l'àpreté se faisait surtout
dbyGoogk
sentir dans les montagnes sauvages du Jura. Le fort de Joux était couvert de neige, le comte de Saint- Mauris résolut d'y renfermer étroitement Mirabeau, et de lui ravir, avec la demi-liberté dont il jouissait à Pontariier, la possibilité de revoir madame de Monnier. Ce fut alors que Mirabeau, prévenu de la nouvelle persécution qui le menaçait, adressa à sa femme une lettre pleine d'une éloquente énergie, où il évoquait ses souvenirs, où il implorait sa tendresse, où il lui rappelait ses devoirs, où il la conjurait de venir la rejoindre avec son fils. Il lui disait de le sauver du désespoir, de l'amour, de la démence, auxquels le malheur le poussait.
« Si je dois, à mon dernier jour, écrivait plus (( tard Mirabeau, comparaître devant la raison suce blime qui préside à la nature, je lui dirai : Je suis « couvert d'énormes souillures, mais vous seul sa- « vez, grand Dieul si j'eusse été aussi coupable que « je l'ai été, si Ton eût répondu à cette lettre I... »
Revenue à Aix, entourée de mille séductions, enivrée par les fêtes et les plaisirs dont elle était l'âme, heureuse de'son espèce de veuvage, la comtesse de Mirabeau regardait sa destinée comme à
dbyGoogk
jdttiais séparée de celle de son mari, malgré le fils qu'elle en ayalt eu et qu'elle gardait auprès d'elle sans jamais lui parler de son père. Mirabeau n'était plus pour elle qti'un étranger qu'un haisard fatal ayait un instant inèlé à sa tie, mais dont un.ailtre hasard plus heureui l'avait délivrée. La lettre so* lenjielle dû pHsonnier ne lui causa donc qu'une itopressiori pûssagère^ effacée aussitôt par quelque distractipn mondaine.
Affaibli par Sëô longues infortunes^ épuisé par l'attente d'Une délitraride qu'il n'espécait plus^ voyant tous les coeurs fertdés à ses prières (même celui du bailli que son père lui avait aliéné), ce fut alors que Mirabeau, pour fuir Tincarcération rifçoureuse dont le menaçait le comte de 8aint-Mauns, prit enfin le parU longteteips cotabattu de s'étQder, Il passe en Suisse, il demeure quelque tettips à Neufchâtel; mais bientôt l'ainour et le désespoir de Sophie le ramènent à Pontarlier. Il arrive sous un déguisement dans les environs de cette petite ville; il y reste caché plusieurs mois; le gouverneur apprend son retour, ordonne des recherches, le fait poursuivre jlVec acharnement, et Mirabeau pa^-
dbyGoogk
vient avec peine à s'échapper de nouveau en Suisse. Alors Sophie l'accompagne, elle lui sacrifie sa réputation, son avenir, sa vie, et partage avec lui la misère et l'exil. Ils errèrent quelque tetnps, puis allèrent s'établir à Amsterdam, où Mirabeau, se livrant ardemment à Tétude, s'eiTorça de vivre avec sa compagne, du produit de ses ouvrages, que les libraires hollandais payaient à peine. Malgré sa position précaire qui touchait presque àriûdigence, aimé pat Sophie, retrouvant près d'elle toutes les douceurs de là vie de famille, dont il atait été si longtemps privé, ils passèrent en Hollande des jours remplis d'un calme botiheur, eîinoblis par le travail et les privations, ej presque éfWt'éft par Tamour qu1lë ressentaient l'un pouf l'autre.
Cinq ans plus tard, Sophie écrivètht à MirôbeaU lui rappelle ainsi ce doux temps écoulé ; (i Tu liras « dans le dernier Mercure une petite histoire de « chevalerie qui te fera plaisir ; tu eti auras surtout « à celle de Sabinus, ce p^opain qui, Soils le règne a de Vespasien, s'enferma avec sa fetnmë dans un u souterrain ; leur vie passée loin du monde qui a étourdit le bojiheur, ressemble à celle que iious
dbyGoogk
« passions à Amsterdam; mais pourtant quelle « différence! ils vécurent neuf ans dans leur cac( chette, et nous, neuf mois seulement dans la « nôtre. Ils y eurent deux enfents qui vécurent, et « notre petite fille n'est plus. Ils furent arrêtés en- « semble comme nous, mais ils moururent ensema ble et du même coup. Ah ! ils ont été bien plus « heureux que nous I »
Les perquisitions faites par le marquis de Monnier pour retrouver sa femme furent d'abord infructueuses, mais ayant enfin découvert le lieu qu'elle habitait, il s'entendit avec le marquis de Mirabeau pour k faire arrêter ainsi que son amant. Le père et le mari obtinrent du comte de Vergenne, alors ministre, un ordre qui enjoignait au duc de Vauguyon, ambassadeur de France en Hollande, de diriger l'arrestation et d'obtenir du gouvernement hollandais le droit d'extradition.
Au moment où cet ordre est exécuté, le marquis écrit en ces termes au bailli : « J'aurais voulu qu'il « fût possible de livrer ce misérable auxHollan- « dais pour l'envoyer aux colonies à muscades, « d'où il ne sortirait de ses jours, car on n'en sort
« pas. S'il se faisait pendre ce serait incognito. « J'avais même intéressé des puissances au parti « des Grandes-Indes, la réponse a été pourtant : « que cela ne se pouvait que pour de très- jeunes gens « non mariéSj et comme sans aveu. Je l'ai donc fait « clore, mais contre l'avis de tous ceux qui vou- « laient que je le laissasse se refaire son sort. »
En effet, malgré les obstacles qu'ils rencontraient, le marquis de Mirabeau et le marquis de Monnier parvinrent à leur but.
Mirabeau et Sophie furent arrêtés à Amsterdam, le 14 mai 17T7, et conduits en France; elle fut enfermée à Paris dans une sorte de maison de discipline pour les femmes ; et lui, écroué de nouveau dans une prison d'état, au donjon de Yincennes, où il vit se dérouler la plus triste et la plus longue captivité qu'il eût encore subie.
dbyGoogk