A Cécile Desbordes, 9 novembre
pourrait-on dire, toute la littérature d'un demisiècle qui lui exprimait, avec ses sympathies, une admiration dont elle était non seulement la première, mais la seule à s'étonner : Arnault, Alexandre Guiraud, le vieux Bouilly ( qui l'appelait € une embaumeuse de vieillards »), Charles Pougens, Campenon, Jouy, Creuzé de Lesser, Alexandre Soumet, Hippolyte Bis, Béranger, Ampère, Ballanche, Jules de Rességuier, puis Victor Hugo, Alfred de Vigny (qui, comme Lamartine, lui adressa des vers), Lamennais, Alexandre Dumas, Balzac, Frédéric Soulié, Eugène Sue, Emile et Antony Deschamps, Scribe, Auguste Barbier, Henri de Latouche, Michelet, Charles de Rémusat, Antoine de Latour, Dupontavice de Heussey, Henry Ber-
thoud, Edouard Charton, Emile Souvestre, Thaïes Bernard, Brizeux, Sainte-Beuve... Sans compter les hommages qui allaient la trouver de la part de savants célèbres comme Geoffroy Saint-Hilaire ou le grand médecin Alibert, d'hommes politiques comme Jules Favre, de Salvandy, Raspail, Lagrange, Emile de Girardin, d'artistes de tout genre comme Grétry, Garât, Paganini, David d'Angers, Garneray, Eugène Fromentin, que sais-je?
J'ai nommé Sainte-Beuve, qui fut toujours
l'ami fidèle et sûr, serviable et dévoué, de madame Desbordes-Valmore etdcs siens, et qui, après la mort du grand poète, a rendu à sa mémoire un hommage à la fois si éclatant, si précieux et si délicat. Je ne puis me tenir de publier ici quelques-unes des lettres adressées par lui à madame Desbordes-Valmore, pour laquelle son culte était si sincère et si désintéressé.
C'est d'abord celle qu'il lui écrivait de Lausanne, où l'on sait qu'il avait été faire un cours de littérature française :
« Lausanne, ce 2 janvier 1838.
■ Il faut d'abord que je vous remercie bien vivement pour le bonheur si vrai que m'a fait votre lettre. Si je pouvais douter combien je vous suis ami, la joie que j'ai eue en voyant de votre écriture et en lisant et vos détails et vos vers si pleins de larmes, me l'auraient appris. J'espère, Madame, que ce mot vous trouvera mieux portante, remise au moins de corps, M. Valmore aussi. Pour moi, je vais, mais assez juste, el ayant besoin, pour ne pas faire naufrage de santé, de bien des précautions. Grâce à Dieu, voilà deux mois finis sans encombre, et je n'en ai plus que cinq, après quoi vous me
verrez vous arriver. Je ne fais qu'une seule et unique chose en tout ce temps, mon cours, toujours mon cours. Les pauvres vers et le loisir qui les berce sont ajournés. Pourtant, en venant ici, dans la route, il y a plus de deux mois, j'ai fait ce sonnet que je veux vous dire, comme une pauvre petite fleur à offrir à mademoiselle Ondine * : je voudrais y joindre un petit bonbon pour votre autre charmante enfant. — C'est en traversant le Jura :
Sur ce large versant, au dernier ciel d'automne, Les arbres étages mêlent à mes regards Les couleurs du déclin dans leurs mille hasards, Chacun différemment effeuillant sa couronne.
L'un, pâle et jaunissant, amplement s'abandonne ; L'au tre au bois nu , mais vert, semble au matin de mars ; D'autres, près de mourir, dorent leurs fronts épars D'un rouge glorieux dont tout ce deuil s'étonne.
Les sapins, cependant, les mélèzes, les pins,
D'un vert sombre, et groupés par places aux gradins,
Regardent fixement ces défaillants ombrages,
Ces pâleurs, ces rougeurs avant de se quitter...
Et semblent des vieillards, qui, sachant les orages,
Et voyant tout finir, sont tristes de rester.
» Quand je dis que la poésie est loin, j'entends du milieu de mes journées; car le soir, chez les amis chez qui je suis, M. et madame Olivier,
sur la guitare, nous a, entre sans qu'on le lui demandât, c jeune mousse. Jugez de ma je rappelais cette soirée chez mac et sa voix me revenait soui jeune chanteur. Ainsi nous mes amis les vers à Pauline % compris ! Remerciez-la de se inspirent de telles plaintes c elles-mêmes d'une âme brisée » On est poète ici, on y est pi poésie du fond y fleurit comnn On y chante beaucoup. Les é société dite la Société de Zol sorte d'union entre tous les Suisse, qui s'assemblent une I centrale de Zoffingue) : ils s' Lausanne, une fois par se m des morceaux de leur composi 1
en chœur des couplets qu'ils font pour les solennités de l'histoire suisse. Ainsi, le jour de l'anniversaire du serment des trois Suisses au Rutli, j'assistais à cette réunion des étudiants et j'entendis chanter ces deux couplets que l'un d'eux venait de faire. Je vous les mets pour montrer le sentiment profond, quoique les vers soient peu de chose : mais dit en chœur par ces mâles et pures voix, c'était émouvant jusqu'aux larmes :
Souvenir immortel, Notre cœur est Tau tel Où rayonne ta gloire.
Soupirant dans les fleurs, Au lac mêlez vos pleurs, Fontaines de l'histoire!
D'eux nous n'avons plus rien; L'étincelle du bien N'échauffe plus leur cendre.
Mais l'âme, elle est aux cieux; La force des aïeux Peut encore en descendre!
» Les étudiants, quand je suis arrivé ici, m'ont donné une belle sérénade à dix heures du soir, sous une lune argentée, moins argentée que leurs voix. Il y avait des vers de ce jeune M. Durand à mon intention. Je vous les donnerai un jour, avec ma réponse, que je viens seulement de leur achever, ayant profité pour
ans, durant un séjour en Allem du génie. Je vous donnerai de s on m'a promis copie. C'est avec avec force étude que je me don loin de vous.
» Offrez tous mes hommages e votre belle amie, à qui j'écris en à vous-même. Recevez toutes reconnaissantes et dévouées. Offn à monsieur Valmore, qui n'a pas plus de temps pour me laisser a ami. Je baise le front de votre c la main de mademoiselle Ondine
» Vous m'écrirez au moins bie
» Sainte-Beu
La lettre que voici est curieus éditeur des poésies d'André Ghé Latouche, venait de mourir. Sait
faire l'objet d'une étude et sachant que madame Desbordes-Valmore l'avait intimement connu, il venait, confiant dans son jugement, demander à celle-ci son impression personnelle et franche sur l'auteur de Fragoletla, qu'il prétendait apprécier lui-même avec sincérité. Je ne sais si madame Desbordes-Valmore ne dut pas être un peu effrayée de cette demande :
• Ce 7 mars 1847.
» Chère Madame,
» Si ceci vous ennuie le moins du monde, tenez-le pour non avenu.
» Il est mort, ces jours-ci, un de nos anciens amis sur qui je voudrais écrire avec impartialité et justice, laissant de côté le caractère et ne m'occupant que de l'esprit et du talent. Et qui mieux que vous peut m'en parler et m'en donner l'idée et Véclairï
» Vous me l'avez fait rencontrer chez vous un jour. Nous nous sommes traversés sans jamais beaucoup nous rejoindre. Vous deviez être le lien, et le lien n'a pas tenu.
» Aujourd'hui, s'il ne vous est pas trop désagréable de m'écrire un jugement senti sur ce brillant, coquet et inquiet esprit, rendez-m'en
l'impression vive, poétique, indulgente, comme il sied envers ceux qui ont fait moins de mal quils rien voulaient faire.
» Encore une fois, laissons l'homme, et ne nous souvenons que du charmant et séduisant esprit qui a été si près du talent. N'est-ce pas ainsi que vous jugez au fond M. de La Touche?
» A vous, chère Madame, à vous et aux vôtres, de loin comme de près, et toujours.
» Sainte-Beuve.- »
Voici une dernière lettre, bien intéressante, que Sainte-Beuve adressait à madame Desbordes- Valmore alors qu'elle était écrasée par la perte de sa fille aînée, Ondine, qui était devenue madame Langlais. Cette lettre est touchante, et Sainte-Beuve y rappelle en termes émus le talent poétique très réel que l'infortunée jeune femme semblait tenir de sa mère et dont, plus que personne, il avait apprécié la valeur, car un instant il avait pensé l'épouser :
« Ce 19 février 1853.
» Vous dites bien vrai, chère dame et amie, et mère si éprouvée : j'ai ressenti toute votre douleur. Depuis longtemps et de loin, je suivais l'affaiblissement de cette jeune santé déclinante,
et je tremblais en silence d'une fin trop prévue. Vous êtes véritablement une mère de douleur I . Ici, du moins, il y a tout ce qui peut adoucir, élever et consoler le souvenir : cette pureté d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès l'âge le plus tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir, cette gravité à la fois enfantine et céleste par laquelle elle avertissait tout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie. Dans les années heureuses où je la voyais assez souvent, et avant que toute mon existence fût retournée en 1848 f , combien n'ai-je pas passé auprès d'elle de doux et salutaires moments!
C'étaient mes bonnes journées que celles où je m'acheminais vers Ghaillot 8 , à trois heures, et où je la trouvais souriante, studieuse, prudente et gracieusement confiante. Nous prenions quelque livre latin qu'elle devinait encore mieux
i . Madame Desbordes-Val more avait déjà perdu, six ans auparavant, sa plus jeune fille, Inès.
2. On se rappelle que, par suite de certaines circonstances, Sainte-Beuve avait cru devoir, en 1848, donner sa démission de conservateur à la Bibliothèque Mazarine, et qu'il avait accepté d'aller faire à Liège un cours de littérature française, cours d'où était sorti le beau livre : Chateaubriand et son groupe littéraire,
3. Au pensionnat de madame Bascans, où Ondine Valmore était sous-maîtresse.
nam tiOWper qu eue •«*, **v*x-« par quelque pièce d elle-même album qu'elle me permettait d
Vous qui ne pleurez plus, vous s
» C'est à vous, poète et mère, de recueillir et de rassembler t reliques, toutes ces reliques vi ne puis m'accoutumer à l'idée < d'être ce qu'il semblait qu'un 1 sévère lui avait commandé de :
Rassembler toutes ces traces d ces gouttes de parfum qu'elle sur son passage : un jour, quai coulé sur cette plaie trop saig nos cheveux auront encore pk les parcourrons ensemble avec i tristesse.
» Ma vie, depuis quatre ans, e
«ftwvAa rnntirmfi fit Assiiifittîfi 11
bien, reste fidèle au passé, et inviolable dans ses souvenirs. Serrez pour moi la main au brave et douloureux monsieur Valmore, à voire excellent Hippolyte, et croyez-moi, chère amie,
9 Tout à vous et présent à vos pensées.
» Sainte-Beuve. »
Brizeux, t ce diminutif de Virgile », comme l'appelait Sainte-Beuve, « le bon Brizeux », comme le désignait madame Desbordes-Valmore elle-même, ne lui était ni moins attaché, ni moins intime. Témoin cette lettre, que je choisis entre plusieurs, et qu'il lui adressait alors que leur santé, chancelante à tous deux, devait bientôt les conduire tous deux à l'éternel repos :
« Brest, 25 août 1857.
» Très chère,
» Celte malheureuse santé (on me l'écrit) ne veut donc pas se rétablir? Triste nouvelle pour vos tendres amis, pour tous ceux qui vous ont vue ou qui vous lisent. Je croyais cependant avoir donné le bon conseil : tout près de Paris une retraite de quelques semaines, où chaque
soir reviendraient et le père et le fils. Dans cet air pur, bon pour les trois, il me semble que ma chère Marceline reviendrait bientôt, par le corps si naturellement robuste et sain qui ne demande qu'à se redresser un peu, et par l'âme qui aussitôt s'épancherait en tendresses, en joies naïves, en vers charmants. — Les obstacles, dites-vous? Mais de tout temps, comme moi-môme, n'avez-vous pas lutté contre ces affreux obstacles? Essayez encore.
» Ainsi je vous parle, etpeut-ôtreà cette heure devrais-je être bien loin, dans quelques eaux des Pyrénées : il n'y a pas aggravation, mais l'amélioration ne vient guère.
» Fais-je d'ailleurs tout ce qu'il faudrait chez un homme sage? Non, je le crains fort; mais suis-je un homme sage? Ici ma réponse est facile. Je me confie seulement à la bonne et voisine nature *, et je suis revenu visiter ces admirables côtes, ces rades, ces îlots, ces fortes populations, et causant avec tous. Çà et là quelques chansons naissent dans leur langue et qui me font songer à notre philologue Hippolyte*... Me voici dans Paris, chère amie, à côté de vous à qui je serre les mains, et près de vos
4. C'est-à-dire celle de la Bretagne, son pays natal. 2. Le fils de madame Desbordes- Valmore.
fidèles compagnons qui agréeront aussi mes amitiés toutes cordiales.
» A vous,
» A. Brizeux. »
Balzac, qui, comme Sainte-Beuve et comme Brizeux, était plus jeune que madame Desbordes-Valmore, ne lui témoignait pas une affection moins admirative. On peut s'en rendre compte par la lettre que voici :
[Sans date]
« Il m'est arrivé deux petites lettres, trop courtes de deux pages, mais toutes parfumées de poésie et qui sentaient le ciel d'où elles venaient, et qui m'ont rappelé, comme les plus beaux endroits d'une symphonie de Beethoven, les deux jours que j'ai eus de vous; en sorte que, ce qui m'arrive rarement, je suis resté les lettres à la main, pensif, me faisant un poème à moi seul, me disant : Elle a donc conservé le souvenir d'un cœur dans lequel elle a pleinement retenti, elle et ses paroles, elle et ses poésies de tout genre, — car nous sommes du même pays, Madame, du pays des larmes et de la misère. Nous sommes aussi voisins que
peuventl'être, en France, la prose et la poésie, mais je me rapproche de vous par le sentiment avec lequel je vous admire et qui m'a fait rester une heure dix minutes devant votre portrait au Salon. Allons, adieu; ma lettre ne vous dira pas toutes mes pensées, mais trouvez-y intuitivement toute l'amitié dont je la charge et tous les trésors dont je voudrais pouvoir disposer si Dieu me prêtait sa puissance. Ah ! tous ceux que j'aime auraient, selon leurs goûts, une grande, une moyenne, une petite Grenadière * et toutes les joies du paradis par avance, car, à quoi bon les faire attendre? Adieu donc, baisez Ondine au front pour moi et gardez, je vous prie, comme quelque chose de vrai, mon sincère attachement et ma vive et sympathique admiration.
» De Balzac. >
Madame Deshordes- Valmore eut aussi des relations... politiques, je veux dire avec des hommes politiques ou relativement à des faits politiques. Il est à peine besoin d'affirmer pourtant que sous ce rapport elle n'eut jamais aucune espèce d'opinions, non plus qu'elle