‹ La jeunesse de Mme Desbordes-Valmore d'après des documents nouveaux: d'apre?s des documents nouveauxChapitre 18 sur 62 · À Frédéric Lepeytre, 2 juin · texte numérisé non relu

À Frédéric Lepeytre, 2 juin

126 M MB DESBORDES-VALMORE.

dame Tas tu, madame Blanchecotte, madame Sophie Gay. Cette dernière surtout lui avait voué une affection profonde, et elle le lui prouva un jour en lui dévoilant, dans tous ses détails, un secret qu'elle ne confiait pas sans doute à tout venant. La lettre dans laquelle elle enfermait ce secret a été depuis lors publiée en partie 1 ; elle me paraît assez intéressante pour être reproduite en entier; elle est tout à l'éloge de ces deux femmes charmantes et remarquables, qui étaient Tune et l'autre d'excellentes mères :

• Villiers-sur-Orge, 16 août [1823].

» Tout injustes qu'ils sont, chère amie, que j'aime vos reproches! Qu'ils sont doux! Je pardonne presque à ce scélérat d'ami de ne vous avoir pas envoyé ma lettre. Cependant, c'est lui qui m'avait suppliée de la lui confier pour s'en faire un titre auprès de vous. J'aurais bien mieux fait vraiment d'en donner une à M. de Vigny puisqu'il a le bonheur d'aller à Bordeaux. Son ami intime, qui est le nôtre, M. Emile Deschamps, dont vous avez sans doute entendu l'éloge (c'est ainsi qu'on en

1. Par Sainte-Beuve d'abord, par M. Maurice Paléologue ensuite, dans leurs éludes sur Alfred de Vigny.

parle toujours), ce charmant Emile, donc, m'a dit que son cousin, M. Delprat, avait le bonheur de vous voir souvent. Il connaît aussi M. de Vigny, et je présume qu'en ce moment il vous a déjà amené le poète guerrier. Je vous le dis bien bas, c'est le plus aimable de tous, et malheureusement un jeune cœur, qui vous aime tendrement et que vous protégez beaucoup 1 , s'est aperçue de cette amabilité parfaite. Tant de talent, de grâces, joints à une bonne dose de coquetterie, ont enchanté cette âme si pure, et la poésie est venue déifier tout cela. La pauvre enfant était loin de prévoir qu'une rêverie si douce lui coûterait des larmes! Mais cette rêverie s'emparait de sa vie, je l'ai vu, j'en ai tremblé, et après m'ôtre assurée que ce rêve ne pouvait se réaliser, j'ai hâté le réveil. — Pourquoi? me direz-vous. — Hélas! il le fallait. Peu de fortune de chaque côté. De l'un, assez d'ambition, une mère ullra-vaine de son titre, de son fils, et l'ayant déjà promis à une parente riche, en voilà plus qu'il ne faut pour triompher d'une admiration plus vive que tendre. De l'autre, un sentiment si pudique qu'il ne s'est jamais trahi que par une rou-

1. La seconde fille de madame Gay, Delphine, future madame Emile de Girardin.

geur subite et dans quelques vers où la même image se reproduisait sans cesse. Cependant, le refus de plusieurs partis avantageux m'a bientôt éclairée. J'en ai demandé la cause, et je l'ai pour ainsi dire révélée par cette question. Vous la connaissez et vous l'entendez me raconter naïvement son cœur. Le mien était cruellement ému. Comment, pensais-je, n'eston pas ravi d'animer, de troubler une personne semblable? Comment ne devine-t-on pas, ne partage-t-on pas ce trouble? Et malgré moi j'éprouvais une sorte de rancune pour celui qui dédaigne tantde biens! Sans doute il ignore l'excès de cette préférence, mais il en sait assez pour regretter un jour d'avoir sacrifié le plus divin sentiment qu'on puisse inspirer aux méprisables intérêts du grand monde.

■ Voilà une confidence qui vous prouve tout ce que vous êtes pour moi, clière amie, et je n'ai pas besoin de vous en recommander le secret. Et je dois à ce malentendu de la société un chagrin de tous les jours et que seule vous pouvez bien comprendre. Si vous voyez cet Alfred, parlez-lui de nous et regardez-le : il me semble impossible qu'un certain nom ne flatte pas son oreille. Il a de l'amitié pour moi, et je lui en conserve de mon côté à travers un res-

sentiment caché. Je suis bien sûre que vous le partagez un peu, et que vous ne lui pardonnerez pas de ne point l'adorer. Leurs goûts, leurs talents s'accordaient si bien! C'est probablement à ces convenances que nous avons dû ces jours-ci une étrange nouvelle. Ma fille 1 , l'amie de Georgina, m'écrit que nous lui laissions apprendre le mariage de sa sœur avec un monsieur Michelet, officier poète dans la garde royale. Or, vous saurez que de notre vie nous n'avons entendu parler de ce monsieur Michelet, et que nous nous cassons la tète pour deviner ce qui a pu donner lieu à un pareil conle. S'il vous en parvient quelque chose, dites-nous-le.

* J'embrasse votre mari pour son succès dans l'Oreste de mon ami*. C'est cela! Qu'il jette son bonnet par-dessus les ponts, et il jouera tout à merveille. Sa retenue était son ennemi, et tant qu'il se livrera au pathétique de la situation je lui promets des applaudissements. Soumet vous remercie tous deux de ceux que vous lui valez, car il fait entrer vos conseils dans son succès.

Excusez-moi près de ma chère Constance;

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