‹ La jeunesse de Mme Desbordes-Valmore d'après des documents nouveaux: d'apre?s des documents nouveauxChapitre 33 sur 62 · A son mari, excellent, mais très absolu · texte numérisé non relu

A son mari, excellent, mais très absolu

vous croire mobile dans une affection dont j'ai reçu tant de témoignages dans des temps moins malheureux et moins sombres, déjà tristes pourtant, £ar la vie est triste depuis bien des années!

J'ai su la part que vous avez prise aux offres qui ont été faites à Valmore pour retourner à Bordeaux. J'ai pleuré de cette chance perdue, car vous savez que j'adore Bordeaux, et que, forcée encore de quitter Paris, j'eusse été bien heureuse de me réfugier dans cette ville de mon choix. C'est trop tard. Mon mari était ce qu'on peut appeler enlevé de force par le directeur de Lyon, qui est venu le chercher lui-môme, et j'ai été forcée d'aller porter moi-même ses remerciements pour Bordeaux, dont je recevais les offres quinze jours après son départ de Paris, où je restais, moi, malade, pour vendre nos meubles, louer mon appartement, et faire encore une fois trente malles pour ce nouveau pèlerinage dont la croix devait être si sanglante!

Vous ne m'avez pas répondu aux derniers vers que je vous ai envoyés, et que j'ai cherchés dans la Revue de la Gironde. Pas un journal à Paris n'a osé les imprimer dans la peur de déplaire à ceux qui nous font en ce

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moment tant de bien! Que Dieu les juge et nous sauve * l

Je veux que vous me répondiez. C'est presque entre ciel et terre que je vous fais cette demande, car je ne suis pas encore remise du long cauchemar éveillé devant lequel la mort nous tenait tous par la main. Nous nous sommes retrouvés en vie avec bien de Tétonnement, Gergerès, et comme tristes d'avoir échappé à cette occasion si imprévue, si prompte... si belle peut-être, de quitter ce monde doux et cruel pour moi.

Je vous aime et j'embrasse vos sœurs avec madame Géraud, qui m'est chère.

Nous vivons tous.

Marceline Valmore.

A Gergerès.

[Lyon] 11 février 1835.

Voyez-vous encore le soleil, mon bon Gergerès? Y a-t-il encore un soleil? On me dit que

1. C'est la pièce intitulée Dans la rue, empreinte d'une indignation farouche et admirable, que lui avaient inspirée les événements qui venaient d'ensanglanter Lyon pour la seconde fois et qui commence ainsi :

Nous n'avons plus d'argent pour enterrer nos morts. Le prôtre est là, marquant le prix des funérailles, Et les corps étendus troués par les mitrailles, Attendent un linceul, une croix, un remords....

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c'est lui qui fait cette espèce de brouillard visible où nous essayons de nous reconnaître et de vivre. On calomnie le soleil. Ce n'est pas luil Une chose si majestueuse et si grande en produirait une si laide, si froide et si mortel C'est le doute qui se promène et qui usurpe cette légitimité céleste, comme on ose attribuer à la liberté tous les désordres fiévreux qui soulèvent nos tristes jours. Je vous écris à tort et à travers, ot comptant que vous déchiffrerez toujours assez de mon cœur dans une lettre pour en être plus content que de mon silence. Ecoutez ma vie extérieure. Je tombe malade, je pense et j'aime, et je m'agite en dedans de tout ce que je voudrais faire pour le bon ordre, le bien-être de ma maison, et je prie Dieu de me faire vivre. Puis je passe huit jours en convalescence à essayer de me mouvoir; puis huit jours d'une santé complète, active comme une santé d'oiseau, durant laquelle je répare ma nuisible absence de ce monde. Tout est en ordre enfin, tout ployé, tout rangé, en vêtements d'enfants, de mari, de femme, en papiers, en lettres, en comptes... Je respire! Demain, je pourrai sortir; l'exercice m'est tant ordonné! Malgré ce temps de Bohème, je chercherai une once d'air. Tout à

coup je me sens saisir d'un abattement profond, mon cœur bat à m'étouffer, et je retombe triste et immobile sous la main d'un ennemi 1 dont la toute-puissance ne se révèle bien qu'à Lyon, ville de toutes les douleurs, marais impraticable aux pieds faibles. Gergerès, voilà mon sort.

Je vous ai dit que Yalmore se laissait rengager, A la bonne heure. Nos silencieux sacrifices compteront plus tard. Ils nous feront des pardons pour nos fautes.

Mes enfants vont à l'école. Je suis toujours seule 1 , si ce n'est dans leurs maladies. Ma petite Inès vient d'avoir la rougeole et cela ma fait, à moi, un bien infini de la veiller. Une insomnie dévorante a cédé à ces veilles actives. La vie des anciens chrétiens me conviendrait seule. Des pèlerinages, des veilles, le désert et le martyre peut-être. Ohl que fait-il, cet homme tout entier qu'on arrête sous des barreaux! Gergerès!... que les prisons me font horreur! N'en est-ce pas une déjà que la terre? Quand je passe devant ces sentinelles de nos geôles, je leur fais des yeux à m'attirer des coups de fusil, mais on ne leur permet maintenant de nous tuer que la nuit '.

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