‹ La jeunesse de Mme Desbordes-Valmore d'après des documents nouveaux: d'apre?s des documents nouveauxChapitre 35 sur 62 · Le choiera · texte numérisé non relu

Le choiera

choléra en ce moment 1 . Je lui ai dit que j'irais à pied s'il ne voulait pas retenir une place. pour moi en voiture. Je ne vous ai pas écrit cet horrible voyage. Tout le monde en route nous croyait fous. J'avais les cheveux blancs en arrivant chez ma sœur, parmi tous ces convois...

parmi tout ce que vous avez vu, cher Monsieur ! Je n'avais rien dit durant ce chemin au-devant de la mort. J'avais souffert. Et que sert-il, en effet, d'en parler? Ne trouvez-vous pas que c'est souvent bien puéril? Vous, par exemple, n'avez-vous pas compris, comme si je vous avais écrit des volumes de mots, que j'étais malade de cœur, et sans espoir? Les détails ne sont rien. Je sens que vous voudriez que je fusse autrement; c'est tout ce qui m'attendrit. Le reste tient au passé, au caractère qu'il m'a fait, à une désolation inguérissable... Je n'ai pas compris le monde. J'y voulais le ciel; c'est ma faute.

Un peu plus tard j'enverrai un livre à Frédéric, un à vous. A présent, un soupir profond de délivrance dans l'oppression dont vous aviez chargé mon cœur.

Yotre amie,

Marceline Valmore.

i. En 1832, lors de la première invasion du choléra en France.

A Frédéric Lepeytre.

Lyon, 14 juillet 1836.

C'est vrai, je suis toute morte à l'extérieur à force d'avoir souffert, Monsieur, et donné de ma vie. Je vous ai toujours dit ce qu'il faut toujours croire : c'est que je ne cesserai jamais de vous écrire par des causes de bonheur et de dissipation. Je vous remercie d'avoir eu quelque crainte à cause de mon silence. J'ai passé par de graves tortures, menacée deux fois dans mon plus jeune enfant, brisée de veilles, de terreur, et deux fois convalescente avec elle de ces deux temibles maladies, dont je n'ai voulu céder à personne les fatigues, les douloureuses nuits ! Mon Dieu ! que l'on souffre pour être tout à fait mère! C'était le seul de mes trois enfants que je n'aimais pas de ce triste amour, de cet amour à genoux qui crie à Dieu : « Mon Dieu!

prenez-moi plutôt 1 » Ah! j'ai de quoi l'aimer présentement. J'ai souffert en elle tout ce que le cœur peut ressentir sans se briser. Je n'écrivais plus, je regardais ma fille. Elle est hors de danger depuis quatre jours. Je sens davantage aujourd'hui l'accablement de cette frayeur et de cette joie profonde, mais j'ai encore un

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peu de force et ne retarderai plus de vous dite ce que je vous dis.

J'avais reçu de vous déjà une lettre et des vers auxquels je souffrais de ne pas répondre. Mais je peux d'autant moins remettre à vous écrire que le bruit se répand du choléra à Marseille. Je vous laisse à penser si ce terrible mot retentit en moi et me reporte à Tune des époques les plus tristement chères de ma vie à Lyon. Votre lettre même ne me rassure pas, car il se pourrait que n'ayant encore que la crainte d'une telle calamité, vous n'ayez pas voulu m'en donner l'effroi. Je trouve au contraire dans cette lettre une nouvelle toujours plus charmante pour une femme qui en aime une autre : c'est d'apprendre qu'elle est enceinte. Sera-ce encore un petit Frédéric, ou une petite Blanche? Bien venu, quel qu'il soit, si c'est pour le bonheur de ses parents, que j'aime. Il y a aussi dans votre lettre un parfum de poésie et de gaieté qui me rassure à la réflexion. Mais je vois bien que toutes vos joies sont sérieuses au fond, Monsieur, et que vous avez ce long regard qui plonge sous les voiles les plus brillants et les mieux brodés.

Non, Léontine n'est pas ce qu'on voudrait.

Tout naturel a disparu. On a tué cette belle

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fleur à forcé de louanges et de fatigues triomphales. Présentement, elle est plus belle que nature, plus tendre, plus triste, plus gaie que nature. Il n*y a plus un mot simplement vrai sur sa bouche encore charmante. J'ai toujours pleuré dans mon cœur du trafic qu'on a fait de cette jeune intelligence, qu'il fallait au contraire engourdir, bien loin de l'attiser. Cruelle passion de l'or ' 1 J'ai une fille qui, dès l'âge de cinq ans, pouvait être aussi la merveille de ce genre. On me disait : « C'est un meurtre de ne pas montrer un tel diamant sur la scène. Vous pourriez faire sa fortune et la vôtre. » Cette idée m'a fait horreur. Mes enfants vont deux fois par an au spectacle. C'est une solennité choisie pour ces chères âmes. Non pas, Monsieur, que Léontine ne soit demeurée au théâtre une sage et honnête personne. Je sais, de sa résistance à toute séduction, des preuves qui me la rendent un modèle. Mais Léontine, à dix ans, était une des plus belles et des plus frêles choses de ce monde; et voir, dès lors, ce ravissant visage, ces formes vagues comme

1. Il s'agit ici de Léontine Fay (madame Volnys), qui appartint à la Comédie-Française et qui était alors en représentations à Marseille. Elle avait été un petit prodige, et avait obtenu d'éclatants succès au Gymnase en jouant des rôles d'enfants.

un rêve se tordre dans les convulsions de passions factices était un des spectacles les plus tristes à soutenir. Je m'en suis sauvée deux fois, et je n'ai jamais pu trouver le courage d'un compliment à son étrange famille, qui voulait pourtant m'y contraindre.

Vous m'avez parlé dans votre avant-dernière lettre du projet d'une comédie à Marseille. Mon mari serait heureux de voir et de nous faire voir cette belle ville, et je vous connaîtrais des yeux. Vous aussi, vous auriez alors le portrait de ma pâle figure dans votre souvenir. Mais on dit votre parterre si tumultueux que nous aurions peur de quelque outrage toujours impuni dans cette profession hors la loi. Vous verrez pourtant ce qu'il adviendra de cette idée. Ici, la comédie chancelle aussi sous le poids formidable des opéras de Meyerbeer et des frais énormes qu'imposent les chanteurs. Il est assez vraisemblable que nous quitterons Lyon vers Pâques de 1837. Pour moi, je ne changerai que de solitude, ne sortant jamais. J'y gagnerais peut-être un air plus pur, mais je retomberais encore dans toutes mes infortunes d'argent.

Les voyages, les faillites m'ont tout pris. Nous n'avons qu'une effrayante perspective, sans l'étourderie qui jette des fleurs sur toute sorte

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de route. L'excès contraire est le partage de mon mari. Le présent lui est odieux par l'obsédante frayeur d'un avenir qu'il n'est plus en nous de changer.

Une espérance avait traversé mes jours humbles et solitaires : c'était l'abolition de la peine de mort. J'avais prié Dieu avec tant de ferveur et offert de si bon cœur ma vie pour obtenir une telle grâce de sa justice, qu'il me semblait toujours que j'allais apprendre la réalisation de ce vœu de tant d'années. Mais ce n'est pas vrai, ce ne sera pas vrai. Il n'y a pas de clémence, pas de pitié sincère; il n'y a que des têtes qui tombent, des mères qui poussent leurs cris de désespoir inutile. Je voudrais être morte pour ne plus entendre. Quand je vois un échafaud je m'enfonce sous terre, je ne peux ni manger ni dormir. Les galères, mon Dieu l pour six francs, pour dix francs, pour une colère, pour une opinion fiévreuse, entêtée... Et eux! les riches, les puissants, les juges ! Ils vont au spectacle après avoir dit : « A mort! » Monsieur, je suis malheureuse. Mon cœur est comme cela, et je loge vis-à-vis d'une prison, sur une place où l'on attache des hommes, à ce poteau plus triste que le cercueil f !

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