‹ La jeunesse de Mme Desbordes-Valmore d'après des documents nouveaux: d'apre?s des documents nouveauxChapitre 36 sur 62 · Elle demeurait rue Clermont, n° !, à l'angle de la · texte numérisé non relu

Elle demeurait rue Clermont, n° !, à l'angle de la

Toute ma pensée est d'une mélancolie invincible, quoique je serre contre moi ma petite malade sauvée. Je vous aime pour votre bonté, pour vos amours, pour l'àme que vous m'envoyez dans vos lettres. Que faites-vous donc pour M. Martinelli, qui vous porte aux nues dans ses lettres à ses amis? Savez- vous que je suis et serai toujours la vôtre?

A Antoine de Latour *.

Lyon, 15 octobre 1836.

Monsieur, je suis honteuse. Si la reconnaissance qui s'attache en moi au souvenir de tout procédé bienveillant n'était plus forte que la

place des Terreaux, sur laquelle avait lieu l'exposition publique des condamnés aux travaux forcés, supplice aujourd'hui disparu, et aussi l'exécution des condamnés à mort.

1. L'aimable poète Antoine de Latour, l'élégant traducteur de Silvio Pellico, alors précepteur du jeune duc de Montpensier, fils du roi Louis-Philippe, s'était pris de sympathie et d'admiration pour madame. Desbordes-Valmore et avait projeté de publier sur elle et sur ses vers une étude critique. En lui envoyant un volume de ses propres poésies, il lui avait donc demandé quelques détails sur sa vie et sa façon de travailler. C'est a cet envoi et à cette demande que répondait la présente lettre. — Sainte- Beuve n'a donné de celte lettre qu'une partie; c'est pourquoi je crois devoir la transcrire ici dans son entier.

«Ma

crainte de vous avoir blessé par mon silence, je n'oserais plus même vous en écrire les causes* Il me suffit d'ailleurs de relire une page du volume que vous avez fait mon bien pour me sentir ranimée de confiance. Ne me lirez-vous pas avec le cœur qui se révèle jusqu'au fond sous les voiles de poésie? Ne parlez-vous pas à* enfant et de mère comme on en parle quand on les aime, quand on les plaint? Pouvez-vous donc ne pas m'entendre tout d'un coup si je vous dis : « Monsieur, ma fille vient de passer trois mois entre la vie et la mort, et m'y a tenue avec elle? » Quand cette lutte, dont les veilles et les fatigues ne se peignent pas plus que les terreurs, a cessé pour l'enfant rendue à la vie, moi, j'ai pris sa place pour acquitter sans doute l'immense bienfait accordé à tant de larmes. Ainsi, depuis six mois, tout le monde extérieur s'est fermé pour moi. Tout ce que j'avais de forces, de facultés et d'heures a été mis aux pieds de Dieu pour ma fille. Me pardonnez-vous ?

Madame Tas tu, modèle des femmes, qui a été assez bonne pour pénétrer quelquefois dans ma vie obscure, ne vous a-t-elle pas dit, Monsieur, à quel point je suis restée étrangère, par ma vie errante et retirée tout ensemble,

à toute relation littéraire, aux publications brillantes dont je n'ai pu faire mes études ni mes délices? Les détails que vous me demandez sur une vie si mobile et si cachée se réduisent à bien peu. J'ai la fièvre et je voyage. Ma vie languil où Dieu le veut. Je marche à l'autre en tâchant d'y bien conduire mes enfants. J'aurais adoré l'étude des poètes et de la poésie. Il a fallu me contenter d'y rêver, comme à tous les biens de ce monde. Je quitte Lyon dans quelques mois avec toute ma famille sans savoir encore où je vais emporter leur existence et la mienne, qui semblait ne devoir pas résister à tant d'agitations et qui résiste pourtant. Cette frêle existence, Monsieur, s'est glissée comme à regret sur la terre au bruit des cloches d'une révolution qui devait la faire tourbillonner avec elle. Née à la porte d'un cimetière, au pied d'une église dont on allait briser les saints, mes premiers amis solitaires ont été ces statues couchées dans l'herbe v des tombes. Pour ne pas appuyer trop longtemps sur des souvenirs pleins de charmes pour moi, mais trop longs pour vous, je joins ici la Maison de nia mère, où mon cœur a essayé de répandre cette passion malheureuse et charmante du pays natal, quitté violemment à dix ans pour ne

jamais le revoir... J'ai peur de cela. Vous ne pourriez donc écrire sur moi, Monsieur, quelque bienveillant que vous soyez, sans me révéler comme une bien ignorante et bien inutile créature. Quelques chansons méritent-elles qu'on s'occupe de moi et qu'on m'admette au livre de la science? Monsieur, je ne sais rien. Je n'ai rien appris. Depuis l'âge de seize ans j'ai la fièvre, et ceux qui m'aiment un peu m'ont pleurée plusieurs fois comme morte, tant je leur paraissais peu vivante. J'ai été longtemps étonnée et plaintive de souffrir, vivant très solitaire, bien que d'une profession frivole à l'extérieur. Je croyais tous les autres heureux, je ne pouvais me résoudre à ne pas l'être. Je sais à présent que les autres souffrent aussi. J'en suis devenue plus triste, mais beaucoup plus résignée. Ma pitié a changé d'objet et mes espérances ont changé de lieu. Elles montent plus haut, je tâche d'y monter.

Monsieur, j'ai tenu votre livre vingt fois pour y répondre, mais je ne le pouvais que des yeux, croyez-moi, tant cette maladie grave et double de moi et de mon enfant m'avait épuisée.

Depuis trois semaines que je commence à marcher dans ma maison, tous mes devoirs se relèvent et m'appellent ensemble. Celui que je

LETTRES INEDITES. 221

remplis vous sera-t-il une preuve de la gratitude vive et durable dont votre livre et votre lettre sont l'objet, et qui va me suivre pour me rappeler que partout Dieu m'a envoyé des consolations et des voix pour m'apprendre à le mieux chanter?

Vous voulez donc bien, Monsieur, que j'ose signer

Votre servante et votre amie, Marceline Valmobe.

A Alexandre Dumas.

Lyon, le 2 novembre 1836.

Jour triste! jour rêveur î jour d'espoir et de larmes !

Par ce que vous avez fait pour moi, n'oubliez pas Valmore dans ce qui va se passer. On parle d'un théâtre prêt à s'ouvrir sous vos ailes et d'autres jeunes aussi *.

D'autres me protégeront, mais vous, vous

1. 11 s'agissait ici du futur théâtre de la Renaissance, fondé sous la direction d'Anténor Joly, qui devait ouvrir au mois de novembre 1838 avec le Buy Blas de Victor Hugo, et où l'on vit V Alchimiste d'Alexandre Dumas, la Fille du Cid de Casimir Delavigne, le Proscrit, Diane de Civry, le Fils de la Folle de Frédéric Soulié, etc.

M MB DESBORDES-VALMORE.

m'aimez, et c'est à vous que je veux avant tout demander ce qu'il me serait doux de vous devoir, un asile, un avenir, une ombre d'espoir pour ma famille, pour mon mari.

Il a tout ce qui vous convient, si en effet votre plan d'un second théâtre s'effectue. Il a, pour le régir sous vos lumières, le zèle, l'intelligence et Tintégrité. Il a refusé ici trois fois la direction des théâtres que lui offraient les autorités; il l'a refusée, parce que tout seul il a eu peur, et qu'il tenait encore à sa passion de jouer les lions et les tigres de vos pièces. A présent, ses yeux sont bien ouverts. Il veut planter là le théâtre, perdu en province hormis pour l'opéra, les chevaux et la danse. Il veut tout ce que Dieu voudra, jusqu'à une place obscure dans un bourg. Mais c'est encore le théâtre qu'il faut à ses habitudes d'artiste. Il sera un excellent régisseur et metteur en scène. Partout ailleurs il mourra d'ennui et de chagrin.

À présent, faites ce que vous vouliez faire il y a quatre ans. Je ne vous en aimerai pas davantage, parce que ce n'est pas possible; mais j'aurai la joie de sortir encore une fois par vous d'un abîme de terreur et de tristesse où je suis retombée.

Au printemps prochain nous serons sur les chemins, sans savoir où la Providence nous aura dit : « Marche ! » Votre cœur est bien assez grand pour penser à beaucoup de choses à la fois, et vous m'avez bien trouvée quand il a fallu relever mon courage. Vous le ferez donc encore si vous le pouvez, et cette fois je vous en prie pour mes enfants et mon mari, si humble et si fier.

Moi, je suis toute confiance dans l'avenir par le passé. L'avenir dépend de vous.

Marceline Valmore.

A Antoine de Latour '.

Lyon, 7 février 1837.

Je suis tuée de ne pas vous écrire, Monsieur, mon cœur seul est plein d'empressement dans sa reconnaissance, et toutes mes actions sont si peu d'accord avec lui, que ce sentiment, le plus

1. Antoine de Latour venait de publier {Revue de Paris, 18 décembre 1836) l'étude sur madame Des bordes-Val more pour laquelle il lui avait demandé, quelques mois auparavant, divers renseignements. — Sainte Beuve n'ayant donné cette lettre que par fragments espacés et dont l'ordre est interverti, avec même quelques suppressions, il ne me semble pas inutile de la reproduire ici intégralement et exactement.

doux du monde, se change bientôt en souffrance et comme en remords dans ce cœur mécontent de moi — - de mon sort, je veux dire. Il a été d'une rigueur, ces derniers temps, à ne pas me laisser reprendre haleine. Jugez : toutes les misères de Lyon passant à travers la mienne; vingt, trente mille ouvriers cherchant jour par jour un peu de pain, un peu de feu, un vêtement pour ne pas tout à fait mourir! Comprenez-vous, Monsieur, ce désespoir qui monte jusque sous les toits, qui heurte partout, qui demande de la part de Dieu et qui fait rougir d'oser manger , d'oser avoir chaud , d'oser avoir deux vêtements quand ils n'en ont plus? Je vois tout cela et j'en deviens pauvre. Et puis je me rappelle avec effroi que je vais partir avec ma famille, sans savoir où aller. Mon front se resserre, je deviens malade, ou je me hâte de travailler sans fruit. On n'achète pas des livres de femme. Je sens d'ailleurs que je n'ai aucun droit à moins souffrir que ceux qui viennent m'apprendre que l'on ne vit pas pour autre chose.

Les leçons de Silvio PelHco ont passé sous votre plume, dans votre unie aussi, Monsieur, c'est facile à voir. Peut-être pourriez-vous écrire aussi celles de votre propre expérience;

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j'en ai peur, à cause de l'extrême bonté, de l'indulgence profonde de ce que vous appelez votre critique» Ah! mon Dieu! vous êtes tout amour, toute grâce, toute pitié. Vous êtes ingénieux à cacher les fautes ou à leur créer des excuses, et j'en ai pleuré de reconnaissance, car tout ce que j'écris doit être, en effet, monstrueux d'incohérence, de mots impropres et mal placés. J'en aurais honte si j'y pensais sérieusement; mais, Monsieur, ai-je le temps? Je ne vois âme qui vive de ce monde littéraire qui forme le goût, qui épure le langage. Je suis mon seul juge, et, n'ayant rien appris, comment me garantir 1 ? Une fois en ma vie, mais pas longtemps, un homme d'un talent immense m'a un peu aimée, jusque-là de me signaler, dans les vers que je commençais

1. Je trouve à ce sujet, dans les notes d'Hippolyte Valmore fils, celle-ci, qui est curieuse : — «Le fait est qu'elle ne savait rien, ni histoire, ni géographie, ni rien de ce qu'on apprend en pension. Elle avait acquis de récriture en copiant de l'imprimé, et n'était pas plus instruite qu'une petite mercière de petite ville il y a un siècle... » Et la note continue ainsi : « Mais elle savait pénétrer les cœurs, conseiller, relever, donner sans humilier, cacher ses douleurs aux siens et se montrer gaie. Elle savait écouter, s'ennuyer, enfin une foule de choses familières aux gens bien élevés. Elle ignorait ce qui s'enseigne et possédait ce qui ne s'apprend pas. Plus chrétienne que catholique, malgré quelques superstitions gracieuses, elle avait le vrai sentiment religieux. On l'eût dite née dans les premiers siècles de l'Église, et plus près de la crèche que du Vatican. »

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à rassembler, des incorrections ou des hardiesses dont je ne me doutais pas. Mais cette affection clairvoyante et courageuse n'a fait que traverser ma vie, envolée de côté et d'autre. Je n'ai plus rien appris et, vous le dirai-je? Monsieur, plus désiré de rien apprendre. Je monte et je finis comme je peux une existence où je parle bien plus souvent à Dieu qu'au monde.

C'est là ce que vous avez compris, et avec quoi vous me défendez contre le goût que j'ai si souvent et si innocemment offensé. Qui remplira cette tâche comme vous venez de le faire? Pas moi, pas même en l'essayant de toutes mes forces, car il faudrait pour ma justification redescendre dans des temps qui me font peur à repasser. Vous en avez eu le courage tranquille, et je vous écoulais vraiment comme je ferai au jugement dernier, si quelque ange veut bien plaider pour une si faible créature que moi. Je vous écoutais, Monsieur, car on a lu devant moi votre analyse de ces livres imparfaits, inutiles même, si quelque chose l'est sur la terre, et que vous avez lus patiemment en y appuyant votre pensée et votre âme pour en extraire quelque chose à louer, à aimer et à plaindre. Je ne dirai jamais ce qui s'est passé en moi durant et depuis cette lecture; je ne

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saurai jamais écrire que la plus faible partie de ce que j'éprouve; encore mille entraves sans nom m'ôtent jusqu'au bonheur de l'essayer. C'est toujours mal et toujours trop tard. Quelque chose, toutefois, demeure au fond de ce manque apparent à toutes les convenances, quelque chose de réel et d'indestructible, mon cœur vous l'atteste, et le vôtre doit y croire : c'est une amitié de toute la vie. Si je ne vous le dis pas à vous-même en ce monde *, l'autre me sera moins sévère; c'est là que j'envoie mes plus pures espérances. Soyez ici plus heureux que moi.

Si vous n'êtes pas fâché contre moi d'un silence dont j'ai souffert à travers d'autres souffrances, vous me l'écrirez, s'il vous plaît, Monsieur, et vous ressouviendrez que j'aurai quitté Lyon vers la fin de mars. Pardonnez-moi pour être juste. Si je vous vois un jour, comme je le souhaite vivement, aurez-vous la patience et la courageuse franchise de m'apprendre ce qui est mal et ce qui est bien dans un style que je ne

1. À cette époque, madame Desbordes-Valmore ne connaissait encore de Latour que par correspondance, et ne s'était jamais rencontrée avec lui*

sais pas juger moi-même? Oui, vous m'éclairerez, si je peux l'être, et vous verrez si je mérite, au moins par ma sincérité, d'obtenir le premier et le plus rare des biens, la vérité !

Je vous ai dit ma pensée sur madame Tastu.

C'est une âme pure et distinguée qui lutte avec une tristesse paisible contre sa laborieuse destinée. Son talent est, comme sa vertu, sans une tache. Je lui ai fait des vers. Ils sont là depuis deux ans. Je n'ai pas osé les lui envoyer. Je suis toute anéantie devant ces charmantes célébrités, et quand j'entends mon nom sonner après les leurs, Dieu seul sait ce que je deviens dans le tremblement de mon cœur!

A Alexandre Dumas.

Paris, 14 août 1837.

Quand vous n'êtes plus là, je ne suis bonne à rien, ni pour moi ni pour les autres.

Si vous étiez à Paris, vous prendriez par la main un charmant enfant, qui n'a ni père ni mère, et que nous avons fait entrer à l'Opéra pour jouer des petits génies et des demi-dieux, ce qu'on lui fait faire avec beaucoup de bonté, jusqu'à l'avoir admis aux fêtes de Versailles,

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en Mercure, ce qui Ta rendu à peu près fou de joie et de surprise. Mais les demi-dieux mangent, et depuis son admission (il y a trois mois) le pauvre orphelin a reçu douze francs pour prix de ses jolies petites jambes. Vous le prendriez donc par la main, j'osais le penser, et vous diriez à monsieur Duprez, tout-puissant sur monsieur Duponchel, de donner quelque humble appointement à ce jeune garçon que nous avons fait monter sur la diligence sur la route de Lyon à Paris.

Envoyez-moi deux lignes de votre nom pour que j'ose moi-même chercher un appui à cet enfant. Je ne vous demande point pardon d'aller vous étouffer de mes prières. A qui voulez-vous que je demande de la bonté qui ne se lasse pas? pas plus que je ne me lasse de vous aimer et d'être à vous de tout mon cœur.

Marceline Valmore ! .

1. L'in limité était grande entre madame Desbord es- Valmore et Alexandre Dumas, qui avait pour son talent une admiration profonde. Il le lui avait prouvé en écrivant une préface pour son volume des Pleurs, publié en 1833; il le lui prouvait encore dans ce billet qu'il lui adressait dix ans plus tard, en 1843, au reçu de son autre recueil de poésies : Bouquets et Prières, qu'elle lui avait envoyé : — «Ma chère et bonne sœur, j'ai reçu votre livre à quatre heures. A cinq heures mon fils et moi l'avions lu. Vous n'avez rien écrit de plus agréable. Vous êtes la seule femme qui faisiez des vers comme les anges doivent en faire lorsque Dieu

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A Gergerès.

Paris, 25 novembre 1837.

Ne pas vous avoir répondu, mon ami, n'avoir pas saisi deux occasions de vous jeter un peu de mon cœur est une preuve triste et sans réplique de tous les embarras de ma position. Sans en oppresser votre tendre indulgence pour moi, je vous dirai que Dieu m'a honorée de ses plus graves épreuves, et que je les ai subies à genoux. Monsieur Alibert, l'ami fidèle de mac première vie errante, vient de quitter tous ceux qui l'adoraient au moment où mon retour à Paris venait de le combler de joie. Je lai vu et embrassé mort\ un jour que je montais avec confiance chez lui, contente de voir qu'il allait sortir en voiture. Je m'élance pour monter l'escalier, on me prend par mon manteau et Ton me frappe ce coup dans le cœur! Je ne sais où j'ai pris l'élan d'arriver à lui... Que voulez-

Jeur dit tour à tour de sourire et de prier. Votre Arc de Triomphe, votre Moineau franc, votre Grillon et vingt autres pièces sont des chefs-d'œuvre. Si à quarante ans je m'avise, comme le métromane, de faire des vers, je promets bien de n'avoir pas d'autre grammaire que vos quatre ou cinq adorables volumes. Je vous embrasse bien tendrement. — Al. Dumas. •

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vous, mon bon Gergerès? il était écrit dans ma bizarre destinée que je rentrerais de tous mes pèlerinages pour presser de mes lèvres ce pauvre front glacé I... et pour rouvrir mon cœur en vous le brisant. Le sien si bon, si pur, si fidèle à sa cause, ne battait plus sous le crucifix quil avait demandé. Deux heures auparavant, ce cœur d'enfant dormait. Moi, j'étais à demi morte.

Je ne comprends pas la mort. Si c'est au revoir, pourquoi cette immense douleur? Si c'était (mon Dieu, pardon!), si c'était adieu, pourquoi de même celte révolte ardente contre une loi qui doit être belle encore puisqu'elle vient de la source de toute justice? Quoi qu'il en soit, j'ai l'âme tordue de toutes ces scènes lugubres, où vient de se joindre la maladie grave de mon cher mari. Le peu de sommeil qui est descendu sur moi depuis lors, jugez-le, Gergerès, pesez-le. C'est du plomb fondu qui m'a brûlé les yeux. Ne pensez-vous pas que ces expiations de la vie soient dignes de celui qui nous les envoie? Vous savez comme je peux aimer, vous devez comprendre comme je peux souffrir I

A présent viennent les entraves, les travaux de mon cher métier de mère, et de femme

pauvre. Je tâche de faire mon devoir ; je sens que Dieu me le conseille pour mon bien. Oh!

je ferai tout ce que je pourrai, car je veux vivre hors de la vie, je veux revoir tous mes pleures.

Votre lettre m'avait tant touchée que j'étais déjà bien à plaindre de n'avoir pu y répondre par M. Bernos, qui a pu vous dire, bien que ne m'ayant pas trouvée, que j'étais en plein déménagement, au bout de Paris, presque à la campagne, où nous a relégués une fausse économie, ce qui nous force à nous rejeter encore dans le centre de Paris, où mon mari a toutes ses relations et moi le peu de ressources que m'offre mon travail. La fatigue m'a brisée.

Hélas ! on ne meurt de rien que de la mort et de la volonté du ciel, puisque je vis! Mon cher mari est hors de danger; il a repris ses travaux hier à TOdéon, qui va rouvrir momentanément , je crois. Mais il y est placé comme directeurgérant, et c'est l'existence, toute précaire qu'elle soit. Il est aimé; il peut poser bientôt son intelligence sur quelque chose de plus solide, car on assure que l'Odéon n'ouvre que pour la forme, et que ce sera toujours un théâtre impossible.

J'ai pour vous, à part, un paquet d'autographes que je vous enverrai à la première

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occasion. Ai-je rêvé que je vous en ai fait un premier envoi de Lyon? Si cela était, ce dont je n'ai qu'une idée vague, nommez-moi les quelques célébrités dont j'aurais pu vous offrir les signatures, afin que je ne recommence pas. Mais comme vos lettres à vous me sont très chères, ne vous lassez pas de les répéter; je vous aime.

Mon cher fils est avec nous; je n'ai pu me résoudre à le renvoyer à Grenoble. Il achèvera sous nos yeux son éducation. Il est bien des pieds à la tête, et en dedans comme au dehors. C'est encore un ange, et ce sera un honnête homme. Les mathématiques, les langues, le dessin, voilà son lot. Sobre, intègre et soumis, ce sera son père dans une carrière plus régulière et meilleure. Ses sœurs sont deux petites saintes, vous les aimerez bien. They speak english ail days. They bloom in the prayer and love 1 . A revoir un jour, n'est-ce pas, mon bon Gergerès? Embrassez vos innocentes sœurs, et dites mon nom comme un salut à votre illustre ami. Gardez-le bien!

Marceline Valmore.

1. « Elles parlent anglais tous les jours. Elles fleurissent dans la prière et l'amour. »

A Antoine de Latour i .

[Paris] 23 décembre 1831.

Monsieur,

Je sors encore une fois de mes brouillards

pour essayer de vous atteindre. J'ai pensé que la meilleure façon de vous remercier de vos avis, c'était d'en profiter, et, partout où j'ai pu, j'ai passé votre lumière, j'ai rectifié une partie

1. De Latour était devenu pour madame Desbo rd es-Val more une sorte de conseil littéraire. Dans une lettre touchante et charmante qu'il lui écrivait (20 décembre 1836), il disait : — «... On ne peut dire de vous que vous soyez un auteur. Ce triste nom est bon pour nous autres, pauvres ouvriers de la parole; mais vous, qui chantez si naturellement!... Et puis, savez- vous? si vous voulez être auteur, je vous ferai la guerre pour une douzaine de mots qui certes n'ôtent rien pour moi à la grâce exquise de vos inspirations, mais qui fournissent de mauvaises raisons aux critiques chagrins, et le nombre en est grand. La poésie gène ces gens-là; c'est un autre air que celui qu'ils respirent. Il faut donc passer à côté d'eux le plus doucement que l'on peut et craindre de les éveiller. Il ne faut pour cela qu'une rime négligée, une césure déplacée, une expression hasardée... » A cette lettre, madame Desbordes- Val more avait répondu en lui envoyant tout en volume manuscrit de poésies inédites, et en le priant de lui indiquer les corrections & faire. De Latour lui avait retourné ses vers avec ses indications, et c'est alors que madame Desbordes- Valmore lui adressait cette lettre, surtout intéressante en ce qui concerne la nature de son travail poétique.

des fautes signalées. Pas toutes pourtant, car celle de l'irrégularité des vers et de leur arrangement tantôt par deux masculins, tantôt par deux féminins, et après entremêlés à ma fantaisie, une fois faits je ne peux plus les déplanter sans briser les pensées qu'ils traduisent. Seulement, pour l'avenir, j'y prendrai une sérieuse attention.

Le désordre de cette pièce :

Vous demandez pourquoi je suis triste. À quels yeux Voyez-vous aujourd'hui le sourire fidèle?...

tient surtout à l'état de fièvre et de profonde tristesse où j'étais quand ils me sont venus. Ceux-là, je n'ai pas pu les chanter comme je fais de presque tous les autres, en les essayant sur des airs que j'adore et qui me forcent à mon insu à plus de rectitude sans distraction *. Je finirai en vous racontant mon pauvre travail, pour me rendre compte à moi-même des détails que je n'ai jamais bien observés. Ma vie, mes heures, mes rêves et le réel, tout cela va si vite,

1. Madame Desbord es- Val more avait en effet l'habitude de « chanter • ses vers. C'est ainsi que l'élégie Un billet de femme a été faite sur l'air du Bambino d'Hippolyte Monpou; la pièce : « Un danger circule à l'ombre... » sur une mélodie de Schubert; cette autre : « Pour endormir l'enfant », sur un lied allemand; cette autre encore : «Adieu pour toujours, mes amours! » sur un ancien air de vaudeville, etc.

est si plein de sollicitudes diverses, que je jette tout à Dieu, qui met de Tordre à toute chose, et à vous, cette fois, Monsieur, car vous êtes un éclaireur pur en qui j'ai foi, jusque-là de ne vous remercier d'une lettre si précieuse que longtemps après en avoir fait mon bien.

Je vous enverrai plus tard encore ces pièces avec leurs corrections. Le temps me manque pour les transcrire en entier. Je suis pressée d'ailleurs de vous envoyer l'humble preuve de la reconnaissance de l'ouvrier de Rouen '.

Toujours passant aux lieux où sonne l'heure...

1. Elle parle ici du poète-ouvrier Théodore Lebreton, imprimeur sur étoffes à Rouen, dont on peut dire qu'elle fit la fortune. D'une santé débile, Lebreton avait grànd'peine à gagner pauvrement sa vie; pourtant il avait, tout seul, appris à lire et à écrire, et il s'était mis à faire des vers, vers un peu frustes, mais qui n'étaient ni sans grâce, ni sans harmonie, ni sans charme. Madame Desbordes-Valmore en eut connaissance, prit intérêt à Lebreton, et avec son ordinaire, ou plutôt son extraordinaire bonté, s'efforça de communiquer cet intérêt à de plus puissants qu'elle, pour venir en aide à l'humble poète. Elle commença d'abord par obtenir l'insertion de deux de ses pièces de vers dans un journal de Rouen, après quoi elle s'occupa de lui trouver des parrains et surtout des souscripteurs pour la publication de son premier volume, Heures de repos d'un ouvrier, qui ne tarda pas à paraître en effet. C'est dans ce but qu'elle s'adressa à Bé ranger, & Chateaubriand, et aussi, on le voit, à son ami Antoine de Latour. — On sait que Théodore Lebreton, grâce à elle ainsi tiré de l'obscurité, publia d'autres recueils, fut nommé en 1840 conservateur de la bibliothèque de Rouen et, en 1848, se vit envoyer à

J'ai mis ainsi :

Posée à peine aux lieux où sonne l'heure.

Je ne peux pas encore changer ce vers :

Lasse d'absence et de tous les séjours

dont la critique m'échappe.

Je n'ai pas éclairci beaucoup, je crois, cette slrophe que vous trouvez obscure, en disant d'elle, de mon amie :

Charme aimanté! lampe qui se consume, Cœur imprégné de chants délicieux, Oh! sous ta cendre où l'ange se rallume, M'attendras- tu pour nous enfuir aux cieux?

Hélas ! je sens bien qu'un cœur devient cendre, mais une lampe n'en fait pas.

Dernier reflet de mon lointain doré

vous plaît-il mieux que

Dernier anneau de mon lointain doré — ?

Vos autres observations ont porté leur fruit. Je ne sais ce que vous en penserez.

4 e strophe :

La mère Qui veut se lever seule et qui craint d'obéir.

i Assemblée constituante par 150 000 suffrages de ses compatriotes. Non réélu à l'Assemblée législative, il termina paisiblement sa vie au milieu de 8a bibliothèque.

238 M" DESBORDES-VALMORK.

7 e strophe :

Loin de vos nids plumeux brûlent de s'envoler; Qui les fera plus doux pour vous en consoler?

Je ne sais si c'est mieux.

Avant-dernière strophe :

Et si je la regarde avec d'humides yeux,

C'est que la terre est triste et que l'âme estauxcieux.

Je ne vous transcris pas tout ce que j ai essayé de purifier- Si jamais ce volume nouveau trouve une place, la place d'une goutte d'eau dans la mer, vous le lirez tout entier inédit, n'est-ce pas? Monsieur; vous me l'avez promis. L'époque n'en veut pas.

Je serai rue Montpensier, 34, dans quinze jours. Les fréquents rapports de mon mari avec la Comédie-Française nous forcent à ce nouveau déplacement. Je m'y reposerai peut-être un peu, et puis j'aurai l'espoir que vous monterez quelquefois où votre nom fait le bruit d'une bonne nouvelle. Je ne perds à la solitude qu'une sorte de voisinage avec madame Tastu.

Je l'aime. Je la trouve souffrante, et jamais moins courageuse. Douce femme que je vou-

drais oser nommer sœurl Mais, vous le savez bien, jusqu'ici,

Le front baigné de soleil ou de bise, Sans droit ni place au banquet étranger, Je me sauvais dans les bras d'une église, Seuls bras ouverts au malheur passager.

C est toujours à Pauline 1 que je dis cela.

Pour rentrer dans la prose et dans toute la vérité présente, Monsieur, TOdéon nous ouvre autant d'espérance que de crainte'. Si le répertoire en était plus nouveau, sa durée ne serait pas douteuse. En attendant, il faut bénir cet asile et ceux qui nous l'ont fait donner. Mes trois enfants sont près de moi, et celui que je mettais au monde quand la reine était aux douleurs, en 1820, me donne tout le courage dont j'avais besoin, car c'est un garçon plein d'âme et de courage aussi, avec une santé plus robuste que je ne croyais pouvoir la transmettre.

Que la vôtre soit bonne et que vous soyez heureux! A moi le bonheur de l'apprendre quelquefois par vous.

Marceline Valmore.

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