A mon gré
vier, qui croule de fatigue et qui brûle la fièvre. J'envoie celle-ci à travers des bataillons d'hirondelles, que vous aimez et moi aussi. Dans ma rue j'en vois des milliers le soir, et je les envoie partout où je voudrais être. Mon fils aime comme moi ces charmants petits domestiques, qui n'obéissent pas plus que les autres, mais qui sont joyeux et innocents, et pas chers.
Et pour le moment, nous ne savons avec quoi les payer, ces grandes maiken*, ni comment les nourrir. On est bien content de la vôtre, chez Camille Derains. Si vous me rappelez au souvenir de M. Delpech (j'écris son nom très cher tout de travers; pourtant, attendez que je me le rappelle lettre par lettre : M. Delbecque), diteslui que je n'ai rien oublié de sa bonté et que je me suis associée à ce qui le rend à la fois si triste et si heureux d'être père.
J'espère que c'est par M. Duthillœul que vous recevrez cette lettre, écrite parmi des courses forcées et des sollicitudes nouvelles de la plus grande amertume. Je vous les raconterai à votre retour : c'est bien assez tôt.
Je suis comme vous et avec vous sous ce deuil bien lourd des amis de nos pères, et le
i. Servantes, domestiques.
cœur navré, j'en suis sûre, du coup de foudre qui enlève madame de Girardin. Elle était charmante et elle aimait à vivre. C'est un grand saisissement pour moi, qui l'ai vue si bonne et dans sa fleur. Quelle grande place vide pour moi dans ce monde où je la savais triomphante et adorée!... Ah! mon Dieu, que c'est dommage, puisque, pour elle aussi, c'était bien vrai ' !
Ma chère Madame Desloge, soyez sûre que je vous aime de tout mon cœur, quoique je trouve si peu de paroles pour vous le dire et me souhaiter à moi-même beaucoup de consolation en vous voyant plus heureuse qu'aujourd'hui.
Votre sœur de Flandre.
1. Au lendemain même de la mort de madame Émite de Girardin, madame Desbord es- Val more, qui avait été l'amie de sa mère, madame Sophie Gay, et qui l'avait connue toute enfant, publiait sur elle, dans la Presse, une pièce de vers. C'est la pièce superbe et émue qui commence ainsi :
La mort vient do fermer les plus beaux yeux du monde...
A peine avait-il lu ces vers que Michelet adressait ce billet à madame Desbordes- Valmore : — « %l novembre /85â. La voilà sauvée, Madame. Une ligne de vous, c'est l'immortalité. Le sublime est votre nature; mais vous avez été de plus intrépide en la montrant au foyer même. Nous vous baisons la main, tout émus de ce grand cœur. — J. Michelet.- »
A Madame Caroline Olivier 1 .
[Paris] !' r décembre 1855.
Ma chère Olivier,
J'ai oublié, dans notre entretien rapide d'hier, qu'un motif sérieux m'amenait, joint au désir de vous voir depuis si longtemps. Ce motif était de vous demander quelle est la personne qui s'est présentée ces jours derniers chez moi, en votre nom, et pourquoi vous l'avez envoyée.
J'avais aussi l'intention de me plaindre à vous confidentiellement, non de douleurs trop profondes et trop continuelles pour oser en parler, mais d'un souci très amer qui se renouvelle à tout coup pour moi. C'est de ne pas passer pour être "moi-même, dans mon humilité sincère, madame Mélanie Waldor, et de ne pas assumer tout ce qui passe par son ima-
i. Femme de M. Juste Olivier, de Lausanne, professeur, historien et poète, ami de Sainte-Beuve, et sœur de M. Ruchet, ancien président du canton de Vaud et ancien membre du conseil fédéral. Poète comme son mari, madame Olivier avait publié avec lui un volume de vers : Les deux Voix, par Juste et Caroline Olivier (Lausanne, 4835, in-8).
LETTRES INEDITES. 359
gination. Ne croyez donc pas, si l'on vous en fait l'éloge ou le blâme, que j'aie inventé d'écrire au Moniteur 1 des vers contre monsieur Victor Hugo. Il est exilé, c'est-à-dire sacré pour moi, quand il ne serait pas le grand poète. De plus, je n'ai jamais rien fait contre personne. Ce qu'il y a de douloureux dans la similitude des noms, c'est que je reçois toutes sortes de lettres à ce sujet, les unes de louanges, les autres de mépris et d'indignation 1 .
Je vous en prie, s'il en était question devant vous, que votre bouche loyale dise : non. Ce sera assez. Je crois déjà que vous le croyez impossible.
Ma lettre, qui n'est pas partie à son jour, ne peut vous exprimer que bien faiblement l'affreux serrement do cœur que j'ai eu hier
1. Le Moniteur universel, alors journal officiel de l'empire.
2. L'assonance relative de ces deux noms : Marceline Valmore, Mélanie Waldor, amena plus d'une fois des méprises qui, à divers points de tue, autres même que le point de vue littéraire, n'étaient pas toujours flatteuses pour la première. Le3 deux femmes avaient éle liées pendant assez longtemps; puis Marceline, qui avait horreur du cabotinage artistique, ayant un jour résolument retu«é de faire ce qu'elle ne lit jamais nulle part, c'est-à-dire de lire ses propres vers dans une soirée donnée par madame Mélanie Waldor, celle-ci le trouva mauvais et se fâcha. Dès lors on ne se revit plus.
soir en apprenant la perte que vous avez faite 8 d'un ami, et le monde entier d'un homme douloureusement illustre, cet autre exilé dont les mains ont pressé les vôtres 1 .
Je plains votre chère maison, qui aime de préférence les malheureux, ma chère Olivier.
(Sans signature.)
A madame Léonide Allard*.
[Paris] juillet 1856.
Je m'arrête de lire pour vous demander pardon de lire si longtemps et si lentement.
Je suis honteuse et entraînée à garder, pour les relire deux ou trois fois, les splendeurs que je dois à votre amitié de connaître*. Je les serre dans mes mains et je suis stupéfaite! J'ai lu si peu dans ma vie, toute faite de hasards étouffants! Vous me forcez de m'arrêter devant
1. Il s'agit du grand poète polonais Adam Mickiewicz, qui venait de mourir à Constantinople le 26 novembre 1855.
2. Auteur avec son mari, M. Georges Allard, d'un volume de vers intitulé les Marges de la Vie.
3. 11 s agissait de divers volumes de poésies de Lamartine et de Victor Hugo qui lui avaient été obligeamment prêtés. Chose vraiment étrange! ce grand poète qu'était madame Desbordes-Valmore, parvenue à la vieillesse, ne connaissait pour ainsi dire rien des deux illustres poètes ses contemporains.
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de pareilles choses, et je ne sais plus où trouver le temps de suffire à ce que vous savez de ma pauvre vie. Car il faut vous avouer que ces lectures me laissent dans un abattement pareil à celui qui m'a forcé au sommeil après avoir vu le Simplon et les Pyrénées. Il fallait dormir ou mourir. Trop de saisissement m'était entré dans l'ame par les yeux. Je tombais comme une masse pour tâcher d'oublier. Je crois que l'admiration peut tuer et faire éclater le cœur.
Ces deux poètes si différents l'un de l'autre, aussi prodigieux l'un que l'autre! Le grand banni, dont l'exil a tendu l'àme à se briser quelque jour! Mon Dieul que d'hommes malheureux et tendres il y a dans son livre! Et dire que la France ne court pas au rivage pour lui tendre les bras, et crier son nom si haut qu'il soil forcé de revenir... Comprend-on que cet enfant de France blanchisse et meure ainsi arraché à sa raère! A quoi pense-t-on? et de ce livre d'où sortent, ma chère émue comme moi, toutes les fanfares terrestres et lous les deuils aussi?
Quand mes yeux, rouges d'avoir pleuré, s'attachent sur les pages signées de l'autre gloire, haute comme le temps et douce comme Jésus-Christ, je crois que je ne m'en irai jamais
delà, demandant à Dieu de rester pour toujours dans le calme infini d'une telle lecture. Les chemins de fer font-ils tant de bruit que ces deux grandes voix ne surmontent pas ensemble cette époque étrange?...
Il est bien certain que j'irai vous voir, mais pas encore. J'ai des peines amères. N'en ayez pas! Et surtout ne voyez pas soyffrir ceux que vous aimez t
Vous devinez bien par ce mot à la hâte que j'ai beaucoup pensé à vous. Cela suffirait-il pour que vous me pardonniez d'avoir tant gardé ces livres? Je vous en ferai porter deux sur les quatre avant peu de jours.
Je vous embrasse au milieu de vos enfants.
A F.-V. Raspail.
[Paris] juillet 1856.
Tout vous rappelle ou tout vous cherche.
Heureux ceux qui peuvent chercher î Pardonnez à quelques-uns de ceux-là de croire que mon nom les fera pénétrer plus facilement jusqu'à vous. La trace d'amour est toute faite quand on a passé la frontière, et vous ne repoussez pas la souffrance qui veut guérir.
Enfin, écoutez. Une bonne colombe voyageuse qui vous a porlé jusqu'ici mes lettres sans oser aller une fois les remettre à vousmême, demande celte fois sa récompense. Elle soupire de vous voir pour vous dire, je crois, qu'elle a bien mal ou qu'un jeune homme, à peu près un enfant, aimé d'elle, a bien mal, car je ne peux démêler de si loin ce qu'il y a de clair dans sa lettre, sinon qu'elle veut vous parler et n'en trouvera jamais la hardiesse . qu'avec une lettre de quelqu'un que vous aimez un peu. J'ai eu beau lui dire qu'il suffit à qui que ce soit de souffrir pour que vous l'aimiez, elle m'a répondu que vous devez donc m'aimer plus que les autres puisque je souffre tant! Ainsi je me rapproche de vous par elle autant qu'il m'est possible, et, n'étant plus guère consolée que par le bonheur des autres, je m'efforce, avec votre pardon qui m'attire, de la guider jusqu'à votre chère retraite. Qui sait si cette malade, qui a si peu l'air de l'être, ne portera pas à votre génie de charité divine quelques larmes à essuyer.
Adieu, mon bien cher ami. Je sais si peu vous parler à cœur fermé que je suis toujours obligée de m'arracher au bonheur furtif de vous écrire pour ne pas me plaindre avec trop
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d'amertume de tout ce que vous supportez avec tant de courage et de dignité tranquille.
Je salue votre avenir avec un pressentiment digne de votre passé. Aimez-nous toujours, pour que nous supportions le présent.
Marceline Desbordes- Valmore.
A Auguste Brizeux.
Paris, 1857, 6 janvier.
Non seulement un mot, chère âme des blés, mais nos cœurs, qui sont à vous, qui seront toujours à cette affection profonde et sans bruit, née presque avec vous. Je bénissais l'autre jour Pauline de vous l'avoir envoyée, rappelez-vous-en, quand je pleurais déjà devant Notre-Dame de Fourvières. Rien n'a changé depuis, nous vous aimons toujours : moi comme Y ombre de la douce mère; Hippolyte, en frère adorant la pure gloire d'un frère.
Après la joie pénétrante causée par votre écriture, le serrement de cœur est venu. Mais vous êtes un généreux ami, car vous ne parlez du danger que vous avez couru qu'en attestant que le danger n'est plus 1 . Je ne sais si vous