‹ La jeunesse de Montalembert [microforme]Chapitre 2 sur 7 · NET CANTINE · texte numérisé non relu

NET CANTINE

DE MONTALEMBERT. 9 caractérisé toute sa carrière et inspiré ses travaux et ses nombreux combats de plume et de paroie. Ajoutez une forte éducation chrétienne et une passion intense pour l'étude, et vous aurez le secret desa formation et l’explicationde sa vie.

Son premier éducateur fut. son aïeul maternel, M. Forbes. “ Membre de la Société royale de Londres, voyageur remarquable, chrétien d'une forte conviction, il s'empara, dit M. Foisset, de son petit-fils, avant même que l'enfant eût accompli sa seconde année ; il lui enseigna les éléments du grec et du latin ; il lui inspira surtout cette curiosité un'verselle qui est restée l’un des rares attributs de cette infatigable intelligence, en un mot, il fit de lui l'admirable travailleur que nous avons connu. Jusqu'à l'âge de neuf ans, Charles ne s'intéressa qu'à des livres; il ne sortit plus, pour ainsi dire, de la bibliothèque de M. Forbes ; il ne recherchait d'autre récréation que la conversation de son grand-père ".”

| Foisset, ouvrage cité,

Cette impulsion première, si forte, si austère et si élevée, donnée à son esprit précoce, lui imprima des habitudes viriles et, sije puis ainsi m'exprimer, un mouvement ascensionnel qui ne s’affaiblit jamais, en dépit d'abattements passagers, fruits d'un amour de l'idéal fréquemment froissé aux réalités vulgaires de la vie et d’une ardeur qui se heurtait souvent à des mécomptes inattendus.

La piété de Charles de Montalembert marcha toujours de pair avec son amour de la science. À douze ans, le jour de sa première communion, il écrivait dans son journal: “ Pour la première fois, j'ai compris qu'il pouvait être doux de mourir.” — Cinq ans plus tard, après avoir communié avec un condisciple, ils se promettaient l’un à l’autre ‘‘de demeurer chastes, pour mieux se dévouer par l'étude à la Religion et à la France, au mépris de tout intérêt p-rsonnel, et, s’il le fallait, jusqu'au martyre.”

La Religion et la France: ce furent là les deux passions, les deux cultes de son

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suprématie, sa bienfaisante influence sur celle qui était sa fille aînée: ce fut l'œuvre de sa vie. S'il n'a pas toujours compris, au cours de sa carrière, les conditions exactes où cette œuvre devait se réaliser défl'idéal de l'Eglise, ce ne fut certes pas manque de sincérité, d’attachement et de déférence à l'Eglise elle-même. Il voyait trop nettement les impossibilités de la réalisation actuelle de l'idéal chrétien de la société, de même, les abus et les inconvénients qui ont

nitivement, pour rencontrer

déparé sa réalisation passée et en ont compromis la permanence, pour ne pas consacrer tous ses efforts à obtenir pour l'Eglise la plus grande somme de liberté possible sous le réoime du droit commun, en face de l'hostilité ou de l'indifférence du grand nombre de ses concitoyens. Son erreur, que devaient contribuer à entretenir les exagérations et les vivacités de polémique d'une école plus strictement orthodoxe, fut

l'erreur d’un honnête homme et d’un chrétien très ardemment dévoué aux intérêts présents de la société chrétienne. Il n'en faut pas plus pour la lui faire pardonner et pour s'étonner des paroles de blâme excessif qui ont retenti autour de sa tombe et que la postérité équitable ne sanctionnera point.

Pour juger de l’ardeur et de la fermeté de sa foi et de son patriotisme et de l'intime fusion qu'elles avaient obtenue dans son âme, il faut lire l’admirable lettre qu'il écrivait, à dix-sept ans, à son ami Cornudet, quelques jours seulement après cette solennelle et religieuse promesse qu'ils avaient échangée, en se levant de la sainte table.

‘“ Récapitulons quels doivent être les motifs de notre conduite.

“ La cause de la liberté de nos institutions triomphera, je n'en doute pas. Tant que cette liberté ne sera pas entièrement garantie, tant qu'elle sera menacée des moindres dangers, Dieu sait et la patrie saura avec

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quelle ardeur, avec quel entier dévouement je combattrai pour elle. Mais, quand le moment du triomphe sera venu, quand les libéraux d'aujourd'hui deviendront dominateurs, — ce qui arrivera dans bien peu de temps, — mon rôle changera, car la lutte ne sera plus la même. Ce ne sera plus la liberté et la Charte qu'il faudra défendre; ce sera le christianisme, le catholicisme, qui sera exposé aux attaques de l'impiété, du déisme, du protestantisme, enfin de tout ce qui est ennemi de la vraie religion. Je ne sais si Dieu appesantira sur la France le bias desa colère, s’il lui fera acheter la possession deses libertés par la perte de sa religion, ou s’il ne fera pas plutôt éclater sa grandeur et sa gloire, en l’affranchissant et en la sanctifiant en même temps; tout ce que je sais, c'est que, de ce moment, je me range du côté des défenseurs de la religion, quels qu’ils soient.

“ La vérité est encore plus pour mot que la liberté, et mon ardeur et mon dévouement croîtiont, s’il est possible, avec l'importance de la cause qui les réclamera. Tout ce que

là LA JEUNESSE j'espère, c'est qu'il me sera permis de montrer, avant cette crise fatale, combien je redoute peu le pouvoir, combien j'adore la liberté. Mais, quoi qu'il en soit, je me transporte en esprit à ce moment où, séparé de ceux avec qui j'aurai combattu jusqu'alors, méconnu peut-être par ma patrie, je serai confondu avec ceux dont j'abhorre les principes politiques mais qui auront pris pour bannière la croix de Jésus-Christ. Cette pensée m'attriste, mais elle ne me décourage pas. Tite-Live a dit qu'il fallait sacrifier à sa patrie non seulement sa vie, mais encore l'honneur; j'applique ces paroles, et, fort de ma conscience, me confiant en la miséricorde de Dieu, 7e fâcherai de mourir pour la foi : car la calomnie survit rarement à sa victime, e/{ la couronne du martyre me semble ben au-dessus même de celle du patriote.

“Tels sont mes principes, tels sont aussi les tiens, j'en suis sûr.

Mais, pour les maintenir dans toute leur pureté, pour ne point les affaiblir par une condescenda'ice criminelle, ous devons nous

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observer avec un soin particulier sur l'article de la relioion ; nous devons préserver de la moindre atteinte nos croyances précieuses, qui peuvent seules nous affermir dans la vertu et dans le patriotisme. C'esé donc, je Le l'avoue, avéc une vive douleur que j at aperçu en toi, dernièrement, un penchant à enlever à la religion une partie des faibles garanties qui lui restent. J'espère que mon amitié a exagéré mes craintes : car je ne conçois pas de peine plus cruelle pour moi que celle que tu me ferais éprouver, si, en te livrant à cette tendance fatale, tu me montrais que je suis seul sur terre.

“Une faut pas de religion de l'Etat, prelends-tu. On tues catholique ou tu ne l'es pas. Dans ce dernier cas, tu aurais parfaitement raison : il serait absurde, pour un protestant qui croit que chacun peut avoir raison dans son culte et que le salut est également assuré pour tout le monde, quelles que soient les croyances, de défendre l’exaltation d'une religion quelconque sur les

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que da vérité n'est nulle part hors de la sainte Eglise, que c'est là son dépôt inaltérable et éternel, et que le seul culte véritable est celut que l'on rend à Dieu selon ses formes. KRemarque bien que je parle de culte, et non pas de devoir, de prière; je parle uniquement du culte public et solennel. Loin de moi l'idée d'admettre dans son sens littéral la maxime : “Hors de l'Eglise point de salut.” Je crois seulement qu'il n'y a point d'autre Eglise, point d'autre assemblée de fidèles, consacrée et légitime, que celle catholique, apostolique, romaine. Telle doit être la croyance de tout bon catholique; et, plus il a de tolérance pour les autres cultes, plus il doit conserver de respect et de vénération pour le sien. Or, avec de tels principes, et en supposant même que ces mots : “ La region catholique, apostolique et romaine est la religion de l'Etat,” n'aient point de sens défini, comme tu prétends le prouver, je soutiens que c'et élé une l&cheté impardounable, un vérilable crime, si les rédacteurs de la Charte, parlant au nom du ÆAot très-

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DÉ MONTALEMBERT, 17 chrélien, du fils aîné de l'Eglise, eussent néolioé d'insérer dans Le pacte fondamental de la nation quelque témoionace de leur respect et de leur attachement de leurs ancétres, au culte que seul us resardent comme vrai.

Mais celle ionomine nous à été épargnée : la Charte à proclamé par ces paroles sacrées la supériorité de la vraie Eglise; la France, le roi, qui parlaient tous deux par cet organe, n'ont pas rougi de leur religion Is lui devaient cet hommage solennel, é{ Dieu n'a pas permis que notre patrie fit le seul pays du monde où l'on affectäl une indifférence complète pour la vérité religieuse. Ÿe le répète, sila Charte ne contenait pas ces paroles importantes, elle ext élé une œuvre incomplèle, et lechrétien n'aurait pas pu la prendre comme base de sa croyance politique.

“ Quant à ceux qui croient que les lois ne doivent rien délerniiner en matière relisieuse, ce qui revient pr'cisément à dire que la loi doit étre athée, je ne purs que plaindre leur aveuolement, même quand je suis persuadé de leur bonne foi. Quoi! depuis six malle

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ans que le monde existe, toutes les lécislations quelconques, civilisées ou barbares, modernes ou anciennes, despoliques ou libres, auratent assioné la première place, dans les obligations sociales, au respect pour la religion, auratent réservé les peines les plus s‘vères pour punir les outrages dont elle est l'objet ; el nous, nous l’oublierions, nous la metlrions, pour ainsi dire, hors de cause ! Eh quoi ! la religion estelle denc si triomphante, ses lois sont-ellis donc si universellement respectées, les mœurs sont-elles si pures, la civilisation a-telle produit partout une influence si heureuse que la législation n'ait plus besoin de ia rappeler aux citoyens? Après un siècle d’outrages prodigués à tout ce qu'il y a de plus sacré, après le spectacle effroyable d’une nation qui abolit la religion, est-ce le moment d'effacer son rom auguste de nos codes ?

“ Quot ! l'on punirait sévèrement toute tnsulle faite au Roi, aux Chambres, méme à un simple individu ; et les outrages adressés à la Majesté divine ne seraient regardés que

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comme des écarts d'une liberté fort légilime ? Dieu me préserve de vouloir des supplices | Mais aussi Dieu me préserve de la coupable négligence qui laisserait au journaliste obscur, au pamphlétaire mercenaire le prévilège d'outrager le culte qui est et quidoit être l’objet du respect de trente millions de Français ! Que l'on ne me dise pas que l’on ne doit pas fermer la bouche à la vérité : 52 nous somaines chrétiens, les vérilés du chrislianisme doivent nous suffire en matière relreteuse ; el, puisque nous sommes censés l'étre, nos lois doivent réprimer tout ce qui est contraire à ces'vérites. Malheur à ceux qui cachent l'indifférence sous Le nom de tolérance ! l?s deviendront bientôt rintolérants à leur tour, intolérants contre Dieu et la vérité.

‘ Il y a quelques mois, quand tu me fis connaître une opinion contraire à la mienne sur le grand monde, tu me laissas espérer que mes raisonnements avaient produit quel-

que impression sur toi. Puissé-je obtenir

aujourd'hui le même succès. en défendant une cause bien autrement importante! Je

crains cependant que ma plume ne t'exprime pas la chaleur, la conviction qui remplit mon cœur à ce sujet. Mais puisse, du moins, la Providence t'éclairer, cher amit Puisse sa force divine compenser les faibles efforts d’ane amitié mortelle!”

Cette lettre, mise en regard des écrits et des actes de sa vie publique, explique la contradiction apparente qui semble Îles opposer entre eux, par le fait que la réflexion et l'expérience avaient démontré à l'illustre publiciste l'impossibilité actuelle de réaliser l'idéal chrétien, orthodoxe, de la société. Il n’a pas suffisamment fait, dans ses écrits, parce qu'on ne l'avait pas encore fait assez nettement autour et au-dessus de lui, la distinction nécessaire entre la thèse catholique et l'hypothèse libérale. Les malentendus et les obstinations qui résultent toujours de luttes prolongées et ardentes entre des hommes également convaincus et animés d’intentions pures, on dû rendre

l Lettre à Cornudet, 29 décembre 1829.

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DE MONTALEMBERT 21 cette distinction plus difficile à son esprit et lui faire traduire dans des formules absolues des idées contingentes, que la réflexion et l’'apaisement l’eussent amené à dessiner plus clairement.

Etant donné ce rêve ardent de sa jeunesse, il est aisé de deviner que tous ses efforts et tous ses moments furent consacrés à en préparer la réalisation.

Son ardeur et son application au travail étaient inouies. Jugez-en par ce tableau de sa journée d'étudiant à Sainte-Barbe, au printemps de 1828 :

‘Il se levait à quatre heures et demie; il alternait entre l'étude de la philosophie orecque, dans Xénophon, et celle de l'histoire d'Allemagne, dans Pfeffel. De six à sept heures et demie, après un court intermède de lecture accordé à un poète, il faisait son devoir de mathématiques, suivi d'une-récréation d’une demi-heure. Dedix heures et demie à midi un quart, étude ou classe de physique. Puis le dîner. A midi trois quarts, répétition de chimie, deux

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fois par semaine, le mardi et le vendredi ; les autres jours, récréation passée avec un ami. De deux heures à quatre heures un quart, classe de philosophie À quatre heures un quart, goûter et récréation. De cinq à six, lecture d'ouvrages de philosophie. De six heures à sept heures et demie, récréation ou prolongation de l'étude dans sa chambre. A huit heures et demie, souper et prière. À neuf heures, notre jeune collégien, rentré dans sa chambre, lisait un poète grec ou latin, puis il étudiait l'histoire grecque, dans Thucydide ou Xénophon, jusqu'à dix heures. Alors, jusqu'à onze heures, c'était le tour de l’histoire d'Allemagne, dans Pfeffel ou dans Schiller.

Le dimanche, répétition de grec et lecture de Piaton. Voilà ce que Charles de Montalembert a fait de son temps, durant son année scolaire de philosophie. L'année d'avant, en prenant cinq minutes par jour sur l'heure de son lever, il avait traduit du grec tout Epictète. C'est dans cette même année, — celle de rhétorique, —-qu'il obtint le

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