ERREUR
“ Le 5 octobre, —jour de ses funérailles, — écrit-il quelques jours après, c'est le jour où j'ai le plus souffert de ma vie.”
Il ne ferma du reste la tombe de sa
sœur que pour verser de nouvelles larmes
sur celle de son ami Lemarcis, qui était,
- à après Cornudet, son plus cheret plus intime | confident. C'est de lui qu'il écrivait de Stockholm à ce dernier : ‘“ Comme si je n'avais pas assez de bonheur en méritant ton amitié, Dieu m'a encore donné un noble cœur à aimer et à consoler, celui de Gustave Lemarcis".”
Comme lui et avant lui, Lemarcis avait perdu une sœur charmante et aimée, dont la mort avait vivement affecté Montalembert, | et il lui écrivait, au lendemain deson propre ] deuil, réunissant le souvenir de leurs chères absentes :
\| “ Toujours il y a entre ces deux êtres une
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mystérieuse liaison que la mort a rendue !
indissoluble ... Ce sont nos deux anges
ler janvier 1820.
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gardiennes ; elles se sont retrouvées dans le ciel ; peut-être y prient-elles ensemble pour leurs frères : unissons-les dans nos invocations, dans nos aspirations vers une vie meilleure, vers un monde moins vide et moins pesant ; rappelons-nous qu'à bien peu de distance l'une de l'autre. elles ont scellé, par le sacrifice de leurs deux vies courtes et pures, les deux grandes ères de notre amitié.”
Hélas ! cette amitié même touchait à sa fin!
À son retour de Suède, il est douloureusement frappé de la pâleur et de l'affaiblissement de son ami. Il s'écr'>, avec un de ses élans de générosité si naturels : ‘ O mon Dieu, vous savez avec quelle ardeur J'échangerais ma santé contre la sienne, avec quelle joie je m'élancerais au devant de la mort qui le menace.”— Quand il eut pris congé de l'intéressant malade, qui partait pour l'Italie, “il resta les yeux attachés sur lui, jusqu'à ce qu'il fût caché par les arbres,”
l 10 avril 1830.
et pendant son absence, chaque soir, chaque nuit, maloré le poids du jour et l'envahissement du sommeil, il envoie à l'ami éloigné et souffrant une lettre qui résume les impressions, les travaux et les découvertes de la journée, et nous permet de reconstruire cette vie d'étudiant, si remplie et si vivante, dont je vous ai déjà résumé les grandes lignes.
À cette époque, l'âme ardente de Montalembert, toujours dévorée d'aspirations inasouvies, de rêves de dévouement immédiat, d'activité féconde, de sacrifice, S'embrase tour à tour du désir du sacerdoce et dela carrière militaire, Il veut voler à Alvers, où la monarchie traditionnelle va jeter un dernier éclat sur les armes françaises, avant de succomber sous la réaction provoquée par une de ses plus graves maladresses, et il ne cède, en restant, qu'à l'autorité de son père et aux instances de ses amis. Une lettre à Lemarcis explique bien ces mouvements
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tumulitueux et contraires de sa jeune âme :
“ Vous savez qu'en tout je ne sais pas ce que cest que la modération, qu'en tout je m'abandonne avec excès à l'impression du mement. Je ne guérirai de ce défaut qu'en mourant ... Je suis véritablement un grand pécheur... Je sens tout ce qu'il y a d'injuste et d'ingrat dans cette révolte perpétuelle contre la volonté de Dieu, dans cet oubli persévérant de ses bontés et de sa miséricorde, Si vous saviez quelles bonnes résolutions j'ai prises hier en communiant, comme je me suis bien promis d'accepter avec résignation toutes les croix qui pèsent sur ma jeunesse, de les regarder comme autant de bienfaits de Dieu, destinés à ##%rir plus tôt pour une autre vie!”
Non, elles le mürissaient pour cette vie d'ici-bas, pour y remplir le glorieux rôle militant qu'il y a si persévéramment soutenu, malgré des écarts, parfois prolongés, contre le devoir absolu d'un catholique qui doit savoir soumettre, à certaines heures, son
propre jugement à l'autorité souveraine de
l'Eglise, avec sa raison propre et son sentiment personnel, mais avec une ardeur de dévouement, de vaillance et d'inaltérable attachement à l'Eglise et à la liberté, qui ont fait de lui la plus hauteet la plus pure figure de chevalier chrétien qu'il ait été donné à notre siècle égaré et sceptique de contempler et d'admirer.
[l est aisé, comme vous le voyez, d'expliquer sa vie par sa Jeunesse qui, de fait, s'est prolongée à travers son âge mûr par la constance de son ardeur et la fidélité de ses affections. Je n'ai plus rien à dire, pour vous révéler cette orande âme et ce beau
caractère. Mais je ne puis clore cette esquisse
sans vous rappeler son voyage d'Irlande qui ferr 2 cette première période de sa vie, st attachante et si pleine de vivifantes leçons. À son retour, il entrera, pour n'en plus sortir, dans la vie publique. La chevaleresque aventure de l’Aveuir; le retentissant procès de l'école libre qui le mit en évidence devant la France et devant l'Europe ; ses luttes pour la liberté de l'enseigne-
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ment ; sa séparation à jamais revrettable du
groupe de l'ÜUxivers, qui devait affaiblir
pour si longtemps les forces catholiques ; ses écrits, toujours inspirés de l'idée chrétienne et libérale: son attitude attristante, mais loyale et conscienceuse, au moment du Concile et à l'approche de la définition de l'Infaillibiité pontificale : toutes ces choses sont du domaine de l'histoire. Elles forment une des pages les plus émouvantes et Îles plus instructives de celle de l'Eglise au xIX" siècle, et l'historien qui rapproche les intentions des hommes de leurs actions, pour juger équitablement ces dernières, ne ménagera point l'estime et l'admiration à cette grande mémoire, là même où il aura à faire des réserves et des reproches. Cette œuvre de compensation et de justice est déjà commencée, et je ne doute pas que la Vie du grand chrétien, dont le P. Lecanuet nous donne les prémices dans les derniers numéros du Correspondant, ne contribue larcement, si les pages qui vont paraître répondent à celles que j'ai eu le bonheur de
lire, à asseoir notre jugement définitif sur cette noble et haute personnalité, l'une des plus admirables de notre temps.
Le voyage d'Irlande, accompli à l'automne de 1830, dura un mois et demi et fut un enchantement perpétuel. Je n'ai pas Île loisir de le résurner ici, mais je vous conseille de Je lire dans le Correspondant. Vous avez pu voir, à certaines citations, quel voyageur intelligent 1l était. Si vous vous rappelez que, depuis plus d'un an, il vivait en Irlande et avec l'Irlande, pour la préparation de cette histoire dont l'interruption lui causa une si amère déception, vous vous ferez aisément l'idée du fruit de ses observations et de la chaleur de son enthousiasme. Cet enthousiasme déborde de chaque page de son journal et de sa correspondance.
On y lit des phrases comme celles-ci : “Te
ne sais pas comment établir une gradation dans mon admiration, ni comment trouver des paroles pour l'exprimer.”--“Décidément, je n'ai jamais rien vu de si grandiose ;"—ceci, en face de la Chaussée des Géants et
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des Grottes de Bangor. Mais ses effusions embrassent le peuple avec le pays, les figures avec le cadre; et, tout le monde lui faisant fête, depuis le clergé et l'aristocratie, qui admirent en lui le jeune /aird de sang celtique et de foi si ardente, jusqu'au paysan,
qui l'aime d'abord parce qu'il est catholique
et plus encore parce qu'il est Français, il n'a aucune raison pour ne pas envelopper tout le monde de sa sympathie la plus chaude et la plus admirative.
Je ne veux citer de cet intéressant récit que deux pages particulièrement saisissantes, parce qu'elles résument des impressions qui ne s'effacèrent plus de sa mémoire. La première, ce tableau d'une messe, au fond d'une campagne pauvre et croyante :
“ Je n'oublierai jamais, dit:il, la première messe que J'entendis dans une chapelle de campagne. J'arrivai, un jour, au pied d'une éminence dont la base était revêtue d'une épaisse plantation de sapins et de chênes ; je mis pied à terre pour y monter.
À peine avais-je fait quelques pas que mon
attention fut attirée par un homme, agenouillé au pied de ces sapins; j'en vis bientôt plusieurs autres dans la même posture ; plus je montais, plus ce nombre de paysans prosternés était considérable ; enfin, au sommet de la colline, je vis s'élever un édifice en forme de croix, construit en pierres mal jointes, sans ciment, et couvert de chaume.
Tout autour, une foule d'hommes, grands, robustes, énergiques, étaient à genoux, la tête découverte, malgré la pluie qui tombait par torrents et la boue qui fichissait sous eux. Un profond silence régnait partout.
C'était la chapelle catholique de Blarney, et le prêtre y disait la messe. J'arrivai au moment de l'élévation, et toute cette fervente population se prosterna le front contre terre. Je m'efforçai de pénétrer sous le toit de l'étroite chapelle qui regorgeait de monde.
Pas de sièges, pas a'ornements, pas même de pavés; pour tout plancher, la terre humide et pierreuse, un toit à jour, des chandelles en guise de cierges J'entendis le prêtre annoncer en irlandais, dans la
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langue de ce peuple catholique, que tel jour il irait, pour abréger le chemin de ses paroissiens, dans telle cabane, qui deviendrait, pendant ce temps-là, la maison de Dieu, qu'il y distribuerait les sacrements et qu'il y
recevrait le pain dont le nourrissent ses
enfants.
“ Bientôt, le saint sacrifice fut terminé : le prêtre monta à cheval et partit; puis chacun se leva et se mit lentement en route pour ses fovers; les uns, laboureurs itinérants, portant avec eux leurs faux de moissonneurs, se dirigèrent vers la chaumière la plus voisine, pour y demander une hospitalité qui est un droit; les autres, prenant leurs femmes en croupe, regagnèrent leurs lointaines demeures. Plusieurs restèrent pour prier plus longtemps le Seigneur, prosternés dans la boue, dans cette silencieuse enceinte, choisie par le peuple pauvre et fidèle au temps des anciennes persécutions.
‘“ L'étranger qui vit ces choses, s'était, lui aussi, agenouillé avec ces pauvres chrétiens, et 1l s'était relevé le cœur plein de fierté et
de bonheur, en songeant que lui aussi était de cette religion qui ne meurt point, et qui, au moment où l'incrédulité se hâte de lui creuser un tombeau, se retrouve dans Îles déserts de l'Irlande et de l'Amérique, libre et pauvre comme à son berceau.”
La seconde page, le récit de sa visite à
O'Connell, qui fut hélas ! la seule déception
de son voyage, quand elle en aurait dû être le commencement et la consécration. Vous allez voir pourquoi.
Le récit est tout entier du kR. P. Lecanuet.
“ Le célèbre agitateur se trouvait alors dans sa vieille abbaye de Derrynane. Pour s'y rendre, Montalembert vint à Kenmare, par Bautry et Glengarrif. “Quel pays!
écrivait-il dans son journal, qu'il est beau, mais aussi qu'il est rude et sauvage! Ce n'est pas de la désolation et de la stérilité pour rire. Pendant dix milles irlandais, on passe littéralement au milieu des nuages, et l'on suit une route de temps en temps verti-
l'Avenir, janvier 1830.
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cale, au risque imminent de se casser le cou.” [Il voyareait à cheval; un enfant de quinze ans, nommé John Brennan, lui servait de guide. Monté en croupe derrière lui, le jeune frlandais l'amusait par son spirituel babillage, I] dissertait sur toutes choses avec laplomb d'une philosophe et avait son Opinion faite sur la révolution qui venait de s'accomplir en France. Montalembert souriait aux saillies de son compagnon.
Mais, quand celui ci se mit à parler religion, à comparer les chapelles couvertes en chaume, où il adorait son Dieu, avec les tem-
ples somptueux des protestants ; quand il
exprima le bonheur et les consolations que
le catholique puise dans sa piété envers la sainte Vierge et les saints; enfin, quand il termina ses réflexions naïves sur les abus de l'Église établie, par ces mots : ‘“ Dieu, — gloire soit à Lui et louange à son saint nom |! — Dieu les voit, comme il nous voit nous-mêmes ; 1ls auront leur récompense dans l'autre monde, et nous, la nôtre,” alors, Montalembert l'eût embrasssé.
“Cela, dans la bouche d'un enfant de quinze ans, dit-il, c'est sublime!” Ils cau- sèrent longtemps de la sorte. Cependant, le soleil disparaissait de l'horizon; la nuit les surprit dans la longue vallée de Boname ; tout à coup le guide se mit à chanter c'étaient les litanies de la sainte Vierce,
# Quel émouvant et cracieux tableau ! Ce fils des chevaliers français et ce jeune paysan animent seuls le sévère et splendide paysage. L'une après l'autre, les étoiles se lèvent dans le ciel ; les grandes ombres descendent lentement du haut des montagnes ; on n'entend que l'harmonie lointaine des cloches d'Irlande qui carillonnent l'Aroelus, ét la voix pure et vibrante de l'enfant qui chante les louanges de la Mère de Dieu. Montalembert écoute, silencieux et ravi; il est ému jusqu'aux larmes et comme enveloppé par un profond! sentiment relivieux.
“Le chant sacré va réveiller dans son cœur une foule de souvenirs, exciter mille espérances, mille ardents désirs de se sacrifñer pour Dieu, pour l'Eglise et pour l'humanité.