XXXII. Les Mémoires de Bourrienne
Le premier tome des Mémoires de Bourrienne est presque la seule source où ont puisé les biographes de la jeunesse de Napoléon. Mais Yillemarest, l’arrangeur de ces Mémoires, a commis de telles erreurs qu’il faut les signaler... ab uno, discc omnes.
Tout d’abord, Bourrienne n’a pas été l’intime ami de Napoléon à Brienne. L’émigré traduit par Bourgoing ne le connaît pas, et Joseph dit nettement : « Il est faux qu’à cette époque Bourrienne fût l’ami de Napoléon; il fut seulement le serviteur du général Bonaparte qui se rappela de l’avoir eu pour camarade et crut pouvoir compter sur ses opinions politiques. »
Villemarest-Bourrienne prétend avoir « tiré du registre de Berton » une note sur la sortie de Napoléon. Mais il n’a pu consulter un registre disparu sous la Révolution, et la note est fausse : 1° Napoléon n’est pas sorti de Brienne le 17 octobre, puisque ses lettres de cadet-gentilhomme sont datées du 22; 2° Berton, qui ne prévoyait pas la grandeur de l’écolier, n’aurait jamais écrit les mots suivants ; « Le même jour, sont sortis, avec Napoléon de Buonaparte, MM. de Montarby, de Cominges, de Castries (sic), Laugier de Bellecour ».
Il a pris l’anecdote sur l’hiver de 1783 à 1784 dans le Some account et les Traits caractéristiques.
Il parle du ballon de Blanchard au milieu des pages qu’il consacre à Brienne au lieu de placer l’incident au chapitre de l'École militaire de Paris, et lorsqu’il attribue cet acte d’étourderie et d’audace à Dupont de Ghambon, il copie et Salgues et l’auteur des Traits caractéristiques.
Il dit, d’après une note du principal, que Bonaparte vint dans un de ses semestres à l’Ecole de Brienne et y raconta sa liaison avec Raynal. Napoléon a revu Brienne pour la première fois en 1805.
« Les élèves, dit le compilateur, étaient invités tour à tour à la table du principal. » Le principal n’avait pas de table particulière ; les religieux mangeaient ensemble dans une même salle; les élèves restaient au réfectoire avec les surveillants.
« Le sieur Dupuis alors sous-principal. » Le Père Dupuy était simple professeur.
« Paoli, répliqua Bonaparte, était un grand homme, il aimait son pays, et
NOTES ET NOTICES
jamais je ne pardonnerai à mon père, qui a été son adjudant, d’avoir concouru à la réunion de la Corse : mon père aurait dû suivre la fortune de Paoli et succomber avec lui. » Napoléon aimait trop son père pour le regarder comme un traître, et, à ses yeux, Charles n’avait pas concouru à la réunion de la Corse.
« A la bibliothèque il lisait avec avidité... » Ce passage est tiré du Some accolait.
« Notre principal avait Louis pour prénom. » Les élèves célébraient le 25 août la fête du roi, et non celle du principal.
« Nous avions fabriqué des pétards. » Voir le Some account et les Traits caractéristiques.
« Le jeune Gudin fut tout noir de l’explosion. » L’événement date de 1784 : or, Gudin aîné était sorti de Brienne en 1782 et Gudin cadet y entrait en 1785.
« Les moines ont été forcés de faire venir de Paris M. Durfort et M. Desponts; sans ce secours, l’Ecole n’allait plus. » Durfort ne figure pas sur les listes, et Reynaud de Monts assure en 1787 que « les mathématiques enseignées par les religieux vont bien », mais que « les enfants qui sont sous un professeur laïque sont en souffrance ».
« L’inspecteur des écoles militaires était chargé de faire tous les ans un rapport sur chaque élève, soit qu’il fût aux frais de l’Etat, soit qu’il fut à la charge de sa famille. » Il n’examinait que les élèves du roi et dans son rapport ne faisait qu’énumérer les pensionnaires, en marquant d’un astérisque les gentilshommes.
« J’ai copié la note qui suit du rapport de 1784. J’ai môme voulu en acheter le manuscrit qui a probablement été dérobé au ministère de la guerre. C’est Louis Bonaparte qui en a fait l’acquisition. » Yillemarest a copié tout simplement la note de Chateauneuf.
« Je n’ai pas pris copie delà note qui me concernait, parce que la modestie m’aurait toujours empêché de m’en servir. » L’inspecteur ne donnait de notes qu’aux élèves du roi, et Bourrienne était pensionnaire!
« En 1783 le due d’Orléans voulut bien présider à la distribution des prix. » Ce fut en 1781.
<• Bonaparte eut avec moi le prix de mathématiques. » Le fait a été suggéré à Yillemarest par les Traits caractéristiques : « Bourrienne, dit l’auteur, était l’émule de Bonaparte dans la partie des mathématiques. »
<• Compte-rendu au roi par M. de Keralio. » Les notes données par l’inspecteur — qui était en 1784 Reynaud de Monts, et non pas Keralio — ne portaient pas ce préambule.
« Bonaparte ne pensait nullement à la marine. » Yillemarest oublie qu’il a cité plus haut cette ligne de Charles Bonap>arte : « Mon fils a tourné ses études du côté de la marine ».
<• Napoléon crut devoir faire un mémoire qu’il adressa à Berton. » Ce mémoire n’a pu être rédigé par Napoléon (cf. p. 209).
« 11 ne resta pas longtemps à l’Ecole militaire de Paris; ses supérieurs, lassés de son caractère tranchant, devancèrent l’époque de son examen. » Comme si Napoléon avait pu devancer l’époque d’un examen fixé par Ségur et Gribeauval !
Peut-on croire désormais aux Mémoires dits de Bourrienne? Non : mais il faut les lire, et en les lisant avec précaution, on y trouvera quelquefois à prendre et à apprendre. Bourrienne a dû, puisqu’il fut payé, fournir, outre son nom, quelques pièces originales, et l’adroit et intelligent Villemarest a, de son côté, recueilli des documents authentiques (la lettre de Charles Bonaparte à Ségur, les notes de M"1* de Bourrienne sur Bonaparte en 1795, le rapport sur le 13 vendémiaire, etc.).