‹ La jeunesse de Napoléon (volume 3)Chapitre 10 sur 86 · T. III · texte numérisé non relu

T. III

laires, que l’adversaire, quel qu’il fût, bombarderait les présides, mais ne pourrait s’y établir?

Les injures d’Arena ne l’émurent pas d’abord. Fier de son passé, lier d’une vie entièrement dévouée au bonheur du peuple, il méprisait les révolutionnaires de l’acabit d’Arena qu’il nommait des patriotes de quatre jours, et il disait volontiers qu’aucun d’eux n’avait, comme lui, sucé les maximes de la liberté avec le lait, que la solidité de leurs sentiments était sujette à l’influence des circonstances et des événements extérieurs. « Notre patriotisme de soixante-cinq ans, s’écriait-il avec orgueil, ne se soumet pas à la censure des esclaves qui ne sont émancipés que depuis trois années! »

Mais lorsqu’il vit les conséquences de la campagne entreprise par Arena dans les journaux et les clubs du Midi, lorsqu’il vit naître la méfiance entre les Provençaux et les Corses, il s’éleva contre la « cabale ouverte » qui jetait ces semences de discorde. Il avertit Pache des fausses imputations dont il était l’objet. Les journaux de Marseille et d’Avignon, écrivait-il, étaient « salis des impostures les plus atroces », et il comptait que ces « absurdités » qui faisaient peut-être impression sur l’esprit facile de la multitude ne parviendraient pas jusqu’au Conseil exécutif, que la bassesse et l’intrigue n auraient jamais accès auprès des ministres de la République, qu’ils sauraient apprécier les viles menées de scs diffamateurs.

Le Conseil général de la Corse appuyait Paoli. Il jurait de démasquer les calomniateurs, et il dénonçait au ministre de la guerre les hommes « profondément méchants » qui répandaient dans les départements des Bouches-du-Rhône et du Var de révoltants soupçons contre le plus zélé défenseur du peuple; il dénonçait aux frères et amis du Midi ce Barthélemy Arena, « vraiment immoral, connu seulement par sa rapacité et la versatilité de son caractère, esclave jadis d’un intendant », et les engageait au nom de la nation française, il chasser loin d’eux un « vagabond » qui décriait Paoli avec la mauvaise foi la plus indigne et décréditait son pays natal en lui faisant l’outrage de le supposer parjure.

PAOLI

Mais les populations de la Provence s’obstinaient dans leurs « dispositions sinistres ». Lorsque leurs gardes nationaux relâchèrent en Corse avant de se diriger sur la Sardaigne, ils ne se bornèrent pas à commettre des cruautés et des horreurs qui laissèrent, de l’aveu du Conseil général, une impression de dégoût dans l’âme des insulaires. Ils voulurent s’emparer de Bastia et, comme disait Paoli, jouer le rôle de conquérants, opérer une nouvelle révolution dans Pile : ils criaient qu’ils venaient garder les forteresses corses, et qu’on ne pouvait abandonner les présides à la discrétion de gens qui n’aimaient pas la liberté et d’un général ami de Louis XVI. Outrés, Paoli et le Conseil général du département se plaignirent au ministre de la guerre. Paoli écrivait que de mauvais citoyens, et entre autres Arena qui mésusait de son mandat de commissaire du pouvoir exécutif, avaient égaré les volontaires du Midi, que la Corse serait exposée à de grands désordres si le gouvernement employait comme agents des personnages que l’opinion méprisait, et, de son côté, le Conseil général pria le ministre d'éloigner de l’ile ces troupes du Varet des Bouchesdu-Rhône qui ne feraient qu’exciter des troubles et que nuire h la chose publique h cause des préventions que des hommes pervers leur avaient inspirées : tous les soldats du continent, volontaires et ligne, seraient accueillis en Corse comme des concitoyens et des amis, excepté ceux-là.

Vint l’équipée lamentable de Sardaigne. Les Marseillais répétèrent sur tous les tons que Paoli les avait délaissés et trahis. L’hostilité des Provençaux contre lui fut bientôt au comble. Le club de Toulon invitait le club de Bastia à veiller sur la conduite du babbo. Le 13 mars, au club de Marseille, sur le faux bruit que Paoli accusé cl’usurper la dictature de la Corse et d’appeler les Anglais à son secours, venait cl’ètre mis en arrestation par les patriotes et embarqué pour la France où il subirait le châtiment, un cri de fureur éclatait dans la salle, et le portrait du général, encore suspendu au-dessus de la tribune, était brûlé au milieu des applaudissements1.

1. Lettre de Pozzo à Cesari, 13 février; Journal des départements méridio-

Paoli n’apprit sans cloute cette manifestation du club marseillais que tardivement et en haussant les épaules. Mais son indignation, comme celle des Corses, éclata lorsque parut l’impruclent rapport de Clavière. Le fougueux Masseria, les députés Bozio et Andrei, le Directoire dû département, Paoli répondirent au ministre des finances.

Masseria s’irritait que ce « maltôtier », ce « petit courtier genevois » osât calomnier un héros estimé de tous les vrais républicains.

Bozio et Andrei lui affirmaient que Paoli était au-dessus du soupçon et n’avait jamais démenti son serment à la liberté, son attachement à la France et son amour pour ses concitoyens qui devaient à ses soins et à sa sagesse la tranquillité de leur pays.

Le Directoire du département lui reprochait de traiter de la façon la plus injuste et la plus injurieuse ces Corses qui combattaient pour la liberté lorsque les nations les plus puissantes croupissaient dans l’esclavage, et de qualifier de perfide l’homme qui, à une époque de servitude presque universelle, avait fondé le plus démocratique des gouvernements et qui, depuis 1789, employait son influence et son crédit à soutenir dans l’île les maximes de la Révolution.

Paoli, en une adresse « aux Corses libres et français », protestait chaleureusement contre l’outrage que sa lovauté et celle de ses compatriotes recevaient d’un ministre, d’un membre du gouvernement, et avec une fière éloquence il rappelait qu’il était venu à Paris en 1790 et qu’il avait pris l’engagement de consolider l’union de la Corse et de la France, qu’il pouvait alors se vendre à l’Angleterre en un temps où les sublimes principes des Constituants leur faisaient un devoir de reconnaître l’indépendance des peuples et de déclarer la conquête illégitime et nulle, en un temps où la gratitude nationale n’avait encore pu s’enraciner dans file, où le souvenir de l’oppression était encore trop récent, où les bienfaits de la

naux et des débats des amis de la liberté et de l’égalité de Marseille, rédigé par Pierre Micoulin, n° 162; Courrier d'Avignon , n° du 24 mars.

PAOLI

France nouvelle qui désirait expier les torts de la tyrannie, ne s’accumulaient pas encore sur la Corse. « Quand on a, ajoutait-il noblement, un nom, un caractère, et une âme capable d’en sentir le prix, quand on a fait l’apprentissage de la vertu dans l’adversité, quand on a vieilli dans la carrière de l’honneur et dans la résistance aux séductions ainsi qu’aux menaces des despotes, on peut affronter la calomnie avec calme et la braver sans crainte. »

Fati gué des attaques dirigées contre lui, fatigué, comme il disait, de faire le général de quatre mauvais bataillons et d’assumer une responsabilité sous des ministres qui se méfiaient de lui et le désignaient à la méfiance populaire, Paoli voulut donner sa démission. Mais n’était-ce pas exaucer le vœu de ses adversaires qui comptaient « irriter sa délicatesse » et le « dégoûter de scs fonctions »? Les Français n’auraient-ils pas dit qu’il désapprouvait la guerre contre la Grande-Bretagne? Les Corses n’auraient-ils pas crié d’une voix presque unanime qu’ils étaient perdus? Les administrateurs le supplièrent de sacrifier quelque temps encore son repos à la sécurité de l’île. Qui pourrait rallier le peuple et le mener au combat si les ennemis se présentaient? Quel homme, dans cette crise violente, inspirait la confiance? « La démission de Paoli, écrivait le Conseil général au ministre de l’intérieur, serait une calamité publique : le cri impérieux de la loi ne peut se faire entendre sur nos montagnes et dans nos maquis ; seule, l’autorité de l’opinion et de l’influence peut pénétrer dans ses asiles », et il assurait que, si Paoli se retirait, tous les efforts de l’administration ne pourraient « réparer l’absence de ce puissant ressort dans la machine compliquée du département ».

Encouragé, secondé par le Conseil général, Paoli décida de rester à son poste et, comme il s’exprime, de ne pas laisser ses compatriotes en proie à la cabale. « Il ne s’est jamais mieux porté, écrivait Terrami à Andrei, et il se trouve au milieu d’amis qui respectent ses conseils et veulent lui conserver son crédit mérité. » Energiques, déterminés à lutter

jusqu’au bout contre Saliceti et Arena, les nouveaux administrateurs affirmaient, comme Paoli, qu ils se conduiraient toujours en Français et en républicains, qu ils étaient comme lui attachés aux principes de la Révolution, qu ils axaient comme lui juré la liberté et 1 égalité, qu ils ne cesseï aient comme lui de combattre avec une inébranlable fermeté 1 aiistocratie et le fanatisme, mais qu'ils ne souffriraient aucun genre d’oppression. Ils prenaient en face du gouvernement un ton résolu, lis informaient le ministre de 1 intérieur que Barthélemy Arena avait beau exhiber sa commission du pouvoir exécutif, qu’ils useraient envers lui de la rigueur des lois et le regarderaient comme tout autre citoyen, le puniraient comme tout autre perturbateur de la paix publique. Ils s’étonnaient, dans leur réponse a Claxuère, que la nomination des officiers des quatre bataillons de chasseurs eût été soumise à la volonté du Conseil exécutif et à la discrétion de quelques particuliers, que les Corses n eussent plus comme les autres Français le droit d’élire leurs chefs, et que parmi ces chefs il y eût des hommes d’une « conduite anticivique ou indifférente ». Ils mandaient aux députés Bozio et Andrei que cette façon d’organiser les bataillons était plus que despotique, qu’on voyait sortir de terre les colonels et les capitaines, que Saliceti, désirant « accaparer le crédit », avait agi sans souci de l’opinion, sans déférence pour Paoli. « Forts de notre conscience et de l’amour du peuple, disaient-ils, nous ferons notre devoir. Qu’on soit convaincu à Paris que nous sentons nos droits et que nous repousserons la calomnie érigée en système à notre égard. Des intrigants pervers veulent se lairc un fort sur les ruines de leur pays [sic). Ils se trompent étrangement s’ils espèrent despotiser en Corse! » Et ils ajoutaient que l’administration générale jouissait de la confiance absolue des insulaires qui louaient son patriotisme et son impartialité, que les anciens administrateurs, aujourd’hui députés — Saliceti, Chiappe, Moltedo — l’accusaient d’enfreindre les lois, mais qu’eux seuls étaient responsables de tout le mal et que le nouveau governo rendrait bientôt compte de leurs actes.

PAOLI

« Sauvez votre pays, concluaient-ils, en dévoilant la cabale dans toute sa turpitude, rompez les ménagements incompatibles avec la nature des choses, soyez inflexibles contre ceux qui ont intérêt de nous vouloir coupables! »

Ils osaient même, dans une lettre du 20 mars aux trois commissaires de la Convention, tenir un langage menaçant qui fit sûrement réfléchir Saliceti. Ils déclaraient qu’il n’y avait pas en Corse de parti contraire à la France, que cette faction n’existait que dans l'imagination de certains hommes qui projetaient d’exercer des vengeances particulières et de fonder leur fortune personnelle sur les malheurs de leur patrie, que les autorités constituées étaient animées du patriotisme le plus pur et le plus français. « Venez, disait le Directoire aux commissaires, venez, et nous prenons l’engagement solennel de faire rougir nos calomniateurs et de vous dévoiler ceux qui ont occasionné les retards de tous les objets d administration que nous, dans le court espace de notre gestion, nous avons suivis avec toute l’activité possible; venez, et vous verrez le peuple français non parce qu’on distribue des patentes et qu’on offre des emplois, mais parce que les Français sont libres et que les Corses veulent l’être avec eux! »

Telles étaient les dispositions des administrateurs du département et de Paoli. Fidèles a la France et a la République, sans aucune arrière-pensée d’indépendance et de soumission aux Anglais, ils n’entendaient pas subir la loi des Arena et autres qu’ils nommaient des factieux et fauteurs de désordres. « Nous sommes, écrivait Pozzo, en état de nous faire respecter », et il exhortait son entourage a se moquer des menaces de Saliceti et compagnie, cc Nous sommes freres, et non sujets, répétait Paoli, si notre loyauté est il toute épreuve, les commissaires ne doivent pas en mésuser; nous ne soulfnrons pas l’arbitraire et les abus d autorité sous une constitution républicaine; notre peuple est irréconciliable avec le despotisme. » Ne rappelait-il pas dès le 4 levrier an ministie de l’intérieur que les Corses n’étaient pas habitués à supporter l’injustice et la persécution avec un silence d esclave:

Déjà le Directoire, empiétant sur les pouvoirs clu Conseil exécutif, prenait une mesure hardie et vigoureuse. Saliceti avait fait nommer payeur général provisoire des dépenses du département de Corse, à la place de La Bouillerie suspendu, Philippe-Antoine Arena, l’ancien maire de l’Isle-Rousse. Or cet Arena — qui résidait à Bastia — était jadis adjudicataire du vingtième et devait à la caisse publique trente mille livres qu’il avait soustraites à la faveur des troubles de la Révolution. Le Directoire lui enjoignit de payer les deniers dont il était débiteur à la nation, et, par deux fois, lui ordonna de déposer a Corte, chef-lieu de 1 île et siège de l’administration, les fonds de la guerre et du clergé. Arena fit la sourde oreille. Il distribua l’argent dans les forteresses de Corse, et à la fin de mars, après avoir assuré pour deux mois l’existence des troupes, il disparut : il craignait, disait-il, d’être assassiné par les gendarmes que le Directoire enverrait pour l’arrêter, et il aimait mieux se cacher jusqu’à l’arrivée des représentants du peuple.

Le Diréctoire le dénonça sur-le-champ aux commissaires de la Convention, le remplaça par le receveur du district de Bastia et dans une proclamation que Paoli fit lire sur le front des bataillons, avertit les « citoyens soldats » que l’immoral Arena avait enlevé la caisse de la guerre et du clergé, mais que de nouveaux fonds allaient être versés et qu’un homme plus zélé en serait le dépositaire. « Déjouez, écrivait Paoli au lieutenant-colonel Giampetri, déjouez les mauvais desseins que les ennemis de la discipline et du bon ordre se sont peutêtre proposés par l’évasion du payeur Arena et faites connaître votre énergie en cette occasion. »

Cependant les commissaires de la Convention, Saliceti, Delcher, Lacombe-Saint-Michel, s’étaient mis en route. Ils avaient quitté Paris le 12 février. Le 27, à Marseille, au club, après avoir prouvé tous trois qu’ils avaient voté la mort de Louis XVI, ils obtenaient un diplôme des jacobins de la ville et Lacombe-Saint-Michel jurait que la Montagne avait

PAOLI

sauvé la France, qu’aucun d’eux n’aurait accepté pour compagnon de voyage un ennemi du bien public. Le 2 mars ils arrivaient il Toulon, où ils devaient s’embarquer.

Là, comme à Marseille, Paoli était l’objet de l’animadversion populaire. Toutes les personnes qui venaient de Corse s’accordaient à dire mille horreurs du général, à le qualifier de traître, à demander qu’on lit contre lui une expédition de quinze à vingt mille hommes; il avait, assurait-on, remplacé dans la citadelle de Bastia les canonniers français par des insulaires; il voulait détenir à Corte le trésor de guerre et y transporter toutes les munitions de Bastia. « Je crains, écrivait Saliceti, de trouver le pays en état de rébellion : toutes les mesures qu’on y adopte semblent prises exprès pour donner corps à toutes les impostures que répandent les ennemis de Paoli. »

Une autre nouvelle avait déconcerté Saliceti, l’avait, selon sa propre expression, abattu et jeté dans le plus grand embarras. Il apprenait que ses collègues de la Convention, les commissaires Brunei, Rouyer et Le Tourneur, avaient, avec l’approbation du Comité de défense générale, invité Paoli à se rendre auprès d’eux sur une frégate qu’ils lui dépêchaient. Saliceti devina sur-le-champ que Paoli ne viendrait pas : Il general non obbedirà, s’éfcriait-il, « le général n obéira pas ». Mais à son tour avec la promptitude et la décision qui lui étaient ordinaires, il envoya sans retard un bâtiment en Corse; il écrivit à Paoli, il écrivit à Gentili. « Peut-être, disait-il, réussirai-je à sauver le général du précipice où il est comme tombé. J’ai encore un moyen, un seul, de sauver sa gloire, de faire le bien de la Corse et de soutenir efficacement les intérêts de la République. Je suggérerai ce moyen à Paoli; s il ne l’adopte pas, il est perdu; ce n’est pas le temps de la petite politique et des vues mesquines. »

Les vents étaient contraires. Les conventionnels qui montaient la corvette la Belette, restèrent quinze jours en mer et durent par trois lois regagner la côte de Provence. Ils étaient le 31 mars dans le golle Jouan et de là ils mandèrent au Cou-

seil exécutif qu’ils avaient appris la fuite de Philippe-Antoine Arena, mais qu’ils suspendaient leur jugement, a cause de l’esprit de parti et des haines de famille qui régnaient en Corse, qu’ils recueilleraient à leur arrivée dans l’ile les renseignements les plus exacts, dépouillés de toute prévention, de toute passion personnelle.

Le 5 avril ils débarquaient à Saint-Florent. Le lendemain ils étaient à Bastia. La population de cette ville, toujours dévouée au gouvernement, les reçut avec des démonstrations de joie. Tribunal, district, municipalité vinrent au-devant d’eux à la distance d’une lieue. Le club tint une séance en leur honneur, et ils trouvèrent le club très nombreux, animé d’une sage énergie, et la séance calme, brillante, digne des jacobins de Paris. Ils firent une proclamation pour appeler le peuple à la défense du territoire. Ils invitèrent Paoli à venir les joindre, et lorsque le babbo leur eut répondu qu’une fluxion de poitrine l’empêchait de monter à cheval, ils gardèrent auprès d’eux Raphaël Casablanca qui commandait en second dans le département et que Lacombe-Saint-Michel déclarait homme de bien et le plus honnête des Corses. Mais aussitôt s’engageait la lutte avec le Directoire.

Les commissaires se plaignaient de n’avoir reçu des administrateurs qu’une lettre très sèche de bienvenue et ils restaient provisoirement à Bastia, à cause des bonnes dispositions de la population et des facilités que leur offrait la correspondance habituelle de la ville avec le continent et les différentes parties de l ile. Mais, de leur côté, les administrateurs disaient que les représentants devaient s’annoncer au Conseil général et lui exhiber leurs pouvoirs, que les municipaux de Bastia n’étaient pas les premiers fonctionnaires publics ni les seuls qui dussent vérifier l’identité des commissaires, que les envoyés de la Convention étaient tenus de visiter le pays et non de se renfermer dans un préside.

La présence de Barthélemy Arena avait surtout irrité le Directoire. L’adversaire le plus acharné de Paoli, l’homme qui ne cessait depuis plusieurs mois d’ameuter la Provence

PAOLI

contre le général, avait accompagné les commissaires à Bastia.

« Le bruit s’est répandu, écrivait Paoli au ministre de la guerre, que des personnes très accréditées auprès des commissaires menacent d’exciter en Corse des troubles et des désastres. »

Sans hésiter, le Directoire enjoignit cl arrêter Barthélemy Arena, et, sous les yeux des commissaires, en conséquence de cet ordre dont ils n’eurent pas communication, Arena fut arrêté. Déjà le colonel du 52e régiment et commandant de la place, Don-Grazio Rossi, prescrivait de le conduire, sous 1 escorte de cinquante grenadiers, au château de Corte. Mais incontinent Arena porta plainte devant les conventionnels. Ils examinèrent l’ordre qui leur parut contraire a la loi, et, après avoir entendu le juge de paix, le maire et les officiers municipaux, décidèrent qu’Arena serait provisoirement élargi et envoyé sous caution a Saint-Florent. La nouvelle exaspéra le Directoire. Quoi! dès leurs premiers pas, les commissaires l’empêchaient de faire appréhender au corps 1 infâme Barthélemy Arena, le déprédateur des fonds publics, le calomniateui des Corses les plus vertueux, un des principaux moteurs de l’agitation qui menaçait 1 il e , ce cc sectaire cpii ne connaissait d’autre dieu que l’or » ! Et les frères de Barthélemy Arena venaient en Corse, comme leur aîné, et se montraient impunément dans les rues de Bastia : Philippe-Antoine, le payeur général fugitif; François-Antoine, aide de camp de Raphaël Casabianca; Joseph, capitaine dans un des futurs bataillons de chasseurs !

Les commissaires rendaient ainsi coup pour coup. Ils avaient ramené de Toulon trente-six gendarmes corses; le Directoire, sans consulter les trois conventionnels, ordonna que les gendarmes iraient à Corte; mais, à leur tour, les représentants arrêtèrent que cette troupe resterait auprès d’eux pour porter leurs ordres dans le département.

Le Directoire croyait encore que Saliceti et ses deux collègues n’oseraient exécuter le décret du 5 février sur la formation de quatre bataillons cl’infanterie légère : ne disaient-ils

pas dans leur proclamation qu’ils conserveraient les bataillons de volontaires dont les sentiments étaient le plus fortement prononcés pour la Révolution? Mais bientôt le Directoire apprenait que les commissaires licenciaient pour le 18 et le 20 avril tous les bataillons de gardes nationales soldées, le premier qui était à Bastia, le deuxième qui était à Bonifacio, le troisième (pii était à Calvi, le quatrième cpii était à Ajaccio. 11 apprenait que les trois conventionnels achevaient de nommer les officiers des nouveaux bataillons de chasseurs, et les choisissaient parmi les ennemis de Paoli.

De jour en jour le conflit s’aggravait. Il y avait à Bastia une commission du département chargée de surveiller les opérations du district. Elle s’était emparée des draps destinés à l’habillement des troupes et les distribuait aux volontaires malgré le décret de la Convention. Les représentants lui ordonnèrent de cesser cette distribution, cpii coûtait à la nation quatre-vingt mille livres en pure perte.

La même commission avait décidé que les deux felouques venues avec les représentants quitteraient Bastia pour croiser a 1 autre extrémité de l’ile. Les conventionnels prescrivirent aux commandants des felouques de demeurer à Bastia, et ils s’indignaient que cette commission ne se fût pas présentée devant eux et que le département l’eût établie contrairement à la loi et comme pour annihiler les administrations inférieures.

Une proclamation du Directoire mit le comble à l’irritation des conventionnels. Le Directoire annonçait l'arrivée des commissaires et, comme eux, il appelait aux armes les insulaires, les exhortait à se ranger sous le drapeau tricolore pour combattre les despotes, à se sacrifier pour la patrie, à graver dans les annales de la République, victorieuse les noms des Corses français et libres . Mais d ajoutait que des perfides, désireux d’exciter des divisions pour satisfaire leur soif de vengeance, avaient osé supposer à la « mission auguste » des trois représentants un caractère de violence qu elle ne pouvait avoir.

PAOLI

Dès le 14 avril, les deux membres français de la commission, Delcher et Lacombe-Saint-Michel, dénonçaient au Comité de salut public les actes arbitraires du Directoire, l’accusaient de virements et de dilapidations : le Directoire, assuraient-ils, ne rendait pas de comptes; il voulait avoir à Corte les fonds militaires et destituer le payeur Philippe-Antoine Arena, qui, étant l’homme de la trésorerie nationale, n’était nullement sous la direction et l'inspection des administrateurs; il substituait des assignats au numéraire des caisses. « Le peuple, concluaient-ils, est trompé, travaillé, et de longtemps on ne parviendra pas à détruire l’esprit de parti et les haines qui divisent le département. »

Les trois conventionnels étaient donc inquiets, perplexes et envisageaient la position comme critique. Paoli leur avait écrit h deux reprises pour protester de sa franchise et de sa loyauté, de son attachement à la République française, et il les engageait à aller lentement, leur disait qu’avant toute démarche, ils devaient s’étudier il connaître le peuple corse. Mais la prévention était telle contre le général qu’ils le soupçonnaient de trahison. Ils prétendaient que Paoli avait pris ses sûretés et qu’en ne faisant que des dispositions de service ordinaire, il avait eu la précaution de disperser dans l’ile les troupes continentales et de mettre dans les places les milices dont les chefs lui étaient dévoués. Ils remarquaient qu’à Bastia les volontaires corses gardaient seuls le dépôt de munitions et les batteries, que les canons du donjon étaient braqués sur la ville, et le capitaine Villantroys, camarade de Bonaparte au 4e régiment, mandait à Paris qu’il avait dû laisser dans la partie la plus forte de la citadelle une simple escouade et se retirer avec le reste de ses hommes dans l’enceinte, où ils étaient désarmés et inutiles.

Saliceti résolut avec une singulière hardiesse de « sonder l’intérieur » et de s’aboucher une dernière fois avec Paoli. Sous prétexte de voir sa famille, il se rendit à Corte. 11 rencontra sur son chemin un si grand nombre d’exprès dépêchés de tous côtés par le Département qu’il écrivit aussitôt à ses

deux collègues cle se mettre sur leurs gardes parce que tout annonçait des desseins hostiles.

Le 13 avril, il était à Corte. Il s’entretint longtemps avec Paoli. On ne sait guère de cette conférence que ce qu’il a raconté dans ses lettres. Il tâcha de prouver au général que de « mauvais sujets » l’entouraient et que « leur adulation préparait sa perte »; il lui « fit voir le précipice où le menaient ces hommes sans caractère » ; il le pria de venir a Bastia pour agir de concert avec les commissaires de la Convention, lui montra que ce serait la plus belle époque de sa vie, le moyen de « sauver son honneur et de conserver sa gloire », et Paoli, ajoute Saliceti, entendit la vérité avec cette joie qui marque une âme grande, assura que dès qu il aurait recouvré ses forces, il irait à Bastia pour se réunir à la commission et prendre avec elle les mesures nécessaires a la défense extérieure de 1 île et au rétablissement de la tranquillité intérieure.

Dans le cours de la conversation, Saliceti conseilla même au babbo de quitter la scène politique et de se retirer a llostino pour jouir du repos. Il l’engageait à faire le voyage de Paris : le général, affirmait-il, n’avait rien à craindre; sa venue serait un témoignage de confiance qui toucherait l’assemblée, et il était aux yeux de bien des conventionnels le héros de l’indépendance et le plus célèbre représentant des idées de liberté et d’égalité. Paoli répondit à Saliceti en son langage vif et imagé qu’il ne se fiait pas à l’enthousiasme des Français qui n’était qu’une vapeur légère; l’article d’un gazetier, le discours d’un clubiste, l’adresse de quelques fanatiques suffisaient à renverser l’autel élevé par l'engouement d’un jour ; la guirlande de fleurs dont le peuple décorait le piédestal de ses idoles, cachait souvent la corde qui lui servait à les pendre; la lanterne n’était pas loin du Panthéon, et Franklin, dont la France avait raffolé, dont Paris avait admiré les souliers sans boucles et les culottes à boucles de cuivre, Franklin que l’élégante société de la capitale saluait du nom de Lycurgue et d’Epaminondas, Franklin serait aujourd'hui, malgré la simplicité démocratique de son habit noir, lanterné comme un aris-

PAOLI

tocrate et aurait affaire, non pas aux belles dames de Versailles, mais aux mégères des faubourgs.

Le 16 avril, Saliceti était de retour auprès de scs deux collègues. Le Département, leur dit-il, avait des intentions perfides, et Paoli, devenu très faible, Paoli qui n’était plus le Paoli de 176S, subissait l’influence de Pozzo et de quelques autres, croyait que les commissaires voulaient sa tête; mais son crédit était immense et il pouvait, sinon « consommer une trahison », du moins faire beaucoup de mal : il fallait donc agir avec prudence, se rappeler que le moral de la Corse ne ressemble nullement à celui de la France, témoigner au général la plus grande confiance et le mettre entièrement dans son tort. Sur-le-champ les trois commissaires écrivirent à Paoli une lettre affectueuse et le prièrent de venir a Bastia poulies aider dans leur œuvre de conciliation et de paix.

Mais le surlendemain éclatait dans l’ile une terrible nouvelle. La Convention avait ordonné l’arrestation de Paoli et de Pozzo !

Le coup partait de Lucien Bonaparte. Le fratello de Napoléon avait alors dix-huit ans. Plein d’une confiance superbe en lui-même, fier des aptitudes que lui reconnaissaient ses amis, fier de son petit talent littéraire, de sa facilité et, comme il s’exprimait, de son étonnante vélocité, fier, disait-il encore, des idées qui le hantaient et qui l’agitaient tellement qu’il lui fallait dans l’instant les jeter sur le papier, couchant par écrit ses visions et ses rêves, laissant voler sa plume et ne corrigeant, n’effaçant que très peu, refusant d’observer les règles qui bornent le génie, n’acceptant d’autre modèle que Young qui « pénétrait son âme de mille traits », composant dans le o-out des Nuits un poème sur Brutus, avouant néanmoins qu’il ne faisait rien de bon, mais comptant qu’ « à force de chiffonner », il produirait une grande œuvre, Lucien n’agissait qu’à sa guise. Il dédaignait ses frères et se moquait de leurs remontrances. Avec aplomb et sur un ton tranchant il jugeait de toutes choses. A l’entendre, il ne cessait de méditer, de « s’interner en lui-

même », et il était convaincu que son caractère mûrissait, se développait « d’une manière bien fortement prononcée ». Bref, il était déjà ce Lucien dont Napoléon disait trois ans plus tard qu’il joignait à quelque esprit une très mauvaise tète et qu’il avait la fureur de se mêler de politique. Secrétaire du club patriotique d’Ajaccio, où il traduisait en italien les discouis de Sémonville, affilié à la Société qui s’était formée à Corte sous le nom de Société des amis du peuple, il affichait le plus fervent jacobinisme et se proclamait le vigoureux haisseur des rois. « Vous ne pouvez pas vous imaginer, lisons-nous dans une de ses lettres à Joseph, avec quelle profondeur mon espi it est enthousiaste; je me sens le courage d’être tyrannicide, et si les méchants nous enveloppent de nouveau de chaînes, je mourrai un poignard à la main. »

Il a raconté qu’il avait été secrétaire de Paoli durant six mois et il se plaît à décrire un vieux couvent où le général avait fixé sa demeure, la noble simplicité de sa ne, la liugalité de ses repas, la superbe forêt de châtaigniers qui s étendait autour de l’habitation, les chèvres gardées par des bergers qui se couchaient a 1 ombre des arbres et chantaient alternativement, en se répondant d'une colline a 1 autre, les plus beaux et les plus populaires passages de la Jérusalem délivrée . Lucien ajoute que Paoli 1 avait pris pour confident, que le babbo comptait sur lui comme sur Joseph et Napoléon, que « l’énergique et magnifique vieillard » l’avait entièrement subjugué, que le « grand homme », sur le point de se révolter, le chargea de se rendre à Ajaccio et de ramener ses deux frères : « Les fils de Charles Bonaparte, avait dit Paoli, ne peuvent penser différemment de moi. »

Et, là-dessus, le romanesque et romantique Lucien, s’abandonnant à son imagination, déroule une suite de tableaux tantôt gracieux, tantôt tragiques. Les portes d’Ajaccio sont closes lorsqu’il arrive, et il entend le bruit des tambours et de la fusillade des gardes nationaux qui tirent à la cible. Joseph vient lui ouvrir, le prend par le bras, le prie à voix basse de se taire, et le signor Lucciano entte, saluant de la main ses

PAOLI

nombreux amis. Le voila il la maison : sa mère travaille à côté d Llisa; Pauline et Jérôme folâtrent ensemble; Louis barbouille des bamboches ; Napoléon, vêtu de son beau costume de lieutenant-colonel, est assis dans 1 embrasure d’une fenêtre et tient sur ses genoux Caroline qui joue avec les breloques de sa montre. Les enfants s’éloignent. Lucien annonce que Paoli s’insurge et a dit : « Malheur à qui se prononcera pour les brigands ! Je ne connaîtrai plus personne, pas même les fds de Charles! » A ces mots, Letizia, Napoléon, Joseph arpentent la chambre a grands pas en s’exclamant. « C’est un peu fort, s’écrie Napoléon. Ah! le compère Pascal nous fait la guerre! C’est bon; nous ferons la guerre! » Et l’on décide de résister à Paoli, de défendre Ajaccio contre les montagnards. Seul, Lucien déclare qu’il a donné sa parole de revenir et qu’il rejoindra Paoli, qu’il ne peut délaisser, trahir l’ami de Charles Bonaparte, qu’il ne sera pas un Vittolo. Mais Joseph et Letizia lui commandent de se soumettre à la volonté de sa mère, à la volonté de son aîné, et d’écrire à Paoli qu’il ne retournera pas à Corte. Il se résigne, tout en sanglotant, et copie une lettre que Letizia, Joseph et Napoléon ont rédigée de concert : il a dû, dit-il, céder à sa famille, mais il conservera toujours le souvenir de Paoli. Il remet le billet au montagnard Lucchesi, qu’il charge secrètement de baiser pour lui la main du général.

Or, quelques jours avant cette scène, Lucien s’était de son chef déclaré contre Paoli. « J’ai déjà, avait-il écrit à Joseph, un cœur trop formé pour suivre toute autre impulsion que la mienne. » Il s’était attaché à Sémonville qui lui promettait de l’emmener en Turquie, et il pensait faire fortune dans la diplomatie. Mais Sémonville ne fut pas agréé par le Grand Seigneur, et une lettre de Talon à Louis XVI, trouvée dans les papiers des Tuileries, le représentait comme un homme qui, malgré sa couleur jacobine, avait l’âme royaliste. Rappelé par le ministre des affaires étrangères, il revint sur le continent. Lucien le suivit en Provence, et au club de Toulon plaida la cause de l’ambassadeur patriote, affirma que son patron avait prôné constamment la doctrine de l’égalité et contribué de tout

son pouvoir à l’expédition de Sardaigne, que les Corses 1 estimaient et l’avaient vu, écouté avec plaisir, que sa mission a Constantinople était « intéressante pour la République ».

Mais Lucien brûlait de se signaler à ses frères et amis du littoral par une action cl’éclat. Il dénonça Paoli a la Société républicaine de 'J'oulon. Plus tard, dans ses Mémoires, il assurait qu’il n’était monté a la tribune du club que pour retracer la détresse de la Corse et demander des secours, qu’entraîné par les cris et les trépignements de 1 assistance, il avait parlé à tort et à travers, accusé Paoli, bafoué les Anglais, et qu au sortir de la séance, après avoir reçu des félicitations et embrassades parfumées d’ail, il eut des remords, regretta de tout son cœur cette harangue ardente et nullement préméditée. Quoi qu’il en dise, son intention ne fut pas de ménager Paoli. Il était mû contre le général par les ressentiments d’une ambition déçue et d’un orgueil blessé. Non seulement Paoli avait refusé ses services : mais Lucien croyait que le général avait, en violant le secret des postes, déterminé le rappel de Sémonville : selon le jeune Bonaparte, Paoli décachetait les lettres, les gardait, et cette « infraction atroce » avait ralenti la correspondance de l’ambassadeur et suspendu son départ.

11 fit réellement aux jacobins toulonnais le plus noir portrait de Paoli. Paoli, disait-il, était le tyran et non le défenseur du peuple; Paoli soldait avec l’argent de la France un régiment suisse qui lui était dévoue; Paoli voulait regnei sui la Coise, exerçait tout le despotisme d’un souverain, tenait 1 île sous l’oppression la plus affligeante, commettait des actes arbitraires et barbares, méconnaissait la « loi salutaire de la procédure des jurés »*, jetait des citoyens dans les cachots, engloutissait des malheureux en sa bastille de Corte1 2. Ne fallait-il pas, concluait Lucien, « remédier à tant cl’atrocités », destituer Paoli sans délai, le livrer au glaive de la loi.’

1. On sent qu’il a lu et peut-être copié le manuscrit du Discours de Lyon; cf. La Révolution, 223.

2. Lucien a pris ce trait dans le Précis de Volney qui disait que « la citadelle de Corte est une Bastille ».

PAOLI

Le club accueillit avec enthousiasme la dénonciation de Lucien. Elle fut transformée sur-le-champ en adresse à la Convention. Un député du Var, Escudier, naguère juge de paix h foulon, la lut le 2 avril à cette assemblée ardente, fiévreuse, qui venait d apprendre la défection de Dumouriez et voyait des traîtres partout. Escudier approuva la lettre, la confirma, la commenta . il accusa Paoli de tyrannie et de trahison, lui attribua l’insuccès de l’expédition de Sardaigne, lui reprocha ses liaisons avec l’Angleterre, proposa de le traduire à la barre ainsi que Pozzo di Borgo. Vainement Andrei pria la Convention d attendre le rapport de ses commissaires, protesta que Paoli était attaché a la République, qu’il avait organisé la Corse, qu'il Pavait sauvée. La Source, Marat, Cambon, Barère appuyèrent Escudier : La Source prétendait que Paoli s’asseyait quelquefois sur un trône pour s’essayer à la royauté; Marat annonçait que ce « lâche intrigant » livrerait la Corse à ses hôtes et amis les Anglais; Barère disait que le cœur de Paoli était devenu britannique et que Pitt convoitait l’île. Sur la motion de Cambon, l’assemblée décréta que ses commissaires se saisiraient de Paoli et de Pozzo par tous les moyens possibles.

C’est ainsi que Lucien avait mis le feu aux poudres. Il exultait, et sur un ton triomphant il écrivait à ses frères qu’il avait porté le coup fatal aux ennemis : « Vous ne vous y attendiez pas! » Son billet fut intercepté. « Quel bricconcellol Quel petit vaurien! s’écria Paoli, il est capable de tout! Voyez quels sujets peuvent mettre en doute l’honnêteté des caractères vieillis au service de la patrie ! » Il publia la lettre en ajoutant qu’il conservait l’original pour vouer le nom de l’auteur à une perpétuelle infamie, que les Bonaparte, jadis nourris et élevés avec l’argent de Marbœuf, étaient maintenant les ressorts principaux de la conspiration contre le peuple.

Le décret du 2 avril consterna les trois commissaires de l’assemblée, et Paoli, toujours bien renseigné, mandait à ses amis que les représentants « prenaient mal sa suspension »,

Saliceti fut un instant en proie au désespoir. « On a, disait-il, induit la Convention en erreur; sans ce décret, tout était accommodé, et les affaires de Corse se seraient très bien passées. » Cependant, pour la forme, il exécuta le décret.

« Ma position, marquait-il à Andrei, est terrible; je vois d un cœur affligé l’humiliation du général, mais mon serment me prescrit l’exécution du décret quoiqu’elle soit moralement impossible. » Les commissaires chargèrent donc Raphaël Casablanca de commander par intérim la 23e division militaire et ils ordonnèrent à la municipalité de Corte de mettre Paoli et Pozzo di Borgo en arrestation. La municipalité ne daigna même pas leur répondre, et le gendarme qu ils avaient envoyé, revint leur annoncer que le peuple avait voulu le pendre. Pouvait-on arrêter Paoli ? N’était-il pas aux yeux des Corses le génie tutélaire et comme le symbole de la patrie: Lacombe-Saint-Michel ne reconnaissait-il pas que les insulaires, incapables de concevoir un principe abstrait, confondaient Paoli avec la liberté?

A la nouvelle du décret les Corses s’étaient indignés. « Toute la nation, disait Paoli, me justifie, et je suis obligé a mes détracteurs qui m’ont fait toucher des mains sa sincère affection. » Un grand nombre d’habitants accoururent en armes à Corte pour s’opposer à l’arrestation du général. Durant plusieurs jours les paysans affluèrent dans la Aille, et le îassemblement ne se dissipa que sur les prières de Paoli qui déclara qu'un tel concours de monde avait le caractère d un attioupement séditieux et ferait tort à son innocence. Mais les paysans avaient menace d abattre 1 arbre de la liberté, forcé des citoyens de Corte à jeter la cocarde nationale, et, pour nourrir cette multitude, les administrateurs s’étaient emparés des farines de la nation, malgré la résistance du garde-

magasin.

Comme auparavant, le Directoire regimbait, ripostait. Il faisait imprimer en langue italienne le compte rendu de la séance du 2 avril, la diatribe du club toulonnais, le discours d’Escudier, et y joignait une réfutation. La Convention, assu-

PAOLI

rait le Directoire, avait cru les choses les plus absurdes. On accusait Paoli d’enchaîner la liberté corse : qui avait combattu et « sué » comme lui pour établir la liberté? On l’accusait de méconnaître la procédure des jurés : n’était-elle pas en pleine activité? D’emprisonner les bons citoyens dans une bastille : si des ordres arbitraires avaient été donnés depuis trois ans, ce n’était ni par Paoli, qui les blâmait, ni par l’administration actuelle, qui n’existait pas alors. De solder un régiment suisse : comme si ces Suisses qui voulaient servir la patrie, étaient esclaves ou bourreaux! D’avoir fait échouer l’expédition de Sardaigne : comme si Paoli avait dù répondre de la lâcheté de soldats qu’il ne commandait pas! Bref, concluait le Directoire, il n’y avait dans ces incriminations que méchancetés et mensonges; mais les Corses allaient s’armer pour soutenir leurs droits : « montrez que ceux qui combattirent avec Sampiero et qui furent libres avec Paoli, savent être fidèles à leurs promesses et terribles à qui voudrait les opprimer! »

Le Directoire passait déjà des paroles aux actes. Un de ses membres, Panattieri, nommé commissaire dans le district de l’Isle-Rousse, soulevait la Balagnc. Avec trois à quatre cents paysans, il se présenta devant Calvi, mais il trouva les portes fermées, et le peuple entier, dit Saliceti, lui cria qu’il voulait rester français. Il se rejeta sur Llsle-Rousse, désarma les neuf soldats de ligne qui formaient la garnison, incendia la demeure des Arena, ravagea leur domaine et, secondé par l’administration et les municipalités du district, par les gardes civiques, par la gendarmerie, par le garde-magasin de l’artillerie Orticoni, qui, le poignard en main, marchait à la tête des habitants, mit la place en état de défense. Deux compagnies des volontaires des Bouches-du-Rhône, envoyées de Saint- Florent par les commissaires de la Convention, se dirigèrent vers l’Isle-Rousse. Panattieri courut à leur rencontre; elles se retirèrent â Belgodere, puis à Calvi, et les maisons de Belgodere où elles avaient logé furent livrées aux flammes.

Même tumulte à Cervione. Il y avait là une compagnie de grenadiers du 26e régiment que les commissaires firent relever

par une compagnie d’infanterie légère corse. La population s’ameuta. La municipalité et le district retinrent les grenadiers et refusèrent de recevoir les chasseurs. Les commissaires durent ordonner que les grenadiers et les chasseurs reviendraient ensemble à Bastia, et ils prirent des mesures pour que la retraite de cette troupe fût, en cas de besoin, protégée par du canon qu’il était facile de transporter dans la plaine de Mariana. Personnelle bougea. Mais le maire de Cervione et le procureur-syndic, mandés à Bastia par les conventionnels pour rendre compte de leur conduite, ne comparurent pas, et l’on sut bientôt que les gens du village avaient abattu l’arbre de la liberté, arraché des chapeaux la cocarde nationale et brûlé en effigie plusieurs jacobins bastiais, notamment Aurèle Varèse.

Le mouvement le plus grave eut lieu à Calvi. Depuis quelques jours, le maire, l’abbé Sivori, grand ami de Paoli, insultait le commandant Maüdet, et le lieutenant-colonel du 3e bataillon corse, Achille Murati, enfermé dans le palais avec ses volontaires, s’emportait en menaces; — c'était le Murati que Napoléon avait exalté si singulièrement en 1790 ’, et Barthélemy Arena le dénonçait comme un homme entièrement dévoué à Paoli et qui au premier signal exécuterait les ordres du babbo au préjudice de la France. Le vieux Maudet dépendait encore de Paoli et n osait rien dire. Mais le 19 avril au soir, les commissaires de la Convention lui apprenaient la destitution de Paoli et l’autorisaient à user de tous les moyens pour s’assurer de Calvi. Le lendemain, au matin, il recevait son brevet de général de division. Il assembla sur-le-champ les municipaux, les chefs de corps, les principaux fonctionnaires et citoyens qui lui promirent leur appui. Le même jour, a trois heures de l’après-midi, l’abbé Sivori le consignait hardiment dans son domicile. De sa fenêtre, Maudet appela des soldats à son secours. Un peloton du 26e régiment chassa les gens du maire. Aidé des habitants, des équipages de la

Page 1