La Révolution, Vi
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Perle et de la Prosélyte , le général braqua contre le palais un canon chargé à mitraille. Murati, cerné, se rendit le lendemain avec son bataillon ; les volontaires furent désarmés et conduits hors de la ville à l’exception de la compagnie Fabiani, la seule qui fût hostile à Paoli ; lui-même et son fils, ainsi que l’abbé Sivori, furent arrêtés, mais purent s’esquiver.
Les commissaires de la Convention tenaient donc Calvi et ils n’eurent pas de peine à garder Saint-Florent et Bastia. Mais Bonifacio et Ajaccio leur échappèrent. A Ajaccio, Vincentello Colonna-Leca, lieutenant-colonel du 4e bataillon corse, s’enfermait dans la citadelle en jurant qu’il la conserverait à Paoli. A Bonifacio, Jean-Baptiste Qucnza, lieutenant-colonel du 2e bataillon, sommé de n’exécuter d’autres ordres que les ordres de Raphaël Casablanca, déclarait qu il restait fidèle a Paoli et saisissait la caisse militaire, forçait le garde d’artillerie à lui ouvrir les magasins d’armes et de munitions. Seule de toutes les compagnies du bataillon, la compagnie Bonelli, formée surtout des gens de Bocognano et de Bastelica, désapprouvait le premier lieutenant-colonel et s éloignait de la ville avec l’adjudant-major Pierre Peretti et le deuxième bataillon du 52e régiment qui maudissait Y infâme Quenza, ce « vil agent » de Paoli, et les Corses « lâches déserteurs d’une cause sacrée ».
De toutes parts s’élevaient des protestations contre le décret du 2 avril. Le général Brunet mandait de Provence au ministre de la guerre que le pouvoir exécutif avait méconnu le génie des insulaires en donnant sa confiance a Saliceti et à Arena, que l’esprit de parti entraînait ces deux patriotes au delà des bornes de la prudence, que le Corse est capable de tout sacrifier pour se venger de ses ennemis particuliers, que les paolistes, craignant d’être écrasés par les adhérents d’ Arena et de Saliceti, allaient s’insurger et tenir la montagne où il faudrait envoyer une armée aussi nombreuse que celle du maréchal de Vaux, qu’il vaudrait infiniment mieux employer les moyens de douceur avant de recourir à la force.
Saint-Martin, qui remplaçaitRaphaël Casablanca dans le coin-
mandement des troupes, écrivait pareillement qu’il n’envisageait de succès que dans une conciliation, que la France devait ménager un peuple dont tous les individus étaient soldats, traiter avec soin des chefs dont les Corses subissaient volontiers l’influence, faire abattre par les indigènes mêmes la faction qui les égarait, sinon qu’il faudrait entreprendre avec des moyens considérables une nouvelle conquête comme en 1769, et il ajoutait très justement que cette rébellion extraordinaire ne visait que les représentants, que les habitants de l’intérieur voulaient toujours être et rester français, mais qu’ils avaient une prévention contre les trois commissaires, qu’il suffirait donc pour apaiser les troubles cl’ « écarter les sujets de cette prévention », que toutes les difficultés disparaîtraient si les commissions et les premières places militaires étaient déléguées à des Français du continent.
Dans file même les Corses partisans de la France et adversaires de Paoli jugeaient que la Convention s’était trop pressée. Le 20 avril, deux députés de la Société bastiaise des amis de la liberté et de l’égalité, Marsili et un sous-lieutenant du 52e régiment, Paul Zerbi, se présentaient à Corte au Directoire du département, et Marsili flétrissait les calomniateurs de Paoli et de Pozzo, priait le Directoire de s’unir aux jacobins de Bastia pour exposer aux yeux de la Convention la vie publique de Paoli, le « père commun » cpii n avait commis cl’autre crime que de confondre les intrigues, de démasquer l’hypocrisie et de vouloir l’exécution de la loi. Et le Directoire félicitait les patriotes bastiais, leur déclarait qu’il fallait en effet éclairer la Convention sur le véritable état des choses, obtenir la révocation du décret, dénoncer les imposteurs qui méditaient de « perpétuer en Corse les abus de l’autorité » et de « couvrir d’un voile profond le maniement des deniers publics et la confusion désastreuse dans laquelle ils étaient parvenus à jeter toutes les parties de l’administration ». A leur retour, il est vrai, Marsili et Zerbi étaient unanimement désapprouvés par le club bastiais qui leur reprochait cl’avoir outrepassé leurs pouvoirs. Mais la Société écrivait à la Con-
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vention que le décret d’arrestation l'avait profondément affligée, qu’elle ne comprenait pas les motifs de cet « acte foudroyant » contre le plus célèbre des Corses, contre l’homme qui jouissait jusqu’alors de l’estime de l’Europe entière et qui maintenait dans l’ilc l’ordre et la paix par le respect qu’inspirait son grand caractère. Elle députait à Paris son président Aurèle Varèse, le parent des Bonaparte, et Varèse n’hésitait pas à dire que la Convention aurait dû attendre le rapport de ses commissaires, que les choses semblaient près de s’accommoder, que Paoli promettait déjà de se rendre à Bastia, que le décret prématuré du 2 avril avait déjoué les sages calculs des représentants.
Les Bonaparte, usant de politique, plaidaient, eux aussi, en cette circonstance la cause du général. Joseph, qui s’était hâté de quitter Ajaccio pour venir au-devant de son ami Saliceti, partageait l'avis des jacobins bastiais. Le décret, disait-il, était digne de la majesté de la République qui devait constamment se montrer à découvert; mais il était précipité, il forçait les commissaires de la Convention qui projetaient de temporiser et de ruiner peu à peu le crédit de Paoli, à ne plus garder aucune mesure.
Napoléon avait la même opinion. Il se trouvait alors a Ajaccio et, de là, suivait les événements, se tenait comme toujours au courant. Joseph lui avait appris le voyage de Saliceti à Corte, et le 19 avril, Napoléon écrivait à Quenza qu’il irait le lendemain à Bastia pour obtenir que son bataillon fût décidément conservé : « Il doit, mandait-il à Quenza, y avoir deux bataillons de supprimés : j’espère que le nôtre restera en pied; j’avais travaillé pour cet effet avec toute la chaleur dont je suis capable. » Il croyait que les affaires s’arrangeraient et que les commissaires de la Convention sauraient s’accorder avec Paoli. Le décret du 2 avril l’étonna, le troubla.
Il comprit sur-le-champ que la guerre allait éclater entre la Corse et la République, que Paoli qui « était à la tête de la partie militaire » l’emporterait au moins dans le commencement de la lutte, que ses adversaires seraient proscrits et
dépouillés de leurs biens. Il comprit que les paolistes vainqueurs n’épargneraient pas les Bonaparte et leurs propriétés. « Si l’archidiacre Lucien vivait encore, s’écriait-il, son cœur saignerait à l’idée du péril de ses moutons, de ses chèvres, de ses bœufs, et sa prudence ne manquerait pas de conjurer l’orage. » Il craignait pour sa famille. Ne faudrait-il pas fuir.' Et où emmener, où établir Letizia et ses enfants? Quelle serait leur existence loin d’Ajaccio et peut-être loin de la Corse?
Sous l’empire de ces douloureuses pensées il saisit la plume, et rapidement, fiévreusement, jeta sur le papier une adresse a la Convention. Cette adresse, qu’il voulait lire au club, priait les législateurs de rapporter le décret du 2 avril. Elle est habile et vigoureuse à la fois, remarquable surtout par sa concision, semée d’interrogations et d’exclamations qui donnent au style quelque chose de vif et de pressant. La Convention, dit-il, rendait des lois dont chacune était un bienfait. Mais le décret qui mandait a la barre l’infirme et septuagénaire Paoli, avait contristé tout Ajaccio. Paoli était-il un conspirateur ou un ambitieux? Pourquoi eut-il conspiré? Pour se venger des Bourbons! Ils l’avaient exilé, et ses ressentiments, s’il en avait encore, étaient « assouvis dans le sang de Louis ». Pour rétablir l’aristocratie nobiliaire et sacerdotale? Il l’avait toujours combattue, et il était trente années auparavant l’adversaire de Rome. Pour livrer la Corse à l’Angleterre? Il l’avait refusée à la France, et que gagnerait-il à vivre dans la fange de Londres? S’il n’était pas conspirateur, il était donc ambitieux! Mais que pouvait-il désirer? 11 était le patriarche de la liberté, le précurseur de la République française; les Corses l’aimaient et l’entouraient de leur confiance, lui accordaient tout parce qu’ils lui devaient tout, jusqu’au bonheur d’être français et républicains. « Faites, concluait Napoléon, faites taire la calomnie et les hommes profondément pervers qui l’emploient; rapportez votre décret du 2 avril; rendez à tout ce peuple la joie, écoutez son cri de douleur '! »
1. Cf. Masson, II, 429. Ce plaidoyer de Napoléon en faveur de Paoli a été connu des contemporains. Salgues (Mém. pour servir à l’kist. de France , 80) et
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Toutefois il ne suffisait pas d’écrire à la Convention au nom du club, il fallait provoquer une imposante manifestation des corps administratifs de la ville. Masseria, saisissant l’occasion de réconcilier les Bonaparte avec Paoli, engagea Napoléon à faire une pétition aux municipaux d’Ajaccio. De nouveau Napoléon prit la plume et traça l’ébauche de cette seconde adresse. 11 disait que les circonstances étaient critiques, que la guerre civile comme la guerre étrangère menaçait la Corse, que la ville était malheureusement divisée et que l’union seule pouvait la sauver, que la Société populaire se ralliait autour de la loi, autour des magistrats, de ceux auxquels était confié le salut public. Il priait la municipalité de « s’élever à la hauteur des événements » et de convoquer une assemblée où tous les citoyens prêteraient le serment de mourir républicains français : ce serment solennel, qui ne laisserait aucun doute sur les sentiments d’Ajaccio, ierait pâlir les ennemis de la République.
Mais les Bonaparte n’exerçaient pas dans la ville la même influence que jadis. Leur parent Jean-Jérome Levie n était plus maire, et un fervent paoliste, un ami et correspondant du général, Vincent Guitera, lui avait succédé. Ajaccio se souvenait des Pâques de 1792, et depuis cette funeste journée, lorsque les officiers municipaux demandaient au Directoire un renfort de troupes, ils avaient soin d exclure à 1 avance le bataillon Quenza-Bonaparte, « dont les habitants se défiaient grandement ».
Il est vrai que le club patriotique existait encore, bruyant, audacieux, violent, approuvant le compte rendu de Clavière, la venue des commissaires de la Convention et les décrets de l’Assemblée sur la déportation du clergé réfractaire et sur la formation des bataillons de chasseurs corses, déclamant contre les moines, les prêtres insermentés et le maire Guitera
Arnault ( Vie de Bonaparte, I, 27) disent que Bonaparte afficha de ses mains sur les murs d’Ajaceio la réponse « par laquelle la municipalité de cette ville réfutait les bases du décret lancé par la Convention contre Paoli », et ils ont pris ce trait dans la traduction française (1798) de l’ouvrage paru en 1797 sous le titre Biographical anecdotes of the founders of the French repubhc.
qui s’était mis l’année précédente à la tête d’un attroupement pour conserver le couvent des Capucins, accusant les Corses de manquer à leurs promesses et d’être peu affectionnés à la cause de la liberté, assurant que Paoli trompait la confiance publique et allait lever l’étendard de la révolte. Joseph et Napoléon exhalaient dans ce club leur rancune contre le général, le premier, dépité de n’ètre que juge de paix et de ne plus siéger dans le Directoire du département, le second, irrité de l’échec de la Madeleine, tous deux proclamant leur liaison avec Salieeti qui, maître de l’ile, leur donnerait leur part légitime d’influence et de pouvoir, s’efforçant de nuire par des insinuations ou de franches attaques à Paoli qui les humiliait et les laissait de côté, le taxant « d’ambition inquisitoriale », prétendant qu’il avait « perverti l’opinion », qu’il n’aimait pas la France, qu’il ne cessait de louer les Anglais, leur richesse, leur générosité, leur philosophie, qu’il avait tout fait pour causer l’insuccès de l’expédition de Sardaigne, ralenti le zèle de Peraldi, empêché les Corses de participer à l’entreprise, envoyé le 42e régiment devant Cagliari po> e le tirer d’Ajaccio qu’il livrait aux volontaires. Le club patriotique applaudissait les deux frères. Au mois de mars, lorsque Lucien partit avec Sémonville, Bonaventure et Joseph Barbiéri, Antoine Costa, Thomas Sari, Étienne Pô, Étienne Conti et Pierre-Antoine Lanfranchi l’accompagnèrent pour dénoncer aux jacobins de Marseille et de Toulon la conduite de Paoli et ils assistèrent à la séance du club marseillais où le portrait du héros corse fut jeté aux flammes.
Mais 1 adversaire des Bonaparte, Marius Peraldi, avait résolu, avec les amis du babbo, le maire Guitera, les officiers municipaux Casalonga, Maestroni, Colonna Bozi et une foule d Ajacciens, de fonder un club qui combattrait au besoin le club patriotique. 11 fit d’abord réorganiser la garde nationale, qui 1 élut de nouveau colonel et choisit pour officiers des paolistes sincères. Puis, le 1er avril, il ouvrit le club. Ce club, qui se donna le nom de Société des Amis incorruptibles du peuple, de la loi, de la liberté et de l égalité, siégeait aux
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casernes. Il comptait cinq cents membres et avait pour président Moresco et pour secrétaires Favella, Natali et Antoine- François Peraldi. Son premier soin fut de proposer au club patriotique la fusion des deux sociétés. Mais ses offres et,* comme il dit, ses invitations les plus sensibles et les plus honnêtes furent repoussées par les principaux orateurs du club patriotique, Napoléon Bonaparte, le vicaire Fesch, François Levie dit le difforme, Michel-Ange Ornano et Nicolas Paravicini.
Les paolistes d’Ajaccio n’avaient plus de ménagements a garder, et dans la journée du 5 avril ils prirent de grandes mesures. Les officiers de la garde nationale s’assemblèrent pour rédiger une adresse où ils assuraient Paoli du dévouement des milices civiques d Ajaccio et de 1 indignation que leur inspiraient ses détracteurs. Les membres de la Société des Amis décidèrent de protester avec éclat contre les écrits et discours diffamatoires qui, sur le continent et notamment à Marseille, déchiraient le babbo et la Corse : toutes les municipalités, toutes les sociétés populaires devaient invoquer le Directoire du département comme centre d’union, lui exprimer leur inviolable attachement à la France, leur confiance eu Paoli et leur horreur pour les intrigants et imposteurs qui voulaient courber le pays sous le despotisme. La Société des Amis insistait sur ce dernier point. Elle avait appris que dans la matinée même les députés du club patriotique, revenant de Provence, avaient débarqué dans le port d’Ajaccio, à l’exception de Lucien Bonaparte qui restait évidemment sur le littoral per cabalare, pour cabaler. Ne fallaitil pas « atterrer » ces dénonciateurs ou adhérents des dénonciateurs, ces malintentionnés qui ne cherchaient qu a troubler la tranquillité, ces brouillons et ces boutefeux, ces « séditieux » et « incendiaires » qui, comme Napoléon, s étaient opposés à la réunion des deux sociétés, ces hommes indignes du nom de Corses qui avaient publiquement accusé de rébellion les habitants de l’ile? Trois jours plus tard, des délégués de la Société des Amis, Laurent Cervotti, François et Pierre
Carbone, se présentaient à Corte devant le Directoire et lui déclaraient qu’Ajaccio démentait hautement les calomnies débitées contre le peuple corse, contre l’administration que ce peuple avait justement choisie et contre le général Paoli. « La ville, disaient-ils, abandonne à l’exécration publique ces égarés ou perfides qui ont machiné le plus noir projet, et elle chasse de son sein ces fils indignes qui ont toujours été pour elle une maladie destructrice au temps du despotisme comme au temps de la liberté et qui n’ont jamais cherché qu’à prodiguer le sang et l’argent du peuple au prix du déshonneur et du crime! »
Napoléon n’ignorait pas ces manifestations de la Société des Amis. Et pourtant, malgré l’hostilité de ses compatriotes, il ne désespérait pas de se concerter avec eux et de leur servir de porte-parole, comme autrefois au 30 octobre 1789 et au 25 juin 1790. A la nouvelle du décret porté par la Convention contre Paoli, il s’écria ‘.Nous périssons si nous nous heurtons1 ! et il proposa au club patriotique de se fondre dans la Société des Amis. C’était au nom de la Société des Amis qu’il rédigeait son adresse à la Convention et sa pétition à la municipalité. Mais le désaccord était trop profond; des paroles irréparables avaient été prononcées; les Amis du peuple refusèrent cl’entendre Bonaparte, et les deux pièces restèrent dans ses papiers. Sans se rebuter, il se tourna vers Paoli. 11 pria Masseria d’écrire au général. « Paoli, dit-il à Masseria, me suspecte; demandez-lui ce que je dois faire pour lui prouver mon attachement. » Mais Paoli venait d’intercepter le billet où Lucien le vouait à la guillotine; il connaissait ses Bonaparte et les réprouvait pour toujours, les rangeait dorénavant parmi ceux qu’il nommait les ennemis implacables de son pays. Il montra la lettre de Masseria a son entourage en remarquant qu d se souciait peu de 1 amitié de Napoléon, poco mi preme di sua amicizia, et dans sa réponse à Masseria, il ne parla même pas de l’officier. « La conduite des Bonaparte, écrivait-il