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PAOLI

le 13 mai a Guitera, semblerait mystérieuse si l’on ne savait qu’ils dépendent entièrement de la volonté de Saliceti. »

À Paris, comme dans l’ile, les amis de Paoli s’agitaient. Deux insulaires, le remuant Constantini et le lieutenant-colonel Ferrandi, chargés des pouvoirs du Conseil général qui les avait nommés ses députés extraordinaires, paraissaient devant le Comité de Salut public et a la barre de la Convention pour déclarer que les Corses voulaient être républicains français et que Paoli avait toujours combattu pour la liberté. Ils s’entretenaient avec Barère, lui représentaient qu’il fallait surseoir a un décret désastreux et choisir d’autres commissaires, « pacificateurs et non dictatoriaux », l’assuraient qu en rendant la paix à la Corse, il aurait autant de gloire que Mirabeau laisant proclamer l’île partie intégrante de l’empire français.

Paoli protestait de son côté. Il ne se bornait pas a publier une circulaire où, selon l’expression de Napoléon, il prêchait la concorde à ses compatriotes et leur promettait que la Convention, mieux informée, reviendrait bientôt de son erreur involontaire. Le 26 avril, il écrivait a 1 assemblée une très belle lettre sur un ton modéré, sans colère, ni violence de langage. Il alléguait que son âge et ses incommodités 1 empêchaient de passer la mer et de franchir trois cents lieues de distance pour se présenter à la Convention et confondre ses accusateuis. Mais il affirmait qu’il voulait être aimé de la France, posséder l’estime et la bienveillance de cette généreuse nation, rester fidèle aux engagements qui le liaient à la cause de la liberté. Si sa présence, disait-il* était un sujet de méfiance ou de haine, il s’éloignerait de la Corse sans murmure, s exilerait sans murmure pour la seconde fois, et lort de sa conscience irréprochable, fier de l’affection et des regrets des Corses, il se sacrifierait pour la seconde fois à la Patrie et a la Ré\olution.

Cette lettre déterminale revirement de l’opinion. Nombre de gens comprenaient déjà que le décret du 2 avril avait été rendu d’une façon irréfléchie* dans un instant d’aveugle irritation.

Cinq jours avant cette décision, le 27 mars, le ministre de l’intérieur n’écrivait-il pas que les troubles causés en Corse par les Marseillais l’avaient convaincu de l’amour de Paoli pour la liberté, que le Conseil exécutif était très satisfait de la conduite du général, et l’exhortait à donner encore des preuves d’un patriotisme aussi pur qu’éclairé et à réprimer comme précédemment les perturbateurs?

La Convention, le Conseil exécutif, le Comité de Salut public, émus des nouvelles qui venaient de Corse, craignant de pousser les insulaires au désespoir, résolurent de rapporter le décret du 2 avril. Le 16 mai, le jour où la lettre de Paoli était lue à l’Assemblée, le Comité écrivait aux représentants qu’ils devaient tenter toutes les voies de douceur, traiter le général avec ménagement et modération, n’user qu’à la dernière extrémité des mesures rigoureuses et des procédés tranchants. Le 23 mai, Barère déclarait à la tribune que la République n’imiterait pas la cour de Versailles, que les hommes lib res savaient écouter la raison, recourir à la médiation, et la Convention arrêtait aussitôt d’envoyer en Corse deux commissaires qui se joindraient aux trois autres et seraient des Français du continent, plus propres à maîtriser les partis et à faire prévaloir l’intérêt général de la France. La Convention nomma ces deux commissaires le 30 mai — - ce furent Antiboul et Bo — et le 5 juin, elle décidait, sur la proposition de Barère, de surseoir au décret rendu le 2 avril contre le commandant en chef et le procureur général syndic de la Corse jusqu’au rapport de Bo et d’Antiboul : les Espagnols, avait dit Barère, paraissaient menacer la Corse, et il fallait rappeler Paoli à son devoir par la conciliation.

11 était trop tard. Antiboul et Bo furent arrêtés à Marseille par les sections révoltées, et l’insurrection des départements, éclatant après la journée du 31 mai, ne fit qu'affermir Paoli dans sa rébellion : les Girondins, s’écriait-il, étaient les meilleurs de l’Assemblée et la Convention allait « ruiner et perdre tout! » Mais quand les deux commissaires auraient abordé dans bile, il ne les eût pas écoutés. Il pensait (pie la

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suspension du décret était une souricière, une trappola , qu on ne ramènerait pas la paix et la confiance. « Ils voudraient peut-être, disait-il, que je demande pitié à deux genoux; ils feignent d’être persuadés de mon innocence; mais il entre dans leur plan de se débarrasser de moi. » Et il ajoutait qu’il n’attendait aucune justice des trois représentants Saliceti, Delcher et Lacombe-Saint-Michel que la Convention avait maintenus, qu’il n'y avait pas d’espérance de faire le bien si ces trois personnages intervenaient encore, que 1 adjonction d’Antiboul et de Bo ne changerait rien aux dispositions du peuple qui ne pouvait reconnaître pour ses juges des hommes qu’il avait dénoncés.

Pourtant il avait tenté d’agir sur Delcher et Lacombe- Saint-Michel, de les séparer de Saliceti. Le Conseil général du département écrivit à ces deux continentaux pour les mettre en garde contre leur collègue corse : Saliceti, disaient les administrateurs, le corrompu Saliceti avait causé tout le mal; il avait trompé le ministre des finances en assurant que les matrices des rôles existaient lorsqu’il savait le contraire; il avait accusé l’administration actuelle des retards dont il était le premier responsable; il venait se créer un parti, s’ériger en régulateur de l ile; il faisait casser les bataillons de volontaires et former des bataillons de chasseurs pour donner à ses amis des brevets d’officier; il nommait Philippe-Antoine Arena payeur général pour manier les fonds publics; il s’entourait dès son arrivée des Bonaparte, des Pompei et « autres de cette trempe dont la basse intrigue était connue » ; il dirigeait la faction qui avait provoqué le décret contre Paoli et Pozzo. Les deux commissaires Delcher et Lacombe-Saint-Michel ne pouvaient-ils éloigner Saliceti, écarter les vils transfuges et obtenir de la Convention l’annulation du décret du 2 avril ?

Mais Delcher et Lacombe-Saint-Michel vivaient dans le meilleur accord avec Saliceti. Bientôt les paolistes, renonçant a leur tactique, avaient enveloppé les deux députés du continent dans la même réprobation que Saliceti, et Paoli disait à ses intimes que les commissaires avaient l’allure orgueilleuse

et menaçante des Génois ou des intendants du despotisme, qu’ils venaient peut-être traiter avec Gênes qui céderait a la France le golfe de la Spezzia en échange de la Gorsc, que Volney et d’autres n’avaient pas impunément conseillé de se défaire d’un pays qui coûtait tant de sommes inutiles. Un manifeste du Conseil général dépeignait Saliceti et ses deux collègues comme des agents de Gênes qui, pour recouvrer sa souveraineté sur la Corse, avait compté cent mille écus h chacun d’eux et vingt-cinq millions à la Convention. Des placards affichés en nombre d’endroits prétendaient que des commissaires de l’Assemblée avaient voulu massacrer les meilleurs patriotes de Marseille pour délivrer le duc d’Orléans et le proclamer roi, mais qu’ils avaient été chassés, que Saliceti, Delcher et Lacombe- Saint-Michel venaient en Corse avec les mêmes projets et qu'il fallait les chasser également. D’autres cartels dénonçaient le club de Bastia, composé cl’adulateurs des représentants, et notamment le président de cette Société, Aurèle Varèse, qu’ils appelaient un excrément de l’antique despotisme et un homme sans caractère et sans religion. Les actes de rébellion ouverte se succédaient. Le Conseil général défendait au receveur de Corte d’obéir à un arrêté des commissaires et d’envoyer au payeur général à Bastia un fonds de cinq cent mille francs. On essayait d’intimider les Corses qui désiraient entrer dans les bataillons de chasseurs. On insinuait que les nouvelles troupes devaient faire la guerre dans leur île et contre Paoli. On menaçait de brûler les maisons des officiers promus par Saliceti. On annonçait l’arrivée de secours anglais ou espagnols et la chute de la liberté française.

Excités par de pareils discours, les paysans tracassaient, vexaient quiconque n’était pas du parti du babbo. Ils couraient la campagne au cri de Vive le général Paoli, et à Alesani, à Campoloro, à Tavagna, à Mariani, à Casinca toutes les familles dont les membres avaient un grade dans les bataillons de chasseurs, voyaient leurs maisons pillées ou occupées par des gens qui s’y installaient des jours entiers pour manger et pour

boire. Une sorte de blocus s’établissait autour des forteresses et déjà les vivres n’entraient plus dans Bastia que par voie de mer.

Craignant d’être taxés de faiblesse, perdant patience, les trois représentants déployèrent l’autorité dont la Convention les avait investis et déclarèrent dans une proclamation qu’ils jugeaient le moment venu d’employer les moyens coercitifs et de faire marcher la force armée. Ils envoyèrent des troupes à Borgo, à Lucciana, à Furiani. Ils cassèrent le Conseil général et remplacèrent le Directoire par un nouveau Directoire composé de neuf membres pris chacun dans un des neuf districts de la Corse. Ils transportèrent le chef-lieu du département à Bastia. Ils destituèrent le lieutenant-colonel de la gendarmerie Leonetti qui n’avait pas rendu compte des désordres de flsle-Rousse et refusèrent la démission qu’il offrait. Ils destituèrent Quenza. Ils condamnèrent publiquement Paoli. N’était-il pas, disaient-ils, et bien qu’il eût soin de ne pas se montrer, le « moteur secret » de bien des événements? Pourquoi tolérait-il les excès qui se commettaient en son nom ou pour la défense de sa personne? Pourquoi favorisait-il les actes d’un Département qui violait la loi à chaque instant? Pourquoi prenait-il sous sa protection ce Pozzo, décrété comme lui et peut-être plus coupable que lui? Pourquoi résidait-il toujours à Corte, entouré d’une garde de quarante à cinquante paysans? Pourquoi souffrait-il dans sa maison les plus indignes propos contre les trois commissaires chargés de faire reconnaître dans l'ile entière le pouvoir suprême de la nation française?

A ce moment — aux derniers jours d’avril — Napoléon était encore dans sa ville natale. Il essaya, dit-on, de la reprendre par tous les moyens, par la ruse, par la force. Au nom des commissaires de la Convention, il offrait à Colonna- Leca le commandement de la place et le brevet de général sous condition que la citadelle ouvrirait ses portes, mais le lieutenant-colonel faisait la sourde oreille. Il lui proposait de porter à la citadelle les canons du vaisseau le Vengeur naguère

échoué à l’entrée du port, et il comptait pénétrer dans le donjon à l’instant où s’abaisserait le pont-levis; mais Colonna répondit que les pièces de marine lui seraient inutiles. Napoléon imagina de placer ces canons durant la nuit derrière un rempart de tas de sable et de bombarder ainsi la forteresse; mais ses amis objectèrent que cette artillerie ne pourrait être installée sans bruit et que le bombardement de la citadelle entraînerait le bombardement de la ville. Alors Napoléon tenta de gagner un détachement de garde ; mais si les sous-officiers et les soldats accueillirent favorablement ses avances, il ne réussit pas à séduire le capitaine Rocca, mari de son amie d’enfance, Marianne Ternano. Beaucoup de gens d’Ajaccio, avoue Masseria, se seraient rangés du côté des conventionnels, qui leur imposaient par leur titre de représentants du peuple et leur avaient promis ou donné des grades dans les bataillons de chasseurs; mais les paolistes avaient l’avantage du nombre. « Napoléon Bonaparte, écrit Paoli, à la date du 5 mai, Abbatucci et, je crois, Meuron et quelques autres de leurs amis ont essayé dans ces derniers jours d’expulser de la citadelle d’Ajaccio la garde nationale, comme si les forteresses étaient plus sûres pour la République dans la main des troupes de ligne, qu’au pouvoir des volontaires corses. »

Napoléon avait donc tenu pied dans Ajaccio tant qu’il l’avait pu. Mais la lettre où Lucien annonçait à ses frères qu’il avait rédigé l’adresse du club toulonnais à la Convention, était connue dans toute Pile, et nul n’ignorait que Joseph se trouvait à Bastia auprès des commissaires et qu’il était de ces affidés de Saliceti que le Conseil général dénonçait comme des « ennemis déclarés de la liberté », comme des « hommes avides et ambitieux, prompts à se vendre à une autorité quelconque pour un peu d’or ou pour un emploi supérieur ». A Ajaccio ainsi qu’à Corte les habitants se répétaient que le décret porté par la Convention contre Paoli et Pozzo avait été sollicité par la fazione, par la faction de Saliceti, par les Bonaparte, et que l’administration générale avait les preuves certaines de cette conjuration.

L’officier d’artillerie résolut de quitter enfin Ajaccio et de rejoindre les représentants à Bastia.

On a prétendu qu'il avait cherché refuge aux îles Sanguinaires où le père des deux Bonelli, l’ancien bandit Zampaglino, lui avait trouvé un abri, et c’est de là que le berger Marmotta aurait porté à Letizia un billet que Napoléon écrivit avec une branche d’arbousier et de la suie délayée dans de l’eau. La vérité est plus dramatique que cette légende.

11 partit à pied avec un de ses bergers, Nicolas Frate de Bocognano — au fils duquel il légua dix mille francs par un paragraphe de son codicille secret. Entre Yivario et le pont de Vecchio il acquit la certitude que s’il poussait plus loin, il serait immanquablement arrêté. Mieux valait rebrousser chemin, regagner secrètement Ajaccio et aller par mer à Bastia. Il revint à Bocognano, — pour se jeter dans la gueule du loup. Des paysans, excités par Marius Peraldi qui l’avait rencontré, le saisirent et l’enfermèrent dans une chambre au rez-de-chaussée. Heureusement, une fenêtre de la pièce donnait sur la route. Au soir, à la faveur des ténèbres, Napoléon saute au dehors sans être aperçu et s’éloigne vivement, accompagné de deux de ses partisans, Félix Tusoli — auquel il témoigna sa reconnaissance au mois de mars 1805 en lui faisaut don d’une terre du prix de trente mille francs — et de Marcaggi — qu’il revit plus tard à bile d’Elbe maréchal des logis de gendarmerie et qu’il nomma lieutenant, décora et gratifia d’une somme de dix mille francs. Il court à Ucciani, où le maire de l’endroit, Poggioli — auquel il légua pareillement trente mille francs — lui donne conseil et appui. Mais il fait jour. Napoléon n’ose rentrer à Ajaccio. Il se cache dans le faubourg chez son oncle Nicolas Paravicini, en une grotte du jardin Saint-François, et à la nuit, il se rend chez son cousin Jean-Jérôme Levie, l’ancien maire de la ville. Eevie avait garni, sa maison de gens dévoués. Napoléon parut étonné et, comme s’il ne redoutait aucun péril, s’entretint avec la femme de Lévie, Mamminina, que son mari nommait familièrement sa Génoise parce qu’elle était originaire de Gênes. Pourtant, le

lendemain, il sembla soucieux et inquiet du destin des siens; Levie le calma, et après avoir bavardé longuement avec Mamminina, Napoléon se coucha et, de même que la veille, dormit avec tranquillité. Le jour suivant, il passa le temps a lire Rollin. Mais, le soir, Levie sut de source certaine que les gendarmes viendraient dans la nuit faire une perquisition. Il prépara sur-le-champ le départ de son hôte, et le jeune Bonaparte se disposait à gagner le rivage et a s embarquer dans une gondole lorsqu’on frappa violemment a la porte. Une servante annonça qu elle avait vu la gendarmerie. Les hommes que Levie avait chez lui et qui couchaient sur des matelas dans la grande salle, s’étaient levés incontinent et jetés sur leurs armes. Napoléon voulait résister, repousser la force par la force. Levie répliqua qu’il fallait agir avec prudence et brûler la poudre à la dernière extrémité. 11 envoya Napoléon dans sa chambre, enferma ses gens dans une autre pièce et ouvrit la porte. Le brigadier de gendarmerie entra seul. Il aperçut les matelas que Levie avait oublié d ôter, et ne fit aucune remarque. Sans changer de visage, Levie lui demanda ce qu’il désirait. « Je cherche Napoléon Bonaparte, dit-il, et j’ai été requis de faire perquisition dans votre maison. » Sa voix tremblait ; il craignait évidemment de tomber dans un guet-apens. D’un ton ferme Levie répondit que de pareils procédés l’offensaient, qu’il était un citoyen paisible et qu il avait été maire de la ville, mais qu’il devait plus que tout autre respecter l’autorité, qu’on pouvait visiter sa demeure du haut en bas, que toutes les recherches seraient inutiles. Aussitôt, d’une mine plus assurée et avec un air de satisfaction, comme s’il était soulagé d’un grand poids, le brigadier déclara que la parole de Levie lui suffisait. 11 but un coup et se retira, non sans présenter ses excuses très humbles. La servante l’éclairait et l’accompagna jusqu’à la porte qu’elle ferma sur lui. Levie ne respira que lorsqu’il eut entendu les gendarmes s’éloigner vers la ville. Mais ils pouvaient se raviser ou, sur de nouveaux ordres, fouiller la maison. « 11 faut, déclara Levie, partir sans perdre une minute. » Napoléon, qui gardait

toujours sou sang-froid, prit congé de Mamminina. On descendit un escalier, or traversa la cave, puis le jardin, puis l’écurie, et on déboucha sur la plage. Levie et Napoléon montèrent dans une petite barque qui les conduisit à la gondole. Les matelots attendaient Bonaparte avec impatience et avaient déjà peur qu’il ne fût arrêté. Levie souhaita bon voyage et meilleur succès à son compagnon et revint à Ajaccio jouir de la colère impuissante de ses ennemis : « Je ne les crains pas, disait-il, et saurai leur montrer les dents L » Napoléon aborda à Macinaggio et, de là, se rendit à Bastia par Rogliano, où il vit une belle maison peinte à la génoise, par lomino, par Porticciolo. 11 eut toutes les peines du monde à trouver un cheval et un homme qui voulût le mener par ces sentiers escarpés. Encore la bête était-elle un véritable squelette qui se tenait difficilement sur ses jambes, mais elle avait 1 habitude des chemins; « elle me fut extrêmement utile, raconte Napoléon, j’étais content de mon guide, il le fut aussi de moi. »

Napoléon se concerta sur-le-champ avec les commissaires. On a dit qu’ils le nommèrent chef directeur de l’artillerie et lui firent compter par le payeur général deux mille livres, dont douze cents en numéraire pour installer des batteries sur les côtes où l’ennemi pourrait opérer une descente. Mais il y avait alors à Bastia, — outre un directeur d’artillerie, Catellan, le lieutenant-colonel du 4° régiment que Bonaparte

1. Cf. la lettre de Levie (Marcaggi, Une genèse, 333 et, Masson, II, 434). Napoléon fut reconnaissant envers Levie; il lui envoyait le 28 mai 1799 une montre à répétition qu'il le priait d’accepter « comme une petite marque d'estime et d’amitié » ; il regrettait (Levie ne savait pas le français) de ne pouvoir l'appeler à la préfecture du Liamone ou au Sénat, mais il le nommait conservateur des forêts (23 février 1801). Après la mort de Levie qui eut lieu en 1803, deux de ses fils furent élevés dans un lycée de Paris; 1 un deux, entre à l’Ecole polytechnique en 1807, devint en 1809 premier lieutenant à la 21e compagnie du 4e régiment d’artillerie .4 pied, fut promu au grade de capitaine en second le 15 juin 1812, employé à l’état-major d’artillerie de la grande armée, et disparut dans la retraite de Russie. Par le premier codicille de son testament, Napoléon légua cent mille francs à Levie ou à sa veuve, enfants ou petits-enfants.

avait connu deux années auparavant à Valence — un vieux soldat, promu récemment général de brigade, César-Mathieu Petriconi, l’ancien Douze et député de la noblesse, commandant de la garde nationale du district d’Oletta. Ce fut Pétriconi que les représentants chargèrent d’inspecter les batteries et les côtes, et il assure dans une lettre du 23 juillet qu’il a fait mettre des canons dans le golfe de Saint-Florent.

Toutefois Napoléon appela l’attention d^s commissaires sur Saint-Florent. Dans un mémoire qu’il leur soumit, il proposait de réparer les remparts de la petite ville, d’élever sur la colline de Saint-François un fort, et hors de l’enceinte du fort, un peu sur la droite, une batterie de côte, d’établir sur le sommet d’Acrito une redoute de campagne flanquée pareillement d’une batterie de côte, de construire du fort Saint- François à la redoute d’Acrito des lignes à crémaillère, de placer trois batteries à Fornali. Il fallait, suivant lui, ne fortifier en Corse qu’un seid golfe, mais le bien choisir, le pourvoir des ressources de l’art et, en cas d’attaque, y concentrer la résistance. Or, ce golfe, tout proche de la France et capable de contenir une flotte, c’était Saint-Florent; c’était à Saint- Florent, pensait Napoléon, que le gouvernement français aurait du employer l’argent qu’il avait jeté à Bastia, h Ajaccio et à Bonifacio.

Ce fut d’ailleurs un de ses projets favoris et qu’il soutint plus tard avec vigueur, notamment en 1797. Selon lui, les cinq ou six forteresses de l’ile étaient aussi faibles qu’inutiles. Seul, le poste de Saint-Florent était intéressant, essentiel, et l’on devait, après avoir desséché le marais qui rendait l’air insalubre, y centraliser toutes les forces de l ile, y faire une fortification permanente et consacrer à ces ouvrages les sommes que coûtait l’entretien d’Ajaccio, de Bastia, de Bonifacio, de Calvi où suffisaient des batteries de côte.

11 ne changea guère d’opinion sur ce point. S’il abandonna le dessein de convertir Saint-Florent en un camp retranché, il ne renonça pas à l’idée de ramasser en une seule ville la puissance militaire de 1 île. Il disait en 1815 qu’aucune des

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places de Corse n’était tenable, que Saint-Florent et Ajaccio seules pouvaient recevoir des escadres, mais que Saint-Florent n’était qu’un petit bourg où régnait un air malsain et qu’il fallait trois ans et six cent mille francs pour fortifier les hauteurs d’Ajaccio, qu’il valait mieux — puisque le temps pressait — porter tout l’effort de la défense a Calvi, y former un approvisionnement de siège, y envoyer tous les lusils, y mettre l’artillerie inutile des autres parties de File : c’était à Calvi qu’après avoir disputé le terrain pied à pied, on se renfermerait pour lutter a outrance et jusqu’au dernier souffle.

Désireux de prendre sa revanche, Napoléon assurait aux commissaires qu’on pouvait s emparer d Ajaccio, qu à 1 exception du parti dirigé par Marius Peraldi, toute la cité tenait pour la France. Le li mai, après une conversation avec Bonaparte, Lacombe-Saint-Michel écrivait au ministre Bouchotte : « Le peuple d’Ajaccio est pour nous, mais il est opprimé par la garnison corse », et il exposait un plan d attaque contre la place : des détachements du régiment suisse de Salis- Grisons qui se trouvaient encore à Sartène, à Yico et à Corte, recevraient 1 ordre de se rendre a Ajaccio et de s embaïqucr pour le continent ; une fois dans la \ille, ces Suisses tacheraient de s’en saisir avec l’aide des compagnies du 52e que les représentants allaient dépêcher par mer.

Le 23 mai, au milieu de la nuit, dans le plus grand secret, Lacombe-Saint-Michel et Saliceti, accompagnés de Napoléon et de Joseph Bonaparte, quittaient le golle de Saint-Florent. Ils emmenaient quatre cents hommes tirés du 52e, du 26e et des bataillons d’infanterie légère, plusieurs canonniers et une poignée de gendarmes nationaux. L’artillerie, commandée, de même que dans l’expédition de la Madeleine, par Napoléon, comptait deux mortiers et les canons que portaient la corvette la Belette, le brick le Hasard et quelques gabarres. Les commissaires ne se dissimulaient pas qu’ils avaient trop peu de troupes; mais il fallait par un coup d’audace étonner les

Corses.

Ils eurent mauvais temps et durent rester sept jours en mer. Enfin, le 31 mai, ils débouchaient dans le golfe d'Ajaccio. L’étendard de la République flottait sur la citadelle. Mais Vincentello Colonna-Leca lança deux boulets rouges sur le brick le Hasard, le premier bâtiment qui lut à portée de son canon, et l’escadre vint jeter l’ancre dans la partie opposée du golfe, près de la vieille tour de Capitcllo que Napoléon désignait aux commissaires comme le meilleur point d’atterrissement. Pendant la nuit une gabarre du fort, la Lamproie , coupa ses câbles et sous le feu de la citadelle gagna le mouillage de la flottille française. On croyait que la garnison imiterait l’équipage de la gabarre, et Napoléon, ainsi que Joseph, ne cessait d’assurer qu’il y avait dans Ajaccio mille bons patriotes pour le moins, 250 Suisses, ICO bommes du 42e régiment, 50 du 52e régiment et les marins du Vendeur.

Le 1er juin, les républicains débarquèrent et soit par des cris de ralliement soit par des volées d’artillerie annoncèrent, comme ils disaient, leur présence à leurs frères du continent. Mais il n’y eut que 23 Suisses de Salis-Grisons et G soldats du 52e qui passèrent de leur côté avec quelques particuliers, dont le procureur-syndic du district, l’abbé Coti, l’ami des Bonaparte. Les commissaires envoyèrent une lettre impérieuse à la municipalité. Elle répondit à la sommation des représentants que la ville était, comme toutes les communes du département, attachée à la République française, mais qu’elle ne pouvait donner asile aux commissaires, et une adresse des soldats et des marins invita les conventionnels à se retirer parce que « leurs efforts ne portaient que le caractère de la personnalité » et que tous les Corses, républicains français, se soumettaient aux « lois de la Convention en ne rejetant que la présence et la partialité de Saliceti ».

Les troupes bivouaquèrent à la tour de Capitello et y passèrent la journée du 2 juin. Le soir, elles se rembarquèrent paisiblement. Lacombe-Saint-Michel déclare dans une lettre au ministre qu’elles se sont conduites avec valeur et même un peu de témérité, qu’elles ont tué quelques Corses et mis en

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fuite des nuées de rebelles. En réalité, il se contenta de tirer plusieurs coups de canon pour avertir et comme pour héler les Français fidèles qui désiraient le joindre. Mais il avait appris par Coti qu’il ne pouvait attendre aucun secours des habitants, que Colonna-Leca avait désarmé la plupart des Ajacciens et braqué ses pièces sur les maisons des patriotes, que vingt adhérents du parti français revenus exprès de Bastia pour faciliter la surprise de la ville avaient été arrêtés sur leur gondole, que le Conseil général du département avait chargé deux commissaires, Jean-Baptiste Tortaroli et le capitaine de gendarmerie Hugues Peretti, d’animer la résistance et de poursuivre quiconque se prononcerait contre le babbo. Enfin les paolistes recevaient à chaque instant des renforts; toute la garde nationale des cantons voisins était arrivée a leur aide, et notamment celle du canton de Sampiero commandée par un Peraldi qui se vantait plus tard, pour obtenir la croix de Saint-Louis, de s’être battu vigoureusement durant deux jours et deux nuits sur la plage d’Orbitello et d avoir lait contre Bonaparte et Saliceti la campagne de 1793 M

La canonnade d’Ajaccio n’était qu une vaine démonstration. Lacombe-Saint-Michel n’avait fait qu’un prisonnier, qui portait gravé sur scs armes le nom de Paoli avec une croix, et le seul incident remarquable de cette échauffourée fut peut-êtie le comique épisode que Napoléon racontait plus tard a Antomarchi. Des insurgés, juchés sur des arbres, accablaient de reproches l’officier ajaccien et s’indignaient qu il combattit pour la France. Il chargea un coup à boulet et ajusta; la branche sur laquelle un de ces insulaires était perché lut tranchée net, l’homme tomba, et la cohue, riant aux éclats, se

dispersa.

1. Ce Peraldi (Antoine-Franeois-Ignace), élu le 25 mars 1/93 commandant en second de la garde nationale de Sampiero, fut successivement, sous e régime anglais, membre du parlement corse, assesseur au tribunal d Ajaccio et avocat du roi. Après une détention de huit mois, il émigra (1/98). Il ne lentifl qu’eu 1814, se réfugia durant les Cent-Jours en Toscane et devint sous la Restauration sous-préfet de l’arrondissement de Sarlene (22 fevriei 181b) membre de la Chambre des députés (6 mars 1824).

C’était toutefois la véritable guerre qui commençait. Dès le lendemain, Leonetti s’emparait des hauteurs qui dominent Calvi et attaquait la ville en criant aux soldats du 26e régiment et aux volontaires des Bouches-du-Rhône qu’ils paieraient chèrement le sang de leur roi. Il dut reculer. « Les rebelles, écrit Napoléon, avaient tenté de ravager le territoire de Calvi ; ils ont été repoussés et ont perdu quarante hommes. »

Les Corses n’étaient plus en effet, aux yeux de Napoléon et des commissaires, que des rebelles. Paoli, jugeant qu’il était temps de passer à une défense nécessaire, necessaria difesa, avait déjà fait le dernier pas, et les administrateurs du département, résolus, comme lui, à soutenir une lutte légitime plutôt que de souffrir le despotisme, sous quelque forme qu’il parût, écrivaient aux trois députés Andrei, Bozio et Chiappe que 1 es menaces des commissaires provoquaient et justifiaient la résistance, que Saliceti et ses deux collègues « travaillaient à terrasser les Corses sous la tyrannie et à leur imposer le joug d’une faction coupable ».

Le IG mai, le Conseil général convoquait à Corte une consulte des mandataires du peuple corse. Il fallait, écrivait-il à toutes les communes, prendre de grandes mesures : les commissaires de la Convention refusaient de correspondre avec lui, de s associer à lui; ils n’écoutaient, n’employaient que des intrigants; ils protégeaient un Arena ; ils osaient dire qu’il serait avantageux de céder la Corse aux Génois!

Le 27, la consulte, composée de mille neuf délégués des communes, ouvrait ses séances à Corte dans le couvent de Saint-François. C’était la plus nombreuse que l’ile eût jamais vue. Plus de deux mille Corses, venus des différents points du pays, attendaient sur la place du couvent la décision de l’assemblée et beaucoup avaient grimpé sur les branches des chênes verts. Paoli et Pozzo ne parurent pas d’abord, mais une députation alla les chercher et ils entrèrent dans la salle au milieu des bruits de l’artillerie, des vivats du peuple et des applaudissements du congrès. Paoli lut la lettre qu’il avait envoyée a la Convention et affirma son inébranlable attache-

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ment a la République française. La consulte le proclama le père de la patrie, en ajoutant que les accusations qui avaient provoqué le décret du 2 avril étaient un monument de perfidie et de mensonge, que Pozzo avait bien mérité de la chose publique par son civisme et son talent, que le Conseil général avait su défendre l’honneur corse avec courage. Le lendemain, Galeazzi s’éleva contre le « système atroce » que des hommes pervers pratiquaient sur le continent et voulaient pratiquer dans l’île : laisserait-on les ennemis de la Corse traiter de rebelles les vrais patriotes et de patriotes les anarchistes, les laisserait-on « préparer le fer homicide pour le faire tomber sur la tète des meilleurs citoyens », et ne fallait-il pas frapper sans pitié ces hypocrites qui ne s’arrogeaient un pouvoir de circonstance que pour donner satisfaction à leurs passions personnelles? Entraînée par les paroles de Galeazzi et par un véhément discours de Pozzo, la consulte déclara que le peuple corse, fidèle à ses serments, persistait dans son union avec la République française; mais que Saliceti, d’intelligence avec Casabianca, Moltedo et quelques autres Corses responsables de malversations et d’abus de pouvoir, avait projeté de s’assurer la domination exclusive de file, qu’il avait excité les plus injustes méfiances contre la Corse dans la Convention, le Conseil exécutif et les sociétés populaires, qu’il avait fait créer les bataillons de chasseurs pour les soumettre à son influence propre, qu’il avait conféré les grades avec une prodigalité scandaleuse aux parents et aux amis de sa faction, qu’il avait arraché le décret du 2 avril à la bonne foi de la Convention : Saliceti et ses deux collègues, Delchcr et Lacombe-Saint-Michel , ne seraient donc pas reconnus comme commissaires et nul n obéirait à leurs ordres ou réquisitions; les bataillons de chasseurs rentreraient sous quatre jours dans leurs foyers; Paoli, ce vertueux citoyen à qui les Corses avaient à jamais voué leur gratitude et leur vénération, Paoli, l’ami du peuple, le vengeur des lois, le plus ferme soutien de la liberté française, continuerait fi veiller sur son pays et une adresse serait faite à la Convention pour que l’Assem-

blée mieux informée rapportât le décret du 2 avril; Pozzo, calomnié par la haine et la cabale, reprendrait ses fonctions de procureur-synclic; les membres du Conseil général, destitués par un acte d’injustice et de despotisme, resteraient à leur poste, où leur conduite avait été si sage et si énergique en de si dangereuses circonstances; tous les citoyens que les commissaires avaient destitués garderaient leur grade et leur emploi; Saliceti, Molledo et Luce Casabianca qui représentaient la Corse à la Convention, seraient déchus de leur mandat parce qu’ils avaient trahi leurs devoirs et perdu toute confiance.

Vint le tour des Bonaparte. Le 29 mai, dans la dernière séance de la consulte, plusieurs orateurs s’élevèrent contre les traîtres ou, comme ils disaient, contre les désorganisateurs du système de liberté, contre les perturbateurs de la tranquillité et les agents et vils satellites de la faction tyrannique. Ils citèrent les familles Arena et Bonaparte. Ils rappelèrent que Barthélemy Arena avait dilapidé les fonds publics, qu il avait, le premier, osé diffamer par les plus grossières et les plus affreuses calomnies le peuple corse, l’administration du département et le général Paoli, que ses frères l’avaient secondé dans ses desseins et ses délits par leur malignité naturelle. Ils dirent aussi que les Bonaparte, « nés dans la fange du despotisme, nourris et élevés sous les yeux et aux frais d’un pacha luxurieux qui commandait dans l’ile, avaient développé les mêmes sentiments et tenu dans une sphère plus circonscrite la même conduite que les Arena » ; que les trois frères, Joseph, Napoléon, Lucien, s’étaient « faits avec le plus ardent empressement les zélés coopérateurs et les perfides agents de Saliceti » ; qu’ « après avoir tenté de séduire l’esprit de leurs concitoyens par leurs discours, l’un d’eux s’était rendu dans les départements voisins pour soutenir les calomnies dont eux-mêmes savaient le secret et les motifs » ; qu’ils s’étaient « réunis, comme les Arena, aux commissaires de la Convention députés en Corse pour détruire la liberté du peuple de ce département et vendre leurs coupables services

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aux oppresseurs de la nation, ainsi qu’il résultait d’une lettre desdits Bonaparte dénoncée au public par la voie de l’impression. » Ces faits étaient notoires; toute la Corse les connaissait pleinement; pourquoi donc n’infligerait-on pas aux individus qui composaient les deux familles Arena et Bonaparte une tache éternelle qui ferait détester des patriotes du département leur nom et leur mémoire? L’assemblée applaudit à ces propositions et prit la résolution suivante :

« Considérant que les Arena, après avoir au commencement de la Révolution porté le masque imposant du patriotisme, ne s’en sont revêtus que pour servir plus efficacement leurs passions et leur ambition particulière;

« Considérant que Barthélemy Arena s’est rendu coupable de félonie en calomniant sa patrie et ses compatriotes auprès de la France et de ses législateurs;

a Considérant que les frères et son fils ont tous été complices de la conspiration liberticide de Barthélemy;

« Considérant que Arena, payeur général provisoire, a, par l’infidélité de son service, compromis la tranquillité de ce département et interrompu l’activité de l’administration;

« Considérant que ses frères Bonaparte ont secondé tous les efforts et appuyé les impostures des Arena en se réunissant aux commissaires de la Convention cpii désespèrent de nous soumettre à leur faction tyrannique et menacent de nous vendre aux Génois ;

« Considérant d’autre part qu’il n’est pas de la dignité du peuple corse de s’occuper des deux familles Arena et Bonaparte, les abandonne à leurs remords intimes et à l’opinion publique qui d’ores et déjà les a condamnés à une perpétuelle exécration et infamie. »

La population d’Ajaccio n’eut pas le même dédain que la junte de Corte. La maison des Bonaparte fut pillée et mise à sac, ainsi que celle des Moltedo, celle des Meuron et de plusieurs autres patriotes. Letizia avait été, quelques jours auparavant, avertie par Napoléon. « j Préparaient, écrivait-il à sa

mère, questo paese non è per noi ; préparez-vous à partir, ce pays n’est pas pour nous. » Elle eut le temps de se rendre avec ses enfants et Fesch au domaine de Milelli qu’elle possédait encore malgré le décret de la Convention. L’abbé Coti et plusieurs hommes de Bocognano et de Baslelica, entre autres le brave lieutenant Nunzio Costa, l’avaient suivie. Elle voulait d’abord fuir à Sagone par la chapelle de Saint-Antoine et la montagne. Mais le projet parut impraticable et ses compagnons décidèrent qu’il valait mieux gagner Aspreto et, par le Campo dell’Oro, la tour de Capitello ; ils savaient que l’escadre française allait venir. On partit h la nuit close. L’obscurité était profonde. Pas une étoile ne brillait au ciel. On n’entendait que le cri des oiseaux de proie et le bruissement de la mer qui brisait au loin sur la plage. Après avoir marché tantôt par des sentiers étroits et tortueux, tantôt par les broussailles et les ronces, les fugitifs arrivèrent à minuit sur les hauteurs d’Aspreto. Ils firent balte pendant une heure, puis traversèrent la plaine de Campo dell’Oro, franchirent, sur un cheval qu’ils montèrent tour h tour, le torrent de Capitello et, à l’aube, par des chemins connus de Costa, allèrent se cacher dans les maquis le long de la côte. C’était le 31 mai, et ce jour-là même, Napoléon entrait avec les commissaires de la Convention dans le golfe d’Ajaccio. Il voit sur le rivage des gens qui font des signes; il se jette dans une chaloupe avec Joseph; il reconnaît sa mère et ses sœurs qui lui tendent les mains; il les conduit à bord de l’escadre. Le 3 juin, Napoléon et tous les siens étaient à Calvi chez les Giubega.

La rupture de Bonaparte avec Paoli était consommée. Outré de colère, Napoléon rédigea sur-le-champ un violent mémoire contre Paoli. Effronterie, désir démesuré du pouvoir, déloyauté, tels sont les méfaits dont il charge son idole de naguère. Paoli, dit-il, semblait le martyr de la liberté, et tous les partisans de la Révolution avaient ardemment souhaité son retour. En réalité, il fallait ne voir que par ses yeux et ne juger que par sa conscience. Dès le 10 août, il eut donné sans doute « un coup de pied » à la Erance sans les victoires de

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Dumouriez et le brevet de lieutenant général qu’il reçut du Conseil exécutif. Mais il ne reculait que pour mieux sauter, et il annonça bientôt ses projets criminels. N’avait-il pas placé dans les forteresses maritimes les gardes nationales corses dont il se croyait sûr ? N’avait-il pas créé quatre compagnies de canonniers dont les officiers avaient perdu leur père dans la campagne de 1768 et devaient dès lors, selon l’usage des insulaires, exercer leur vengeance contre les Français? N’avaitil pas désigné Pozzo di Borgo comme procureur-syndic au choix des électeurs et composé d 'ignares le reste du département? N’avait-il pas nommé son neveu Leonetti commandant de la gendarmerie et confié la caisse militaire à une de scs

créatures? N’avait-il pas empêché les Corses de se rendre à l’armée du Midi et de conquérir la Sardaigne? Ne disait-il pas en des moments d’impatience que le roi de Sardaigne était le plus cher allié des Corses, le seul qui les avait secourus autrefois? Et depuis les hostilités entre la France et l’Angleterre, 11e mettait-il pas une sorte d’affectation à louer la puissance et la générosité britanniques? Paoli était donc un traître, et il avait commis la plus odieuse des trahisons; il plongeait sa patrie dans la guerre civile; au lieu d’associer ses concitoyens à la seule nation qui pût faire leur bonheur, il les soulevait contre elle ; il abusait indignement de la confiance de la République; il combattait les Français avec leurs propres armes, leurs propres deniers. « Tant de perfidie, ajoutait Napoléon, entre donc dans le cœur humain ! Et quelle fatale ambition écare un vieillard de soixante-huit ans! C’est que Paoli a sur la physionomie la bonté et la douceur, et la haine, la veno-eance dans le cœur; il a l’onction du sentiment dans les yeux et le fiel dans l’âme! » L’officier exposait la situation. Selon lui, le parti des indépendants, absolument dévoué à Paoli, était très petit, mais devenait nombreux en s’unissant aux aristocrates. Le parti de la République aurait été le plus fort s’il n’avait eu entre les mains de Paoli plus de cinq cents otages. Bonaparte décrivait à sa façon, avec finesse et vivacité, la tactique du général et la conduite des Corses : « R caresse, il

menace, il brûle, il permet le pillage. Dans le même temps, il persuade que les commissaires sont abandonnés de la France, qu’ils ne recevront aucun secours, que la Convention a changé d’esprit. En tout cas, il assure que la France est perdue, que bientôt il aura du secours de l’Angleterre. Dans tant d’idées, parmi tant de perspectives différentes, le bon se trouble et gémit; le douteux devient mauvais. D’ailleurs, l’esprit d’activité, d’inquiétude, naturel aux Corses, s en mêle. Il faut être d’un parti; autant être de celui qui triomphe, de celui qui dévaste, pille, brûle; dans l’alternative, il vaut mieux être mangeur que mangé. » Il appréciait rapidement les chefs : Paoli montait difficilement à cheval et n’avait jamais eu l’humeur guerrière; Leonetti manquait de courage, d’esprit, de réputation; Pozzo, intelligent, actif, passait pour vénal et taré; Cesari n’avait de guerrier que l’extérieur; pas d’officiers; tous les Corses qui possédaient quelques connaissances militaires, politiques ou administratives, se détachaient de Paoli. Le mémoire se terminait par un plan d’opérations : suivant Napoléon, il fallait incontinent, dans les mois de juin et de juillet, en pleine récolte, accabler les insurgés; il sulfisait d’envoyer cinq mille hommes; on prendrait Ajaccio sans tirer même un coup de lusil, et l’on rejetterait Paoli dans la montagne.

Joseph Bonaparte, accompagné de Meuron, porta ce mémoire à Paris et, le 9 juillet, le remit, retouché et augmenté en quelques endroits, au Conseil exécutif provisoire. Il avait fait route avec Saliceti. Après l’expédition d’Ajaccio, les représentants avaient décidé que deux d’entre eux, Saliceti et Delcher, iraient en France demander d’indispensables renforts pendant que Lacombe- Saint-Michel resterait en Corse pour défendre les places'.

Comme Napoléon, et dans les mêmes termes que Napoléon, Saliceti assura de nouveau que Paoli était un homme astucieux, que Paoli trahissait la France, que Paoli s’entourait de contre-

1. Saliceti mit à la voile le 21 juin et arriva le 5 juillet à Paris.

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révolutionnaires, que Paoli entassait à Corte des munitions de guerre, que Paoli avait empêché les volontaires corses d’aller en Sardaigne. De nouveau Constantini et Ferrandi protestèrent. Ils écrivaient au Comité de Salut public et au président de la Convention que les trois commissaires se comportaient en tyrans et en despotes, qu’ils avaient outrepassé leurs pouvoirs en cassant le Conseil général et le Directoire sans entendre l’un et l’autre, qu’ils attentaient à la déclaration des droits, faisaient un abus « énorme » de leur autorité, tenaient le langage des dictateurs les plus audacieux. Bombarder Ajaccio, disaient Constantini et Ferrandi, n’était-ce pas pousser les habitants à quelque démarche désespérée? Quoi! au lieu d’agir « comme de bons pères de famille », les représentants employaient la rigueur! Voulaient-ils donc séparer la Corse de la République française? Et les deux insulaires proposaient de rappeler Saliceti, Lacombe et Delcher, et d’annuler tous les actes de ce triumvivat qu’ils qualifiaient d’oppresseur.

Le 17 juillet, sur le rapport de Delcher et Barère, à l’instigation de Saliceti, — à qui son collègue Bozio reproche en cette occasion un « excès de vendette » — la Convention décrétait que Paoli était déclaré traître à la République française et mis hors la loi, qu’il y avait lieu à accusation contre Pozzo di Borgo, procureur général syndic, contre Negroni, Peretti, et Tortaroli, commissaires du département de Corse à Bastia et à Ajaccio, contre Gigli, Gaffajoli, Marc-Antoine Ferrandi, Giacomoni, Ordioni, Benedetti, Balestrino, Mucchielli, Manfredi, Anziani, Franceschi, Nobili Savelli, Filippi, Viggiani, Cottoni, Campana, Panattieri, Antoni et Muselli, membres du Directoire et du Conseil général, contre Colonna-Leca et le maire d’Ajaccio Gu itéra.

Avec un noble courage, Ange Chiappe exprima sa surprise et sa douleur. 11 se plaignit de la conduite de l’assemblée qui commençait par décréter l’arrestation de Paoli sans consulter les commissaires ni les députés de l ile , puis suspendait l’exécution du décret, puis déclarait Paoli hors la loi. Le général et ceux que la Convention avait condamnés, objectait Ange

Chiappe, entraîneraient avec eux leurs parents, leurs amis, c’est-à-dire un parti considérable qui n’aurait peut-être d’autre ressource que de se livrer à l’ennemi; il valait mieux décider par un amendement que tous les Corses désignés dans le décret avaient le droit de se rendre dans la quinzaine en pays neutre ou sur le continent français pour y rester sans être inquiétés jusqu’à ce que l’ordre fût rétabli dans leur patrie. Mais Chiappe ne fut pas écouté.

Saliceti triomphait. Il poursuivit, témoigne Bozio, tous ceux qui voulaient élever la voix contre sa tyrannie1. Marsili, qui portait à la Convention des dépêches du Conseil général de Corse, fut arrêté aux îles d’Hyères et emprisonné à Toulon. Constantini et Ferrandi furent incarcérés à Paris. Andrei fut décrété d’accusation comme Girondin, et, après s’être caché seize mois en divers endroits , reparut affaibli , méconnaissable.

Napoléon fut pareillement implacable. Après la reconquête de l’île , il fit accorder par Gentili un pardon général à tous ceux qui n’avaient été qu’égarés. Mais il prescrivit d’arrêter et de traduire devant une commission militaire les quatre députés que la Consulte avait chargés d’offrir la couronne de Corse au roi d’Angleterre, Cesari, Nobili Savelli, François-Marie Pietri et Galeazzi, d’arrêter les personnages qui formaient le conseil d’état du vice-roi, d’arrêter les meneurs de 1’ « infâme trahison », Pozzo di Borgo, Marius Peraldi, Tortaroli, Bertolacci, Stephanopoli, Balestrino, Filippi, et les chefs de bataillon convaincus d’avoir porté les armes contre la République.

Parmi ces chef de bataillon était Jean-Baptiste Quenza. Il s’obstina dans la résistance. En 1800, il était à la tète des communes insurgées du Liamone et le premier consul ordonnait de brûler sa maison. Enfin, Quenza se soumit. Il écrivit à son lieutenant et ami d’autrefois une lettre particulière : il assurait qu’il avait d’abord, et très hautement, manifesté son obéissance aux lois, mais qu’il avait dû reprendre les armes

1. Cf. ce mot de Pelriconi (lettre du 18 août 1793) : « Paoli d’un côté, Saliceti de l’autre, vont occasionner la ruine de la Corse. »

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pour se venger des vexations et des violences de l’administration. Sa soumission fut accueillie : il avait un grand crédit dans les pièves du Liamone et le gouvernement comptait se servir de son influence pour les pacifier entièrement. L’ancien chef du 2e bataillon des volontaires corses vivait en 1837 à Bonifacio, et Valéry rapporte dans son Voyage qu’il possédait une intéressante collection de vieux manuscrits sur l’histoire de l'ile.

On sait ce que devinrent les principaux ennemis de Napoléon, Marius Peraldi, Tortaroli, Panattieri, Pozzo di Borgo et Paoli,

Marius Peraldi tenta de soulever la Corse pour la donner au tsar Paul I01', et mourut en Sicile.

Tortaroli demeura longtemps en Angleterre, et le général Morand prétendait en 1809 que, de Londres, l’ancien podestat d’Ajaccio « combinait encore des mouvements sur la Corse».

Panattieri, membre du Conseil d’Etat et du Tribunal suprême sous le gouvernement anglais, destitué de ses deux places par Elliot parce qu’il était enragé paoliste, revint de Londres en 1796 et trouva quelque temps un asile à Livourne chez le général Gentili. Averti, Bonaparte enjoignit de l’arrêter dans le plus grand secret et de saisir tous ses papiers. Panattieri échappa, se réfugia dans l'ile de la Madeleine, puis à Port- Mahon, et alla mourir en Egypte sous le drapeau anglais.

Pozzo devint tout-puissant lorsque les Anglais furent maîtres de l’ile; président du conseil d’Etat et désigné par Paoli comme l’homme le plus capable de remplir cet office, confident et favori du vice-roi Elliot, qui le tenait pour indispensable, il nomma tous les fonctionnaires et employés. Paoli, qu’il avait supplanté, se plaignait un jour de ses intrigues. « C’est pourtant vous, dit Elliot, qui me l’avez donné. — • C’est vrai, répondit Paoli, je vous l’ai donné comme un bon rasoir qui dans les mains d’un habile barbier coupe la barbe et dans les mains d’un singe coupe la gorge. » Pozzo dut quitter la Corse avec Elliot et se mettre à la solde de la diplomatie russe. Mais il resta l’adversaire de Napoléon, le coin-

battit sans cesse et finit par le vaincre. Vainement Napoléon le poursuivit, le déclara condamné à mort par contumace comme « ayant trahi la France en faveur des Anglais », le fit expulser de la monarchie autrichienne où Pozzo était venu, parce que la guinée, selon le mot mordant de Paoli, valait beaucoup plus à Vienne qu’à Londres. Pozzo regagna l’Angleterre en passant par Constantinople, tant était grande l’impression de terreur que l’empereur exerçait sur le continent, et, au témoignage de lord Holland, ce fut lui, ce fut ce Corse insinuant et persuasif qui rendit Napoléon et Alexandre irréconciliables. Il accompagna le tsar en 1814 et dirigea les coups de la coalition, exprimant en toute circonstance sa haine pour son compatriote et la certitude de sa chute prochaine, excitant l’Autriche à la guerre, rédigeant et faisant signer à Schwarzenberg la proclamation qui séparait la cause de Napoléon de celle de Paris, engageant les alliés à tout oser et les poussant sur la capitale sans se soucier de la manœuvre qui menaçait leurs derrières.

Paoli avait dû, pour se défendre contre la Convention, se jeter dans les bras des Anglais. Il s’imaginait qu’il obtiendrait du ministère britannique le titre de vice-roi. Le vice-roi fut Elliot, et sir Gilbert Elliot, dominé par Pozzo, se débarrassa de Paoli. Dans des lettres piquantes, très curieuses, parfois justes et plus souvent inexactes, il écrivait à Londres que le général voulait exercer le pouvoir et grâce aux troupes et à l’argent qu’il recevait d’Angleterre, être le véritable roi de Corse, le roi Pasrjuale, que ses habitudes, comme celles des Corses, exigeaient qu’il fût ou César ou rien, aut Caesar aul nul/us, qu’il se disait malade, jaloux de son repos et fort désireux de quitter Pile dont le climat ne convenait plus à sa santé, mais que par ses manœuvres adroites il semblait distribuer les places et les faveurs, que tous les mécontents se tournaient vers lui. Un jour, Elliot, poussé à bout, l’avait pressé, sommé de s’expliquer franchement. Pourquoi faisait-il de l’opposition? Et Paoli, prenant un « ton d’acteur », avait affirmé son attachement au roi et à la Corse, déclaré qu’il avait le droit

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d’éclairer ses concitoyens, déploré la méfiance qu’il excitait, rappelé son amour pour la liberté, et, durant deux heures, parlé sans articuler rien de précis, en termes vagues et obscurs, mêlant à tout ce qu’il disait des tirades déclamatoires sur son honneur et son patriotisme. Finalement, Elliot accusa Paoli de se livrer contre lui à une propagande continuelle, l’accusa d’ameuter le peuple, d’exhorter les insulaires a tenir toujours leurs fusils chargés. Paoli, assurait Elliot, était le plus déloyal des hommes, un intrigant fieffé, un « vieux serpent » ; il craignait presque que Paoli ne le fît pendre comme rebelle ou prétendant, et il concluait que si Paoli s éloignait, la Corse serait anglaise. Paoli s’éloigna, — et les Anglais perdirent la Corse.

De Londres, où il termina ses jours, le vieillard suivit d’un regard attentif les destins de Napoléon, de celui qu il nommait il nostro patriotto, il nostro nazionale. Il se réjouit en 1796 que Bonaparte eut renversé l’oligarchie superbe de Gênes : « C’est de la main d un Corse, s écriait-il, qu elle a reçu le coup de grâce ! » Il se félicita que son île eût, grâce a Napoléon, obtenu de concert avec la France la liberté et de bonnes lois. « La liberté, ne cessait-il de répéter, lut 1 objet de nos révolutions; les Corses la possèdent aujourd hui, et qu’importe de quelles mains elle vienne! Nous avons le bonheur de l’avoir obtenue par un de nos compatriotes qui, avec tant d’honneur et de gloire, a vengé la patrie des injures que presque toutes les nations lui avaient faites. Je 1 aime parce qu’il a montré que les habitants de cette île oppinme et méprisée, dès qu’ils sont délivrés des froides mains d un gouvernement tyrannique, savent se distinguer dans toutes les carrières. Il a exercé nos vendettes contre tous ceux qui ont été la cause de notre avilissement. Le nom corse n est plus maintenant dédaigné, et nous verrons d autres de ses fils figurer sur le grand théâtre de l’Europe, car ils auront des talents, une noble ambition et le lumineux exemple de Bonaparte. »

Napoléon connut ces généreuses paroles de Paoli et elles le

touchèrent. Il ne parlait du babbo qu’avec respect et, cle même que Joseph, de même que Lucien, il a dit en mainte occasion cpie Paoli était un grand homme sur un petit théâtre, un de ces rares génies qui sont propres à régénérer les peuples avilis. Mais les Bonaparte se sentaient coupables envers lui, et, comme s’ils avaient honte de leur conduite et voulaient pallier leurs torts, ils ont prétendu dans leurs Mémoires, contre toute vérité, que l’adhésion de Paoli à la Révolution n’était pas sincère et qu’avant le décret du 2 avril, il préférait ouvertement la monarchie à la République, l’Angleterre à la France, et les seigneurs de la Chambre Haute aux meneurs de la Convention. Rien de ce qu’ils ont écrit sur Paoli n’est digne de foi. Napoléon racontait dans sa captivité que Paoli les chérissait, qu’il désirait se les attacher à jamais, qu’il les rappela, leur tendit les bras, les menaça s’ils étaient sourds à ses conseils et insensibles à ses offres, mais qu’il avait épousé la cause des Anglais, que les Bonaparte devaient rompre avec lui et lui répondirent fièrement qu’ils ne trahissaient pas la France. Mensonge et légende! Les Bonaparte excitèrent toujours la défiance de Paoli et, s’ils rompirent avec lui, ce fut pour suivre Saliceti : a l’époque de cette rupture, Paoli, comme Saliceti, comme les Bonaparte, avait lecœur français. Toutefois, dans le dessein de ne pas nuire à leur gloire, les Bonaparte n’ont cessé d’afficher pour lui vénération et amour; à les entendre, ils auraient eu peine à se séparer de lui; ils n’auraient pas discontinué de le regretter, et Napoléon affirmait à Sainte- Hélène qu’il avait eu l’intention de le tirer d’Angleterre, de le mander près de lui, de lui donner une part au pouvoir; « c’eût été, ajoutait-il, une grande jouissance pour moi, un vrai trophée. » Comme si les dénonciations de 1793 n’avaient pas mis un abîme entre les Bonaparte et Paoli!

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