‹ La jeunesse de Napoléon (volume 3)Chapitre 13 sur 86 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le « Souper de Beaucaire » .

Départ des Bonaparte. — Napoléon à Nice. — Mission pour Avignon. — Réfutation de la tradition avignonnaise. — Témoignages de Michel, de Dommartin, de Doppet, de Cartcaux, de Napoléon. — Demande d'aller à l’armée du Rhin. — Le Souper de Beaucaire. — Bonaparte montagnard. — Sa partialité. — Sa circonspection. — Axiomes militaires. — Style. — Influence de l’ouvrage.

Les Bonaparte, chassés d’Ajaccio, avaient trouvé refuge à Calvi chez les Giubega. Le parrain de Napoléon, l’ancien greffier des États, Laurent Giubega, était là. Il revenait de Paris, où il avait dit tout haut, le 18 mars, que Paoli n’obéirait pas aux ordres des commissaires. Français de cœur, il aimait la monarchie qu’il avait servie durant vingt années et il proposait en 1789, à Versailles, de ne mettre dans le Comité permanent de Corse que des sujets attachés au roi : l’exécution de Louis XVI le troubla si profondément que, lorsque les Bonaparte le revirent, il avait perdu la raison.

Le frère de Laurent, le médecin Damien Giubega, la femme de Damien, sa fille Annette, son fils Xavier, qui commandait depuis quelques jours une compagnie franche de volontaires dite compagnie de Giubega, offrirent aux proscrits l’hospitalité la plus cordiale. Les filles de Mme Letizia allaient tour à tour à la cuisine pour faire le plat doux du dîner, et Joseph Bonaparte courtisait Annette Giubega.

Mais nos Ajacciens ne pouvaient plus rester en Corse. Se fixer à Calvi, à Saint-Florent, à Bastia, c’était courir de grands risques : ces trois places, les seules qui demeuraient

françaises, seraient sûrement assiégées par les paolistes. Et comment vivre ? Joseph n’avait pas d’emploi; Napoléon n’était plus lieutenant-colonel de volontaires, et, comme capitaine d’artillerie, ne pouvait entrer dans les nouveaux bataillons d’infanterie légère. Il fallait donc profiter des chances de la Révolution, il fallait gagner le continent : là, Mme Letizia rejoindrait Lucien, ce terrible Lucien dont le discours avait allumé dans l’île lincendie de la guerre civile; là, Joseph aurait, grâce à Saliceti, une charge d’agent ou de commissaire civil, et le madré personnage avait déjà résolu de pousser à Paris, à la suite du conventionnel, pour exposer au Conseil exécutif la situation de la Corse ; là, Napoléon, réintégré au 4e régiment d’artillerie, toucherait ses appointements de capitaine. « Tout avait plié, disait-il plus tard, ma présence n’était bonne à rien, je quittai la Corse. »

A la fin du mois de juin 1793, la famille Bonaparte s’établit aux portes de Toulon dans le petit village de la Valette, qu elle dut abandonner bientôt pour s’installer à Marseille. Pendant ce temps, Napoléon se rendait à Nice. Le dépôt de son régiment se trouvait à Grenoble; mais cinq compagnies tenaient garnison à Nice, etDujard, promu récemment colonel, dirigeait dans cette ville le parc de l’armée d’Italie.

L’avancement était si rapide que Bonaparte eut, à son arrivée, son brevet de capitaine-commandant1. Le règlement nommait sa compagnie la compagnie n° 12. Mais ses canonniers l’appelaient, selon l’usage de l’ancien régime, la compagnie Buonaparte. C’était la compagnie de bombardiers commandée naguère par Saint-Vincent et ensuite par Gouvion ; après Bonaparte, elle eut pour capitaine Muiron, puis Emourgeon.

Napoléon avait trouvé à Nice comme général d’artillerie de

t. Capitaine de 5° classe le 6 février 1792, il fut nommé capitaine de 4e classe le 11 septembre de la meme année (voir sa feuille de solde, lung, II, 494). On ignore les dates de ses promotions suivantes. Il était, en tout cas, capitainecommandant avant le 29 juillet 1793 (cf. la lettre de ce jour où il se qualifie capitaine-commandant dans Du Teil, 118).

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